Eugène Humbert (1870 – 1944)

Par Jeanne Humbert
dimanche 10 août 2008
par  K.S.
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Jeanne Humbert retrace ici [1] les grandes lignes de la vie de son compagnon Eugène Humbert et en même temps des luttes du mouvement néo-malthusien de cette époque.
Aujourd’hui, le grand public commence tout juste à comprendre que les ressources en vivres et en énergie ne sont pas inépuisables et qu’il serait temps de reconsidérer la place des humains dans l’ensemble de la planète. L’accroissement de la population comme source de guerres et de misère sociale avait été dénoncé par ces précurseurs que furent Paul Robin, Nelly Roussel, Jeanne et Eugène Humbert, Manuel Devaldès, Gabriel Giroud.
Le visiteur trouvera dans cette rubrique "Parmi les penseurs libres" des biographies plus ou moins fournies de ces courageux opposants aux natalistes et va-t-en guerre.

Ce fut le 8 juillet 1939 qu’Eugène Humbert s’adressa, pour la dernière fois, à la centaine d’amis réunis au banquet du centième numéro de notre Grande Réforme, présidé par Paul Reboux . Nous étions à la veille de la guerre et nous le sentions tous. Dans une brève allocution résumant les efforts accomplis contre vents et marées, Eugène Humbert nous fit part de ses angoisses devant l’extrême tension internationale. Il redoutait des évènements rapides. A l’un de nos amis éloigné de Paris à ce moment et qui regrettait de ne pouvoir assister au banquet, nous écrivant que nous aurions dû en reculer la date jusqu’en Octobre, mon mari lui répondit : « En Octobre …où serons-nous … vous, moi et La Grande Réforme ? ». On sait, en effet, ce qu’il advint, le mois suivant notre amicale assemblée. La tornade a soufflé, balayant tout, sacrifiant tout et tuant Eugène Humbert, alors hospitalisé à Amiens, deux jours avant son départ.

Par la perte de ce militant néo-malthusien de la première heure, et le décès de Gabriel Giroud (G. Hardy) quelques mois après, le mouvement néo-malthusien s’est trouvé décapité.

Né le 6 mars 1870 à Metz, Eugène Humbert vécut toute sa jeunesse à Nancy où, la paix revenue, sa famille optant pour la France, s’installa. Fréquentant très tôt le milieu libertaire, participant aux manifestations, réunions, propagande anticléricale et antimilitariste, il fut tout de suite taxé, par la police d’Etat, d’anarchiste dangereux, marque indélébile qui le suivit toute sa vie. Puis, libéré du service militaire accompli aux spahis, en Algérie, il vint à Paris et prit contact avec les camarades d’idée parisiens avec lesquels il était déjà en relation épistolaire. C’est vers 1895/96 qu’il connut Paul Robin dont il recevait à Nancy L’Education intégrale » et quelques imprimés néo-malthusiens. Comme l’a écrit Gabriel Giroud dans un important article rédigé après l’assassinat par la guerre d’Eugène Humbert [2] : « Je fis sa connaissance il y a, je crois, bien plus de quarante-cinq ans, chez Paul Robin que la presse alors discutait, et où se rencontrait toute une jeunesse avide de justice et de nouveautés. […] Quelques semaines de fréquentation fraternelle, quasi quotidienne, me montrèrent qu’il possédait une sérieuse instruction d’autodidacte puisée dans d’immenses lectures et de solides connaissances en science sociale surtout, et en anatomie, physiologie et médecine. Il fréquentait par ailleurs les cercles politiques et lettrés. Il venait de Nancy où il avait été, au premier rang, militant libertaire. C’est là que l’atteignirent les tracts, brochures, livres théoriques et pratiques, où Paul Robin exposait et défendait la thèse du malthusianisme. C’est là qu’il lut L’Education intégrale ; Régénération et les Eléments de Science sociale du docteur Georges Drysdale que diffusait alors la Ligue de Régénération Humaine.

A la vérité Eugène Humbert n’était point encore, à cette époque, entièrement avec nous. Il restait profondément pénétré des vues de Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Sébastien Faure, etc. Et s’il adoptait les vues éducatives, elles ne lui paraissaient être, cependant, que des conséquences, résultats ou corollaires de l’instauration d’une société libertaire à fonder tout de suite et par tous les moyens, y compris par la Grande Révolution.

Mais il ne tarda pas à réviser ses jugements, à revoir et censurer sa doctrine. Paul Robin l’entraîna vers d‘autres conceptions et d’autres moyens d’assurer la conquête du pain, de tarir la douleur universelle. Il perçut bientôt que les faits naturels s’imposent aux vues des bâtisseurs de cités, qu’ils constituent l’infrastructure des constructions politiques et sociales et qu’il est de nécessité absolue d’en tenir compte pour fonder toute organisation des foules humaines prétendant assurer à l’individu la liberté, l’indépendance, la dignité, la paix, le droit de vivre. Sans avoir rien à abandonner de son idéal, mais au contraire dans la certitude qu’il le servait mieux encore, il s’engagea dans l’apostolat néo-malthusien. Il le fit avec une fougue qui ne le lâcha plus. Corps et âme il fut au service de la limitation des naissances, de la suppression du prolétariat. Recrue de choix, apôtre qui allait manifester sa puissance. »

Cet extrait, tiré du long article de G. Giroud, définit très exactement l’entrée d’Eugène Humbert dans le mouvement néo-malthusien dès ses débuts ; mouvement qui a marqué l’époque et préparé l’opinion pour l’aboutissement que nous connaissons aujourd’hui. Dès son adhésion à l’idée nouvelle, Humbert devint à la fois gérant de Régénération, qui dès lors parut régulièrement, mais aussi, administrateur, conférencier, et amena les plus irréductibles adversaires à une étude plus approfondie de la loi de Malthus et de ses conséquences économiques, morales et sociales. L’exemple de Sébastien Faure n’est pas unique ; car si dans les milieux avancés, libertaires et autres, on était pour la liberté de la maternité en tant que partisan de la « liberté », on y contestait le bien-fondé des doctrines en tant qu’éléments de bien-être général, d’entente, de possibilités d’existence pour tous et de paix entre les peuples.

3[(« Nous apercevant ainsi que les lois de la nature s’opposent à ce que l’on réussisse jamais à élever les subsistances au niveau de la population, notre seconde solution consiste à essayer de ramener la population au niveau des subsistances. » (Malthus - Essai sur le principe de population) )]3

Puis, la collaboration Humbert-Robin cessa après douze années d’efforts communs [3]. Dans l’un de mes livres consacrés à mon mari, j’ai relaté tout ce qui a motivé cette regrettable séparation. Humbert créa alors en 1908 son propre groupe et édita le mensuel Génération consciente. D’autres périodiques plus ou moins éphémères virent aussi le jour par la suite, « mais aucun, nous dit Gabriel Giroud, n’eut la force, l’éclat, la sincérité et la grandeur de celui qu’Eugène Humbert sut entretenir. Aucun n’eut la belle tenue, la grande allure sous laquelle tout de suite se présenta, menée par lui, cette petite feuille mensuelle documentée, étoffée, littérairement rédigée, artistiquement présentée. Il y avait là, entourant le hardi pionnier, Nelly Roussel, Fernand Kolney, Albert Lantoine, Sébastien Faure, Manuel Devaldès, P.N. Roinard, Léon de Bercy, Jean Marestan, Victor Méric, alfred Naquet, Marie Huot ; les docteurs Meslier, Sicard de Plauzoles Darricarrère, Klotz-Forest, Fernand Mascaux ; Sylvie Camille Flammarion, etc. »

Pendant six ans, jusqu’à la guerre de 14, Génération consciente progressa sans cesse et gagna des adeptes dans tous les milieux. Bien sûr, il y eut les coups bas des ennemis qui obtinrent plusieurs condamnations à la prison ou à l’amende. Comme il n’existait aucune loi à ce moment contre les théories et les pratiques néo-malthusiennes, les magistrats se servaient d’une loi, qui ne concernait en rien les militants, mais l’appliquaient néanmoins : « outrage aux meurs et contre la licence des rues » ! Il va sans dire que ces persécutions ne diminuèrent en rien l’intensité de la propagande et la diffusion de nombreux livres, brochures, tracts, affichages et conférences. Cela jusqu’à la date fatidique de 1914 qui amena guerre et désastre de toute sorte. L’activité de Génération consciente cessa avec toutes les autres activités libératrices. Humbert s’insoumit à cette guerre qu’il avait vu venir depuis longtemps et dont il connaissait les motifs, mensongèrement masqués sous les slogans ordinaires, employés par les fauteurs intéressés. Il s’exila. La police profita de notre absence pour cambrioler nos bureaux et voler des milliers de livres et brochures qui s’y trouvaient. Ce fut la ruine.

Jeanne Humbert à Paris en 1980

Quand, enfin, la tourmente arrêta de souffler son vent meurtrier, nous nous trouvâmes en face d’ennemis militaires pour Humbert, plus les civils qui, maintenant nantis d’une loi scélérate (31 juillet 1920), s’empressèrent de nous l’appliquer dans toute sa rigueur. Enfin, nous en sortîmes, bien étrillés mais pas châtrés. Et c’est en 1931 que parut notre Grande Réforme. Malgré la loi, Eugène Humbert réussit à sortir cent numéros de cet organe qui eut une grande audience. Des conférences furent faites partout. Dans ce travail, j’aidais de mon mieux mon compagnon et notre labeur consubstanciel fut très fécond. J’écrivais dans tous les numéros un article ou des échos ; j’ai fait des centaines de conférences sur le sujet, qui s’ajoutaient à celles que je donnais pour la Ligue des combattants de la Paix, sur la pression de notre cher ami Méric qui patronnait à ce moment la vaillante Patrie humaine. Nous avons tenu le coup, pas toujours avec prudence, jusqu’au jour où, encore cette fois, nous fûmes vaincus par la guerre. Cette guerre atroce qui, non seulement tuait notre propagande, mais assassina Humbert le 25 juin 1944, alors qu’en convalescence à l’hôpital d’Amiens, après avoir purgé dix-huit mois de prison dans une maison d’arrêt surchargée, dans des conditions d’hygiène atroces d’où, malade, il avait été évacué. Il était libérable le 27 ! Comme l’a dit Pierre Sera, dans une émouvante allocution, « il avait fait sa valise pour rien. » Son crime paraîtrait bien bénin de nos jours actuels : il avait envoyé un exemplaire du livre de Gabriel Giroud « La question de population » à un paysan picard qui le harcelait de demandes.

L’ouvrage que j’ai écrit ) sa mémoire, suit Eugène Humbert de sa naissance à sa mort. Mais il contient aussi l’essentiel de l’histoire du mouvement néo-malthusien français auquel il fut si étroitement mêlé. Je n’ai pu, on le comprendra facilement, ne donner ici qu’un résumé très succint de tout cela. Je rappelle, toutefois, qu’après la mort de mon compagnon, j’ai encore publié trente-deux numéros de La Grande Réforme, pour essayer de donner une suite à notre travail commun. Mais les soutiens financiers, sinon moraux, ne me permirent pas d’aller au-delà. Ce fut mon regret.

Gabriel Giroud suivit de quelques mois dans la tombe son « vieux compagnon de lutte » comme il le nommait. Avec eux disparurent les derniers malthusiens agissant qui animèrent la toute première équipe. L’idée, depuis, a fait son chemin. Toujours confiant, jamais aigri par les échecs, Eugène Humbert eut toute sa vie la certitude qu’un jour viendrait couronner cette action tant décriée à ses débuts. Ce fut son indispensable soutien.

Jeanne Humbert

[(L’Institut International d’Histoire sociale d’Amsterdam conserve un très important fonds d’archives de Jeanne Humbert permettant de retracer de façon précise et complète l’histoire du mouvement néo-malthusien en France.
On trouvera également de nombreux documents au Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Marseille.
Les ouvrages de Jeanne Humbert quoique rares peuvent encore se trouver à la vente ; certains titres se trouvent aujourd’hui aux Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, venant du fonds de bibliothèque de la Libre Pensée autonome.
Enfin, deux livres de référence, bien plus récents et pouvant encore se trouver (ou s’emprunter au CIRA) :
Francis Ronsin : La grève des ventres – propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité en France 19e-20e siècles, éditeur Aubier, collection historique, 1980.
Roger-Henri Guerrand et Francis Ronsin : Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, 2001, réédition de l’ouvrage Le sexe apprivoisé publié en 1990 aux éditions La Découverte.)]


[1Article paru en janvier 1980 dans La Libre Pensée des Bouches-du-Rhône.

[2Gabriel Giroud : Eugène Humbert, article paru dans La Grande Réforme en 1946 et dans Le Réfractaire de juillet 1978.

[3Jeanne Humbert : Eugène Humbert, la vie et l’œuvre d’un néo-malthusien. Lettre-préface de Manuel Devaldès.


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