"Au grand nombre", un poème de Pierre Jean Jouve.

mercredi 21 décembre 2016
par  K.S.
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"Au grand nombre"

Pour Fernand Desprès

À toi qui viens vers le blessé,
Qui poses le canon du revolver entre ses yeux,
Et tires ;
À toi qui fusilles ton ami
Sans vouloir le reconnaître ;
À toi qui fais sauter la tête au soldat de garde endormi ;
À toi qui lances dans l’air la bombe anonyme ;
À toi qui nettoies la tranchée,
Ô ivre,
Tournant et retournant le couteau
Afin que ce ne soit bien lavé de sang vivant,
Afin qu’il n’y ait plus une seule prière vivante ;

À toi, soldat de tous pays,
À toi, professeur
Qui écris – les mots empoisonnés comme des plaies,
Les mots de fausseté, d’ordure et de sang qui coule ;
À toi, prostituée derrière les batailles
Qui baises les cadavres de demain, et pourris ceux qui reviennent de la mort ;
À toi, prostitué, riche et maître banquier,
Pour qui précisément sont tuées cette nuit cent mille jeunes vies ;
À toi, gouvernant hilare, aux mains pleines
D’ambitions, de lâchetés et d’argent sale,
Ô Bête couverte d’honneurs !
(Te voilà dans le crime jusqu’aux yeux ; le crime emplit la terre et l’esprit ; le crime est dieu ;
Tiens-toi ferme au milieu de la houle et ferme les yeux sur les morts,
Sur ceux-là qui sont véritablement tes morts ;
Que le crime soit toujours plus grand, que le peuple soit toujours plus malade,
Que le crime soit implacable -comme une peste ou le glissement d’un mont ;
Qu’il détruise en dix années l’ouvrage de centaines d’années,
Et puisses-tu sauver tes os, ô gouvernant, dans la tourmente !)
À vous tous,
Je ne vous jette pas une pierre de haine ;
Je vous contemple avec des yeux clairs, car le doute n’est pas pour mon coeur un étranger ;
J’attire sur vous tous une lumière inhabituelle.
J’ai de vous tristesse et humanité -quand bien même vous me haïriez,
- Et vous me haïssez, je le sais,
Je marcherai demain en tête des victimes.

Ô vous tous,
Je sens que si je ne vous aime point -par quelque voie détournée,
Il me manque le plus précieux ;
La vie me manque et n’est-ce pas le plus précieux ?
Je sens que si je ne fonde pas, sur vous aussi,
La grande cité des divins compagnons,
La grande cité du monde ne sera jamais fondée.
Et le malheur, et l’esclavage, et la mort continueront comme par le passé.

(Septembre 1916 ; extrait de "Poème contre le grand crime", Genève, 1916, Éditions de la Revue Demain.)


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