Manuel Devaldès

Essai biographique par Jeanne Humbert
mercredi 29 octobre 2008
par  K.S.
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Manuel Devaldès

La rubrique « Parmi les penseurs libres » compte un certain nombre de néo-malthusiens ; certains sont davantage connus en tant qu’éducateurs (Paul Robin), pacifistes et libertaires. Mais les engagements de Jeanne Humbert, auteur de plusieurs articles dédiés à des penseurs libres (Gabriel Giroud, Eugène Humbert, Manuel Devaldès, Nelly Roussel entre autres) montrent bien le lien étroit entre guerre et surpopulation, entre phénomènes de masses et perte des libertés individuelles.

[( Manuel Devaldès (1875 – 1956) )]

Essai biographique par Jeanne Humbert [1]

un grand moment dans la marche des idées

Les premières années de ce siècle finissant (NDLR : le XIXème) furent un grand moment dans la marche des idées, un élan vers une intellectualité populaire incontestable. Des publications se créaient, des centres d’études sociale, littéraire, artistique s’ouvraient dans tous les quartiers de Paris et en Province, où l’on se retrouvait joyeux et fraternels. Là, on profitait du savoir de nos devanciers : romanciers, sociologues, philosophes, scientifiques ou poètes avec un désir intense de connaissance, d’émancipation. Ce qui comptait pour nous, les jeunes du moment, c’était le perfectionnement, le besoin d’atteindre aux sommets, sans aucun souci d’intérêt que celui d’en savoir toujours davantage.

un boulimique des produites de l’intelligence

Un jeune ébroïcien [2], Ernest Lohy – futur Manuel Devaldès - , frais arrivé de sa verdoyante Normandie, fut l’un de ces boulimiques des produits de l’intelligence. Blond et grand, fortement charpenté comme ses ancêtres les Vikings conquérants, il était affligé d’une extrême timidité qui lui conférait une certaine raideur. Nanti d’une solide instruction, il était tout préparé à pénétrer dans ces milieux où soufflait l’esprit. Pour assurer son existence, il fit tout d’abord de l’enseignement particulier, puis devint correcteur d’imprimerie, traducteur de textes, prit goût à la littérature et au commerce des idées. Farouchement individualiste, adepte de Stirner, il publia très tôt ses impressions sur cette conception, de même que sur le déterminisme et son éthique, sur le christianisme et l’Eglise, en athée absolu. Une de ses formules était celle-ci : « Les vérités primordiales sont la force qui est savoir et la faiblesse qui est croire. » Dès qu’il connut les initiateurs du malthusianisme en France, il se joignit à eux, adopta leur thèse sans réserve et participa largement à la diffusion de cette science libératrice nouvelle, dès l’abord déniée, à droite comme à gauche, par ceux qui connaissaient le moins les données mathématiquement établies. Il en devint l’un des défenseurs les plus acharnés et l’un des mieux informés, jusqu’à la fin de sa vie. Les nombreux écrits qui parurent sur ce sujet, livres, brochures et articles forment l’essentiel de son immense travail d’écrivain. Ce que négligent souvent de signaler ceux qui parlent de lui dans leurs publications, le présentant comme auteur de contes et de poèmes, uniquement. Je reviendrai plus loin sur ces problèmes.

Jeanne Humbert

après la guerre

Après la guerre de 14-18, les ravages qu’elle créa dans nos rangs ; le vacillement de pas mal de militants qui venaient de se conduire en héros forcés et un peu honteux d’avoir cédé à l’indigne impulsion générale, en prenant part au crime collectif, oubliant leur noble engagement d’antiguerriers militants ; la dislocation des groupes d’études si sympathiques et nécessaires, - toutes ces carences changèrent du tout au tout l’aspect antérieur des relations. L’ambiance ne fut plus jamais ce qu’elle était « avant ». La chaleureuse communication qui nous unissait s’était muée en une sorte d’apathie hargneuse qui éloignait. On ne s’aimait plus comme on s’était aimés et compris. Ce n’est qu’à grand renfort de volonté que nous parvînmes, à quelques-uns, à nous sortir de ce tourbillon, ce déchaînement confus d’aspirations vulgaires de jouissances, de trafic, d’arrivisme coûte que coûte qui furent les fruits empoisonnés de cette guerre qui ébranla le monde. Il ne s’en est jamais remis.

[*Comme son ami Eugène Humbert, Manuel Devaldès s’insoumit à l’ordre de mobilisation, désirant rester en dehors d’une conflagration longuement pressentie, combattue par eux sans relâche avant son avènement. Ils ne pouvaient se résoudre à trahir leur plus généreuse mission en participant, d’aucune manière, à ce crime contre l’humanité pour des fins qu’ils savaient sordides. Devaldès choisit l’Angleterre. Il y séjourna quatorze années, attendant le moment de la prescription militaire pour revenir dans son pays. Il ne fut pas admis sans réticence à résider à Londres, comme objecteur de conscience. Après avoir été arrêté, emprisonné plusieurs mois et jugé, on l’acquitta sur présentation, pour sa défense, d’une quantité de ses écrits exprimant les causes valables, les motifs moraux de son insoumission.*]

contre la loi de 1920

Eugène Humbert, lui, avait pris le chemin de l’Espagne, moins stricte, à ce moment du moins, sur les règlements officiels concernant les réfugiés. Nous y vécûmes tranquilles, nous gardant de fréquentations qui eussent compromis notre sécurité. Mais, le retour au bercail fut suivi de mille tracas, avanies, et autres calamités lourdes de conséquences. Vivant sans se cacher, à la maison, Humbert ne fut pas activement recherché comme insoumis ; mais la loi votée le 31 juillet 1920, destinée à réprimer la propagande néo-malthusienne, attira sur nous les foudres de la vindicte gouvernementale. Perquisitions, arrestations, condamnations furent le prix de notre refus d’accepter ces barbares décrets. Humbert découvert à point, cumula cinq ans de prison (le maximum encore) pour propagande désormais interdite. J’en pris autant. Et nous voilà derrière les barreaux durant d’interminables mois. Après notre libération définitive, nous nous trouvâmes devant une situation délicate à redresser, avec tout ce que cela comportait de difficultés dures à vaincre. Enfin nous refîmes surface et, au début de 1931, avec les faibles moyens du bord Eugène Humbert créa un nouvel organe La Grande Réforme, où tout en appuyant sans cesse sur notre thème préférentiel, nous tînmes compte, autant que possible, de la loi scélérate qui nous muselait, épée de Damoclès suspendue sur nos têtes ! Notre brûlot, amplifiant sans cesse son action, fut, comme l’avait été, en 1914, Génération Consciente, anéanti par la deuxième guerre mondiale, après son centième numéro, fêté, dans un dîner présidé par Paul Reboux, où nous entourait une bonne centaine de nos amis, le 8 juillet 1939, à la veille du déclenchement fatal.

Eugène Humbert

Cette mise au point, qui peut paraître en dehors du sujet initial de cet article, me semble cependant s’y rattacher et être utile pour situer l’époque où se sont produits ces évènements et recréer l’atmosphère des années troubles ayant rapport avec nos personnes et nos actions communes, ainsi qu’aux relations suivies et toujours amicales entre Manuel Devaldès et nous.

C’est sans doute la connaissance de la langue de ce pays qui décida Devaldès à fixer son choix sur l’Angleterre comme lieu d’asile, de 1914 à 1929. Il s’y fit, sans trop d’aléas, une situation privilégiée d’enseignant et de traducteur. Il mit aussi au point pour l’avenir, quantités de notes personnelles qu’il comptait bien, le moment venu, rassembler et publier. C’est ainsi que s’élabora, en pleine guerre, l’œuvre la plus anti-guerrière qui fut jamais écrite et parut, en 1933, Croître et multiplier c’est la guerre, dont beaucoup d’éléments se trouvaient déjà dans sa brochure La chair à canon, éditée par Humbert en 1908.

De Londres nous arrivaient de fréquentes et longues lettres ayant trait à ce projet et à mille autres, sollicitant toujours l’avis de celui qui lui avait publié dans son mensuel d’avant-guerre tant d’articles dont les titres étaient tout un programme. Ils sont trop nombreux pour les citer tous. En voici quelques-uns : Qu’est-ce que le droit de vivre pour qui n’a pas le pouvoir de vivre ?
Contre le parasitisme des brutes prolifiques
Malthusianisme et positivisme
L’individualité féminine
La « bonne nature »
Contre la guerre par la limitation des naissances

Etc.

Dès le retour de notre ami, en 1929, ce fut la première grande préoccupation – après sa réinstallation dans la vie parisienne, la reprise de son métier de correcteur et le retour de sa compagne – que la réalisation de cette œuvre concise et puissante, mise définitivement au point. Dès que le manuscrit fut en voie d’achèvement, Devaldès pria Humbert de lui trouver un éditeur. G. Mignolet, vieil ami de mon mari, déjà pressenti par lui pour l’œuvre remarquable de Gabriel Giroud sur Paul Robin, fut consulté. Il accepta de lire le manuscrit et après quelques objections que fit tomber Humbert, Il sortit le livre dans une édition très soignée.

Manuel Devaldès et Eugène Humbert

Eugène, soucieux d’apporter à ce livre une caution morale bénéfique, soumit à Devaldès l’idée de solliciter une préface d’un écrivain estimé. Il lui suggéra quelques noms. Dans une lettre de Clamart où il habitait alors, datée du 4 décembre 1932, Devaldès exprimait son opinion à ce sujet : « […] Quant à la préface, personnellement, je m’en passerais parfaitement. Mais je veux bien en accepter une. Toutefois j’ai à ce sujet des observations à faire. Eliminons d’abord Han Ryner. Il y a longtemps que je suis loin de lui en pensée. Il a bien changé. Il est devenu mystique. – Méric, il y a des chapitres contre le pacifisme qu’il défend. Je n’ai pas besoin qu’il excuse mon livre dans la préface. – Victor Margueritte, on peut en dire autant. – La Fouchardière est très sympathique, mais je crois que sa réputation d’humoriste rejaillirait sur le livre et lui nuirait. Reste Urbain Gohier et Langevin, à peu près ex-aequo à mes yeux. Langevin est aussi un pacifiste genre Méric et Margueritte ; du moins je n’ai jamais rien vu de lui qui puisse faire supposer qu’il soit un pacifiste scientifique ; mais comme c’est un scientiste et un homme désintéressé, peut-être, après examen de la question et lecture du livre, admettrait-il pleinement notre point de vue. Quant à Gohier, comme il est pleinement d’accord avec nous, il pourrait, certes faire la préface.  » Finalement, ce fut Margueritte qui fut chargé d’écrire une excellente préface qu’Eugène Humbert alla lui demander, coupant court à toutes les hésitations.

Puis il fallut songer au titre de l’ouvrage. Là encore, Humbert fut mis à l’épreuve. Il en proposa une dizaine. Il le fallait percutant, mais donnant une idée suffisante du texte. Dans une lettre dont je retrouve copie, il souligne : «  Je ne trouve pas ces titres bien fameux ; mais en voici un que je prise particulièrement « Croître et multiplier c’est la guerre ». D’abord, il rendrait votre sous-titre « La surpopulation et la guerre » inutile. De plus il est très significatif, a une allure polémique non équivoque puisqu’il frappe le fameux commandement de Dieu d’inhumanité. Croître et multiplier ? De combien et jusqu’à quand ? Vous voyez ça. Plus je pense à ce titre, plus j’en suis toqué. Tous les cagots vont en crever. Croître et multiplier, c’est l’argument de fond de tous les bellicistes qui affirment que la guerre est d’essence divine. Qu’en pensez-vous ?  » Devaldès en pensa du bien puisqu’il l’adopta illico, supprimant tout sous-titre. Eugène et moi avons eu droit à un superbe exemplaire des cinq numérotés, sur Japon impérial, quand parut l’ouvrage le 25 mai 1933. Comme toutes nos productions de cette époque, ce livre est maintenant épuisé et à peu près introuvable.

[*Une guerre de surpopulation est le titre d’une forte brochure éditée par La Grande Réforme en 1937. Il s’agissait de la guerre italo-éthiopienne et ses enseignements. Dans presque chaque numéro de notre périodique paraissait la signature de Manuel Devaldès sous des études approfondies ou des articles d’actualité. *]Après la disparition d’Eugène Humbert, dans les conditions que l’on sait [3] je publiai jusqu’à épuisement de mes ressources 32 numéros, de 1946 à 1949, où Devaldès a continué sa collaboration. Il fut pour moi plus qu’un collaborateur, un ami affectueux et fraternel. Quand se forma « L’Association des Amis d’Eugène Humbert », il en accepta la présidence dans ces termes : « J’accepte la présidence d’honneur du groupe des amis d’Eugène Humbert – quoiqu’il me semble que me l’offrir semble me faire beaucoup trop d’honneur. Mais je l’accepte avec plaisir si vous en éprouvez vous-même une satisfaction et aussi parce que je n’ai rien à refuser au mouvement néo-malthusien qui est par excellence celui de mon cœur et de mon intellect. Peu importerait si cela engageait même à quelque travail. » Il fit une allocution, à notre première réunion, que j’ai reproduite en entier dans un numéro de La Grande Réforme de mars 1946.

C’est enfin, à lui, que je dois la correction des épreuves de mon ouvrage sur Eugène Humbert, la vie et l’œuvre d’un néo-malthusien, paru en mars 1947 ; la lettre qu’il m’envoya dès qu’il sut mon deuil, figure en tête du livre. Il se chargea, sans que je l’en prie, d’établir un index des noms cités, qui comprend vingt-trois pages, me disant que c’était indispensable pour faciliter les recherches du lecteur. Je fus très touchée de cet intérêt porté à une œuvre qui m’était chère à plus d’un titre. Parmi les nombreux comptes rendus qu’il rédigea durant sa carrière d’écrivain, il réserva à plusieurs de mes ouvrages des analyses très amicales, dont l’une sur mon dernier livre dans Pensée et Action, de Belgique, sous ce titre : Une femme, un livre, un homme.

[*Outre son immense apport aux idées néo-malthusiennes, Manuel Devaldès est l’auteur de biographies, d’études, de traductions, de critiques, d’essais, d’analyses et d’articles répandus depuis 1895, dans quantité de revues : L’Ere nouvelle, Le réveil de l’esclave, La Revue des lettres et des arts, Les Humbles, L’Ecole émancipée, L’Anthologie des écrivains réfractaires, La Bibliothèque de l’Artistocratie, L’En-dehors, L’Unique où sa chronique « Haute Ecole » était très suivie. Ses études sur Nietzsche, Stendhal, Balzac, Shelley, Bertrand Russel, etc. étaient éditées sur de simples fascicules ou brochures et plaquettes, de même que Maternité consciente, L’Education et la liberté, Le christianisme et l’Eglise, parmi d’autres. *]Il écrivit aussi beaucoup de contes ; c’était le genre littéraire qu’il préférait : Des cris sous la meule, Hurles de haine et d’amour, Chez les cruels, Chef-d’œuvre de Balthazar Macarone qu’il me dédia. Il serait trop long de les citer tous. Cependant, un de ceux qu’il aimait particulièrement, dédié à la mémoire de Léonie, sa compagne, décédée en novembre 45, préfacé par Robert Grosclaude, réunit sous ce titre « Histoires tragiques » plusieurs récits. A ce propos, il m’écrivait qu’il « s’était permis d’associer [mon] nom à l’un de ses récits en reconnaissance de [mes] gentillesses envers Léonie et moi-même ». Quelques poèmes furent aussi publiés. Ce n’est pas le meilleur de son œuvre. La poésie est un art d’instinct. On naît poète ; on ne le devient pas. On peut être versificateur, mettre en bouts rimés ses états d’âme ou ses opinions –c’est tout autre chose ! Qui n’eut l’envie de s’essayer à ce jeu ? Beaucoup s’y livrent, avec plus ou moins de bonheur. Passons. Devaldès n’était pas un rêveur ; un romantique, certes. C’était surtout un théoricien d’intellect exigeant, un écrivain soucieux de la forme et du déroulement logique de la pensée. Tous ses travaux s’établissaient sur de patientes recherches, des documents dont il vérifiait toujours l’authenticité.

Il n’était pas orateur et répugnait à parler en public. Il fit cependant quelques causeries littéraires dans de petites salles, devant un public restreint. Il prit exceptionnellement la parole au meeting organisé le 2 février 1938 par Louis Louvet, salle Lancry, présidé par Victor Margueritte et Eugène Humbert et dont le titre porté sur les affiches était : « Trop de monde sur terre ? ». Nous étions quatre orateurs inscrits et chacun de nous traitait un sujet bien défini : Aurèle Patorni « La morale rationnelle contre les morales religieuse et bourgeoise » ; Jeanne Humbert « La maternité consciente » ; Sébastien Faure « Le problème de la population et la question sociale » ; Manuel Devaldès « La surpopulation et la guerre ». Ce fut une grande et belle manifestation de la pensée.

Manuel Devaldès, l’ami

Il me resterait encore beaucoup à dire sur Manuel Devaldès. Je n’ai pu en faire, ici, qu’un esquisse. C’est un livre qu’il faudrait pour donner une juste idée de la dimension de l’homme et de son œuvre, de ses racines originelles, de ses pensées secrètes, de toute sa vie, de l’être… tel qu’en lui-même enfin… Manuel Devaldès ne se départissait jamais d’une réserve un peu froide qui tenait à distance. Peu familier, il ne tutoyait personne. Autrefois, il est vrai, le « tu » ne se prodiguait pas à tout-venant, comme aujourd’hui. Ce qui ne raffermit d’ailleurs pas des liens vagues, superficiels, trop hâtivement noués.

Secret, maître de ses sentiments comme de sa plume, il se livrait peu. Je l’ai vu craquer une seule fois, à la mort de Léonie, sa compagne de plus de trente-cinq ans. Il en fut réellement éprouvé. Je reçus à ce moment des lettres d’une infinie détresse. Dans l’une de celles-ci (26 novembre 1945) il m’écrivait :
«  […] Ce qui va moins bien, c’est la santé morale. J’ai beaucoup, beaucoup de peine de la disparition de Léonie. Je l’aimais de véritable amour, et vous savez sûrement ce que je veux dire : l’amour du cœur. Mais cette issue était fatale ; elle était bien frêle et n’a pas pu résister physiologiquement aux privations de la guerre, au froid des hivers dans les queues ou à la maison sans feu ou presque. C’est la conséquence d’un déterminisme aveugle et impitoyable. […] Naturellement on pleure l’être aimé et disparu, mais on pleure aussi sur soi-même, comme vous l’avez fait remarquer l’autre jour. Comme j’ai regretté que vous ne fussiez pas venue seule ; je vous aurais parlé davantage à cœur ouvert, ce qu’un homme fait difficilement devant un autre homme, et peut-être aurais-je pu recevoir de vous un viatique de consolation pour les jours à venir ». Il faut dire qu’il formait avec Léonie un couple comme il en existe peu. Ils étaient pourtant très opposés de tempérament, de caractère. Autant Manuel était fermé, sérieux, autant Léonie était enjouée, ouverte, chaleureuse, spontanée, d’esprit vif et frondeur. Fille d’un artisan évolué, ciseleur de bijoux, elle était restée le titi parisien de bon bec sans vulgarité. Frêle de corps et de santé fragile, elle possédait une force morale exceptionnelle et communicative. Elle fut, pour Devaldès, une vraie compagne, l’entourant d’attentions et l’aidant dans son travail. Pour moi, elle fut une amie en total accord de goûts, de pensée et d’affection.

Quelques temps après, échappant à son désarroi, Devaldès se reprit. Il épousa, sans amour, la veuve de son frère, qui lui épargna tout souci ménager, sans lui faire oublier Léonie. Il était d’ailleurs de plus en plus éloigné des agitations de ce monde, de ses noirceurs, de ses chimères. En juin 48, il me confiait ceci : « La connaissance du malthusianisme aura été pour moi quelque chose d’énorme dans ma vie intellectuelle. Il m’a fait voir les choses sous un jour nouveau. Et comme j’évolue sans cesse, j’arrive à ne plus être d’accord avec personne. C’est le cas, notamment, de ceux qui croient penser librement, par exemple sur ce qu’ils appellent, comme tout le monde, l’amour. Je finis par devenir une sorte de puritain (au sens anglo-saxon du terme). Si j’avais vécu au moyen Age, j’aurais été avec les Cathares. Mais je n’irais pas jusqu’aux Skoppzys… C’est pourquoi votre lettre m’a tant charmé. » Les Skoppzys pratiquaient sur eux l’ablation totale des organes génitaux.

Vers la fin de sa vie il me confia des notes manuscrites sur les poètes génésiaques, qu’il voulait célébrer dans un livre dont il désirait que je fasse la préface. Ces notes dorment encore dans un de mes dossiers avec ma préface inachevée. Elles ne verront jamais le jour. La mort est intervenue avant la réalisation de cet ultime projet.

Quand je rendis visite à mon vieil ami, fin novembre 56, il était très malade et nous eûmes l’un et l’autre l’impression que nous ne nous reverrions plus. Ce fut assez déchirant. Prévenue de sa mort, plusieurs jours après son enterrement, je m’enquis de savoir de qu’était devenue l’abondante masse de documents laissés par le disparu. Je réclamais aussi le retour de notre correspondance adressée durant tant d’années et que Devaldès avait conservée, comme nous avions gardé toutes ses lettres et celles de sa compagne. On me répondit qu’aucune trace de papiers quelconque ne se trouvait dans son bureau… Mais j’ai su par la suite, qu’une razzia en règle avait été faite dès le lendemain de ses obsèques, dans son bureau et dans sa bibliothèque.

Autant en emporte le vent.

Jeanne Humbert


[1article paru dans le numéro 49 de La Libre-Pensée des Bouches-du-Rhône, octobre 1981. Les intertitres sont postérieurs.

[2habitant d’Evreux

[3voir l’article de Jeanne Humbert sur Eugène Humbert


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