Autour de MILGRAM :

soumission à l’autorité
lundi 26 mai 2008
par  Fa
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L’expérience :

Stanley Milgram, psychologue américain fut surtout connu pour l’expérience de Milgram.
Cette expérience vise à démontrer le niveau d’obéissance d’un sujet dirigé par une autorité qu’il juge légitime et ce malgré des ordres contradictoires avec la conscience « morale » du sujet [1] .

Le déroulement de cette expérience nécessite l’intervention de trois intervenants :
L’autorité, symbolisée par un chercheur en blouse blanche, va donner les directives à appliquer.
L’élève, aura pour mission de mémoriser une liste de mots.
L’enseignant, sujet lambda, devra dicter à l’élève cette liste de mots. L’enseignant devra envoyer une décharge électrique à l’élève chaque fois qu’il ne répondra pas correctement.
La décharge électrique augmentant d’intensité à chaque mauvaise réponse de l’élève.

En réalité l’élève n’est qu’un acteur complice du chercheur et les décharges électriques sont fictives. L’élève a pour vrai rôle de commettre des erreurs volontaires afin de simuler la souffrance infligée par les décharges électriques.
Précisons, que le cadre de l’expérience n’est pas neutre, car il se déroule dans un lieu faisant « autorité » : en l’occurrence ici, l’université de Yale. Les sujets expérimentés sont des hommes de 20 à 50 ans, d’origines sociales diverses recrutés par annonce sur des journaux locaux. L’expérience est rémunérée 4 dollars de l’heure pour une durée de une heure maximum.

Tout d’abord, on explique les conditions de l’expérience « apprentissage par la douleur » à l’enseignant et à l’élève en faisant croire à l’enseignant qu’un tirage au sort désignera celui qui jouera le rôle de l’enseignant ou de l’élève. Le tirage au sort, truqué, désignera systématiquement le comparse comme élève.
Avant de commencer l’expérience, l’enseignant sera soumis à une réelle décharge électrique de 45 volts, lui permettant de juger la douleur infligée à son élève.

Une fine cloison va séparer l’enseignant de l’élève qui sera assis sur une chaise électrique reliée à un pupitre où des manettes seront actionnées par l’enseignant. L’enseignant devra augmenter le voltage de 15 volts à chaque erreur en actionnant une manette différente et annoncer systématiquement le voltage à l’élève avant son application.

Le résultat de l’expérience fait ressortir que la majorité des intervenants continuent à infliger les chocs électriques jusqu’au maximum prévu (450 volts) en dépit des plaintes de l’acteur (plaintes non anodines puisque à 135 volts le sujet hurle, à 270 volts il lance un cri violent…).

On pourra retenir que le sujet émet des doutes dans la majorité des cas à 150 volts (moment où l’élève supplie qu’on le libère). A ce moment-là, le chercheur applique un protocole particulier, en fait une liste de réponses ou plus précisément d’ordres visant à faire obtempérer le sujet :
1. « Veuillez continuer s’il vous plaît. »
2. « L’expérience exige que vous continuiez. »
3. « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
4. « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »

Si le sujet souhaite toujours arrêter après ces quatre réponses, l’expérience prend fin.
Le chercheur, par ailleurs, déclarera assumer l’entière responsabilité des conséquences de l’expérience. On entrevoit aisément, l’effet de cette affirmation sur le sujet.

Après l’expérience un questionnaire et un entretien permettent de recueillir les explications du sujet.

Il existe de nombreuses variantes à cette expérience (application de la décharge électrique par un tiers, proximité du sujet, manque de crédibilité du chercheur…), la plupart faisant ressortir 65% d’obéissance des sujets.

Les premières conclusions ont fait ressortir que malgré des manifestations de contestation et de nervosité des sujets, ces derniers continuaient l’expérience jusqu’au bout. Il semblerait que ces résultats soient à peu près constants quelles que soient l’époque et la situation géographique (d’autres expériences furent menées en Allemagne notamment).

Libre arbitre ?

La plupart des remarques au sujet de cette expérience vont s’attacher aux processus d’obéissance des sujets.

Pourquoi un sujet obéit-il à l’autorité ?

Pour répondre à cette question, il serait intéressant de définir préalablement l’autorité et se rappeler que dans l’inconscient collectif « on doit obéissance à l’autorité ».
On pourra tempérer pour préciser qu’obéissance n’est pas obéissance aveugle. Est-ce que cela voudrait dire, qu’à un moment donné l’autorité basculerait de légitime à non légitime ? Et par quels critères ? Des critères personnels, des critères culturels, moraux, religieux, humanistes ?
Et dans ce cas-là, serions-nous capable de nous y opposer et pourquoi, par quels moyens et par quelles armes intellectuelles ? Ne serait-il pas plus sage de considérer l’autorité comme non avenue et de remplacer obéissance par choix réfléchis ?
L’opposition réelle demande du courage, courage de s’opposer et courage de ses opinions personnelles. Pour cela, il est indispensable d’avoir eu du temps pour réfléchir, apprendre, étudier, lire, échanger, même si cela ne peut pas être suffisant.

Définition de l’autorité :

Commençons par définir l’autorité, voyons la définition proposée par le petit Larousse. Autorité : « droit, pouvoir de commander, de prendre des décisions, de se faire obéir ».
Il apparaît qu’obéissance et autorité sont indissociables et à ce titre-là, il n’est pas étonnant que la désobéissance à l’autorité n’aille pas de soi. Bien sûr, ce n’est qu’une définition et nul n’est tenu d’ériger comme règle absolue une simple définition, faut-il pour autant en être le détracteur acharné ?

Comportement habituel fasse à l’autorité

L’humain dès sa naissance a pris l’habitude d’obéir à l’autorité, autorité des parents, de l’instituteur, du professeur, du patron, mais aussi autorité de la loi et de la morale et nul ne peut échapper à cet état pour vivre en société, il faut être en mesure de contester l’autorité sans y être habitué et encore moins éduqué. La difficulté vient plus du passage à l’action que de la capacité à détecter la non légitimité d’un ordre autoritaire. On constate que la plupart des gens préfèrent tomber malade que de se rebeller contre l’autorité, certains iront même jusqu’au suicide [2]. Alors comment espérer que même lorsque l’homme sacrifie sa vie pour rester dans le rang, il puisse se comporter avec plus de grandeur pour autrui ?
Les manifestations de malaises ne manquent pas face à une autorité abusive [3]. C’est bien le cas, aussi dans l’expérience de Milgram, les sujets sont en effet nerveux et opposés aux ordres, cela ne les empêche pas d’appliquer les chocs électriques. Le problème vient donc plus des moyens et des « armes » intellectuelles dont nous disposons dans les moments critiques, que d’un problème de cruauté. De quels moyens parlons-nous ? Dans l’expérience de Milgram, il s’agit seulement de dire non et d’écarter les arguments du chercheur ? Est-ce si compliqué ? De toute évidence oui.

Homme = individu social/animal

Au delà de la définition de l’autorité, le modèle autoritaire n’est-il pas le modèle sur lequel reposent nos sociétés et sans lequel aucune société ne pourrait survivre ?

Y a-t-il eu un seul modèle économique ou social sans autorité, sans commandement et donc sans soumission ?

A un niveau moindre, tout groupe comporte des dominants et des soumis [4]. Cette soumission se retrouve chez les animaux au travers de la soumission au plus fort, elle est censée assurer la survie de l’espèce. Chez l’être humain, le système de domination s’inscrit fortement par le biais de la hiérarchie relayant l’autorité à tous les niveaux.

Perversion de la soumission ancestrale

Ce système de soumission hérité de l’animal et que l’on pourrait qualifier d’ancestral n’est il pas perverti par la société humaine ? Perverti dans le sens où, à un moment donné, les systèmes autoritaires ayant pour rôle d’assurer la cohésion sociale ne remplissent plus leur mission d’origine. Alors se pose la question de leur légitimité.

Quels sont ces systèmes et comment interagissent-ils ?

Des institutions se créent et « font autorité » : religions, partis politiques, gouvernements, lobbies industriels et scientifiques… Elles interagissent les unes avec les autres : échanges de bons procédés, maintien des privilèges des lobbies pétroliers, subventions… Au sein de ces groupes de pouvoir des règles existent et dictent les prises de décisions. Les individus composant ces groupes n’échappent pas à l’influence du groupe. De plus, une entité abstraite, virtuelle et « suprême » agrémentée par le groupe agit sur le groupe lui-même. Cette entité, c’est dieu pour la religion, le capitalisme et la rentabilité pour les industriels, la patrie pour les gouvernements des nations. Cette abstraction de haut niveau créée par l’homme exerce à son tour un pouvoir insidieux sur les institutions, un pouvoir philosophique en quelque sorte.
Cette abstraction de référence appuie le discours fait au peuple par les institutions. L’institution parlera au nom de Dieu par exemple ou pour l’honneur de la patrie. Les concepts ont plus de poids dans l’esprit du peuple pour justifier les actes et dicter leur conduite.

Comment juger d’une autorité illégitime ?

Le sujet pourra envisager alors de désobéir à l’autorité en faisant référence à un concept. Par exemple, « tu ne tueras point » si une autorité religieuse veut faire exécuter un meurtre à un croyant. Pour contester l’autorité et trouver la force de s’y opposer, le sujet fera référence à un concept « suprême » Dieu. Ne croyez pas que les athées puissent échapper à ce mode de pensée. Ils justifieront leur opposition au nom d’opinions personnelles, d’un idéal humaniste.

Dans l’expérience de Milgram, le sujet pour s’opposer au chercheur qui symbolise l’autorité scientifique se placera au dessus de cette autorité grâce à ses concepts personnels, quelle que soit la sphère (sphère humaniste, religieuse…) ou l’enchevêtrement de sphères de ces idées.
Peut-on mettre pour autant sur le même plan des idées religieuses et des idées humanistes ?
Les réelles motivations des investigateurs de ces idées sont bien différentes. Si on en croit, Max Stirner, les causes (au sens d’idée) et donc les arguments issus de ces dogmes s’équivalent, c’est pourquoi il affirme baser « sa cause sur rien ». L’ouvrage « l’unique et sa propriété » annonce la couleur, d’après moi elle identifie l’homme en tant qu’unique et seul propriétaire de ses actes et de ses opinions et donc sans influence des dogmes, croyances, idées fixes, convictions (est-ce d’ailleurs possible ?)… Cette dimension de l’homme, ne se retrouve-t-elle pas dans « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzche sur la thématique du surhomme ?

Le courage ? :

Avoir en sa possession les armes intellectuelles pour s’opposer à l’autorité n’est pas suffisant.

Il faut aussi une orientation humaniste ou simplement humaine (solidaire) de nos réflexions. Si nous n’avons que faire de la souffrance d’autrui et que notre seul but est d’atteindre un plaisir personnel ou seulement d’éviter les conflits pour assurer notre tranquillité, il y a peu de chance que nous nous rebellions contre l’autorité.
En dernier ressort, le courage de rendre ses actes conformes à ses idées rendra cette opposition possible.
S’opposer à l’autorité n’est donc pas un acte neutre, mais un acte engagé et réfléchi, même pour une simple expérience, comme l’expérience de Milgram.

En conclusion, notre qualité d’humain libre et non soumis, capable d’opposition à l’autorité, n’est pas innée mais acquise. Nous n’avons pas tous à notre disposition les moyens et le temps pour cheminer vers une/des pensées libres. Le premier pas se fait dans l’enfance (l’éducation) comme le simple fait d’apprendre à lire et à raisonner. Le reste est plus compliqué et semé d’embûches.

Fa
Stanley Milgram, « La Soumission à l’autorité »
Références Web :

Les organisations du pouvoir planétaire


[1Le film français « I comme Icare » d’Henri Verneuil sorti en 1979 illustre cette expérience.

[2Cf. suicide chez Renault

[3« Lorsque l’individu obéit, il délègue sa responsabilité à l’autorité et passe dans l’état que Stanley Milgram appelle agentique. L’individu n’est plus autonome, c’est un « agent exécutif d’une volonté étrangère ». »

[4On pourra voir l’expérience avec les rats dans mon oncle d’Amérique (film d’Alain Resnais réalisé en 1979 et sorti en 1980.)


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