Stefan Zweig, pacifiste et internationaliste

mercredi 12 octobre 2016
par  K.S.
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Le grand public connaît généralement de Stefan Zweig ses romans où domine une étude psychologique et sociologique des personnages, et Le Monde d’hier, témoignage autobiographique également bien diffusé…

Mais on parle moins de l’écrivain engagé, de l’homme en proie à l’angoisse face à la violence, à l’obscurantisme, aux diverses formes du nationalisme, et qui crut longtemps à une sorte d’internationalisme des esprits qui aurait réuni les artistes, écrivains, poètes, penseurs de l’Europe pour aider à construire un monde de paix et non de guerre…

Stefan Zweig ne fut, semble-t-il, membre d’aucun parti, à l’inverse d’autres intellectuels. Ses convictions, il les exprima dans des œuvres romanesques et théâtrales, dans des biographies, dans des conférences, dans des lettres à de très nombreux correspondants.

Stefan Zweig nait le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie. Il reçoit une éducation laïque dans une famille de la bourgeoisie aisée juive, qui ne fréquente pas la synagogue, ne parle pas l’hébreu, ne cultive pas ses racines.

L’enseignement scolaire, rigide et autoritaire, représente pour Stefan Zweig un véritable bagne, dont il sort avec soulagement, une fois passé son baccalauréat en 1900. L’université de Vienne, par contre, lui convient, il y étudie la philosophie et l’histoire de la littérature notamment et fréquente le mouvement d’avant-garde Jeune Vienne [1]. Grâce à la relative aisance de sa famille, il fait de nombreux voyages, ce qu’il continuera toute sa vie. Il commence à écrire : des poèmes, des nouvelles et une première pièce de théâtre, Thersite, sorte d’antihéros de la guerre de Troie. Là se dessine déjà son intérêt pour les individus décalés, à l’écart des normes sociales, victimes souvent.

Une rencontre va marquer son existence, celle de Romain Rolland. En 1914, Stefan Zweig se laisse emporter, dans un premier temps, par le tourbillon patriotique du moment. Mais il retrouve vite ses idéaux de fraternité et d’universalité et correspond régulièrement avec l’auteur d’Au-dessus de la mêlée. Des échanges qui permettent à Zweig de surmonter son découragement devant les évènements tragiques de la guerre [2]. Quoique reconnu inapte il est cependant enrôlé dans les services de propagande. Ainsi il découvre l’ampleur du désastre, les morts, les destructions. Envoyé en mission en Pologne, ce qu’il voit le conforte dans la conviction que la paix, y compris au prix de la défaite, vaut mieux que la folie des armes. Il voit aussi la condition faite aux Juifs confinés dans les ghettos. A cette époque, peu nombreuses seront les voix appelant à cesser les combats. Une profonde déception vient pour Stefan Zweig de l’attitude belliciste du poète Verhaeren, pour qui il nourrissait une grande admiration.

Durant la première guerre mondiale, Zweig exprime ses convictions dans plusieurs nouvelles :

- La contrainte (Der Zwang, 1916) voit un peintre hésiter entre l’obéissance à la conscription et la désertion en accord avec ses convictions pacifistes, soutenues par sa compagne. On peut y lire : « On peut se sacrifier pour ses propres idées, mais pas pour la folie des autres. ».

- Au bord du lac Léman (Am Genfer See, 1916) la guerre y est dénoncée en ce qu’elle déracine les humbles pour les jeter dans un affrontement auquel ils ne comprennent rien.

- Jérémie (1917) pièce en neuf tableaux montre l’évolution d’un jeune homme d’abord belliciste puis peu à peu convaincu par le pacifisme.

Les années 1920 consacrent Stefan Zweig comme écrivain. Ses ouvrages sont des succès de librairie, le mettant à l’abri des soucis d’argent. Il répond aux multiples sollicitations d’artistes, d’auteurs jeunes ou en difficulté, et ce avec discrétion. A Salzbourg, où il revient vivre en dehors de ses tournées ou de ses voyages, il reçoit, en compagnie de sa compagne Friderike, des penseurs, des musiciens, des écrivains, et met à jour son courrier : il entretient en effet des échanges avec de nombreux correspondants. Enfin, il y poursuit son œuvre.

Dans cette période féconde et plutôt heureuse, Stefan Zweig est en contact avec des pacifistes tels que Louis-Charles Baudouin [3], Henry Dana [4], Henri Barbusse [5] et bien sûr Romain Rolland [6], qu’il aide à organiser des conférences et dont il fait la « promotion » des œuvres. Cependant, peu à peu, Romain Rolland s’oriente, comme Barbusse, vers le bolchevisme et là aussi, Stefan Zweig s’éloigne en douceur mais publie Romain Rolland : sa vie, son œuvre. En 1925 Stefan Zweig s’intéresse à Tolstoï [7] ; il lui consacrera une œuvre plus complète en 1939 [8]. Une amitié va naître avec Frans Maserrel [9] dont il fera une biographie : Frans Masereel. L’homme et le sculpteur.

Sa pensée se précise : il espère contrer la violence et la guerre par une réunion des intellectuels internationalistes. En 1936 il écrit Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin y mettant en exergue cette phrase de Sébastien Castellion, victime successivement des catholiques puis des calvinistes : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».

Devant la montée en puissance du nazisme, Zweig fait un parallèle avec la situation de l’époque de Calvin et Castellion :

« Nous croyions déjà disparu à jamais le temps du despotisme spirituel, de la contrainte des idées, de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ; nous pensions que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps. Mais l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n’est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l’abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente.  »

« Toujours il se trouvera des « consciencious objectors », des esprits indépendants pour se révolter contre une telle violation de la liberté humaine : si systématique que soit une tyrannie, si barbare qu’ait pu être une époque, cela n’a jamais empêché des individus résolus de se soustraire à l’oppression et de défendre la liberté de pensée contre les monomanes brutaux de leur seule et unique vérité.  » On remarquera l’emploi du terme « consciencious objectors », objecteurs de conscience.

En 1934, Stefan Zweig quitte l’Autriche et part à Londres. Il a très tôt compris le danger représenté par la montée du nazisme, mais espérait que l’Autriche serait épargnée. Il refuse alors d’adhérer à quelque courant politique que ce soit, y voyant un asservissement, et privilégie la conscience individuelle : il verse à de très nombreuses reprises les cachets reçus pour ses conférences à des œuvres d’aide aux personnes pourchassées. Lorsqu’Hitler annexe l’Autriche en 1938, Zweig est dépossédé de tous ses biens (en Allemagne, ses œuvres ont été brûlées). Quoique réfugié, il est considéré en Angleterre comme ennemi quand éclate la guerre. Cependant, il demande et obtient sa naturalisation comme Anglais. Il se sépare alors de Friderike, (restée à Salzbourg et qui émigrera aux USA en 1940) et épouse sa secrétaire Lotte.

Les victoires nazies le désespèrent et l’angoissent de plus en plus, l’amenant à un départ vers New York puis le Brésil, laissant derrière lui ses travaux inachevés. Avec Lotte, dont la santé déjà fragile s’aggrave, il s’installe à Pétropolis. Il y rédige ses mémoires, qui seront publiées deux ans après sa mort sous le titre Le Monde d’hier.

Le répit sera de courte durée : apprenant la défaite des Britanniques en Indonésie, l’issue de la guerre lui paraît fatale, tout comme l’inéluctabilité de la vieillesse. Après avoir mis en ordre ses affaires, il se suicide le 22 février 1942 aux barbituriques, en compagnie de Lotte qui refuse de lui survivre. Son geste sera très mal perçu par nombre d’intellectuels engagés et de militants qui y verront un manque de courage et un aveu d’impuissance en un moment décisif. Ce qui pose la question des droits individuels face aux « devoirs » militants ou familiaux, et rappelle, pour qui voudrait le nier, qu’on ne peut juger, pour chaque personne et à sa place, quelle détresse il ou elle peut ou doit supporter.

Léonore


[1Le mouvement littéraire et artistique Jeune Vienne (Jung-Wien) créé par Herman Bahr réunissait des écrivains comme Arthur Schnitzler, Felix Salten, Hugo von Hofmannsthal, Richard Beer-Hofmann, Peter Altenberg, Karl Kraus et Stefan Zweig.

[2Stefan Zweig, Romain Rolland, Correspondance, 1910-1919, Ed.Albin Michel

[3Louis-Charles Baudouin (1893-1963) écrivain et traducteur suisse, fondateur de la revue pacifiste Le Carmel (Genève).

[4Henry Dana (1881-1950), enseignant américain de l’université de Columbie, pacifiste convaincu et fervent admirateur de Romain Rolland.

[5Henri Barbusse (1873-1935), créateur du mouvement Clarté réunissant des intellectuels pacifistes européens ; Stefan Zweig en fit partie puis s’écarta en raison de l’évolution vers le bolchevisme de l’organisation.

[6Romain Rolland (1866-1944), prix Nobel de littérature en 1915, auteur d’Au-dessus de la mêlée.

[7Stefan Zweig, Trois poètes de leur vie – Stendhal. Casanova. Tolstoï .

[8Stefan Zweig, Tolstoï, penseur religieux et social.

[9Frans Masereel (1889-1972), graveur, peintre et illustrateur belge d’origine flamande, pacifiste, dont les œuvres dénoncent sans concessions les horreurs de la guerre, de l’oppression et de l’injustice sociale.


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