Georges Brassens à Marseille.

par F.K.
mardi 2 septembre 2008
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A la fin des années 1950, Georges Brassens vint faire une séance de signatures à la librairie « La Boîte à bouquins » au 1, rue de la Bibliothèque, non loin de La Plaine (les marseillais connaissent cette place qui s’appelle en fait la Place Jean Jaurès depuis le 23 décembre 1919, avec une interruption du 13 janvier 1941 au 31 octobre 1944, période pendant laquelle elle reprit le nom de Place Saint-Michel.)

séance de signature à la Librairie "La Boîte à Bouquins" fin années 1950

Cette librairie appartenait à Jean-René Saulière dit André Arru, qui toute sa vie fut un militant libertaire, libre penseur et pacifiste.

repas à Marseille avec Brassens, Püppchen, Pierre Nicolas, André Arru et 3 copains libertaires espagols

Nous reproduisons ci-dessous une lettre écrite au début des années 1980 par André Arru à une amie Jeanne Humbert, militante néo-malthusienne.
« J’ai rencontré plusieurs fois Brassens, il y a une vingtaine d’années. J’avais fait sa connaissance lors de ses passages à Marseille et l’avais décidé à venir chanter au profit de SIA (NDLR : Solidarité internationale antifasciste) d’après-guerre. Il est venu faire une signature de son premier bouquin dans la librairie que j’ouvris en 1958. Il est venu avec sa compagne et Nicolas passer une journée chez moi.
Il fallait un certain courage pour franchir les barrages qu’on créait autour de lui. Il était simple et l’est resté malgré le milieu du music-hall dans lequel il baignait.
Ses chansons sont un trésor d’ironie, d’humour cinglant, de tendresse poétique, certaines résonnent avec beaucoup plus de profondeur lorsqu’elles sont dites hors accompagnement musical.
 »

Quelques années après, en février 1970, Georges Brassens est à nouveau à Marseille au théâtre du Gymnase. Il a la gentillesse d’accepter avant son entrée en scène de recevoir un petit groupe de libertaires. La revue Ego qui existe depuis septembre 1968 publie en avril 1970 l’intégralité de cet interview court mais oh combien précieux pour nous.

Ci-dessous, voici l’ensemble de nos questions et des réponses de Georges Brassens.

Question : Pourquoi dédicaces-tu tes photos ?

Réponse : Je l’ai toujours fait. Il m’est difficile de refuser ça aux gens qui me le demandent.

Q : Pourquoi portes-tu un costume de scène ?

R : Par respect pour le public, je ne veux pas choquer les gens qui sont venus me voir : j’irais au baptême du fils de ma sœur je ne peux pas peiner ma sœur, elle n’est pas anarchiste, elle. Si j’étais habillé de velours noir, j’aurais l’air d’avoir un uniforme.

Q : Pourquoi ne chantes-tu plus « Les deux oncles » ?

R : C’est une chanson qui s’impose moins que d’autres maintenant, mais il se peut que je me mette à la rechanter un de ces jours. « L’auvergnat », le public me le demande mais ça m’emmerde de le chanter.

Q : que penses-tu de Mai 68 ?

R : Comme tout mouvement, c’est intéressant. De plus, ça a donné l’idée de ce que serait une insurrection anarchiste. Mais ensuite les profiteurs, les organisateurs arrivent pour utiliser le mouvement et prennent le train en marche…

Q : Envisages-tu l’individualisme anarchiste comme une philosophie ou une pratique ?

R : C’est pour moi une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idéal. L’anarchisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt un amour des hommes. La révolte n’est pas suffisante, ça peut mener à n’importe quoi, au fascisme même.

Q : Que penses-tu d’une Société Future ?

R : La Société Anarchiste, ce n’est pas possible car les hommes ne sont pas mûrs pour se passer des lois, des autorités, des organisations : les hommes sont trop égoïstes.

Q : Pourquoi participes-tu à un spectacle qui vend les places plusieurs milliers de francs ?
R : Ce n’est pas moi qui fais payer les places, je suis dans un engrenage. Et puis, le directeur du spectacle aussi, il faut qu’il s’en sorte.

Q : Pourquoi ne crées-tu pas ta maison de disques au lieu de passer par un trust ?

R : Ce serait trop de soucis et il me faudrait être le patron d’une dizaine d’employés. Il n’y a pas de maison de disques sympathique.

Q : Ne te retranches-tu pas dans ta tour d’ivoire ?

R : On est tous dans notre tour d’ivoire. Je ne connais pas beaucoup de gens sympas même chez les anars, alors je préfère les bouquins ou les murs de ma tour.

Q : Dans tes chansons, tu sembles avoir un parti pris contre la science ?

R : Je ne suis pas contre la science, mais contre sa mauvaise utilisation.

Q : Il t’a souvent été fait le grief de parler comme un croyant. Pour moi, tu parles de Jésus comme de Neptune, tu fais de la mythologie avec le christianisme encore vivant car tu le juges moribond.

R : Il faut parfois deviner, sentir ce que je veux dire ; moi je ne suis pas tellement doué pour définir : je suis un poète. Je n’estime pas nécessaire de faire de l’anticléricalisme, car la religion a beaucoup perdu de sa force. J’ai d’ailleurs des amis prêtres, ils n’essaient pas de me convertir et d’ailleurs maintenant, personne ne peut plus m’attraper… La croyance n’est pas dangereuse, seule l’organisation est mauvaise. Pourquoi ne pas parler avec les croyants ? Bien sûr, ils disent que j’ai la foi sans le savoir, c’est naïf. Ces gens-là, même intelligents, sont naïfs.

Q : Es-tu passé à la télé pour la campagne contre le cancer ?

R : Je ne sais plus bien, je pense que c’était un gala.

Q : Pourquoi ne chantes-tu pas de chanson engagée, sur le Vietnam par exemple ?

R : Ce n’est pas nécessaire, j’ai dit ce que j’avais à dire sur la guerre en général dans « la mauvaise herbe » ; je ne m’attache pas aux détails… Et puis, je ne cherche pas à être d’actualité, je suis un peu fainéant, j’ai du mal à m’y mettre, souvent j’ai une idée de chanson et je ne la fais pas ; si je faisais 20, 30 chansons par an, on me connaîtrait mieux sans doute…

Q : Avec l’âge, ne t’attaches-tu pas à la forme plutôt qu’au fond ? Ne travailles-tu pas plus ta musique ?

R : Ma musique a toujours été très travaillée, je chante pour mon plaisir et celui des autres, je ne cherche pas à donner de message ; si ça vient, c’est tout seul, malgré moi… D’ailleurs, je ne suis pas seulement anarchiste ; vous aussi, mais vous ne le savez pas !

Le 18 février 1970

[( [*« Le pluriel ne vaut rien à l’homme, et sitôt qu’on

Est plus de quatre, on est une bande de cons

Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens

Parmi les cris des loups, on n’entend pas les miens… »*] )]


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