A Marseille, Le Panier en colère

par K.S.

La situation traîne depuis des décennies. Selon diverses sources, le mal-logement concerne environ 40 000 personnes à Marseille. Dans le centre-ville surtout, mais aussi dans des quartiers périphériques, des immeubles anciens, vétustes, insalubres, sont restés sans entretien ni réparations. Les habitants sont des travailleurs pauvres, d’origine étrangère – ou pas… Ils payent leur loyer, soit à des bailleurs privés, soit à Habitat Marseille-Provence. Et puis le 5 novembre 2018, trois immeubles de la rue d’Aubagne s’effondrent. Huit morts. Ensuite ? Silence-radio du côté de la Mairie. On apprend cependant, par bribes successives, qu’un certain nombre de ces logements appartiennent à des élus municipaux… Il faut attendre plusieurs jours pour qu’enfin le maire s’exprime et témoigne – si brièvement – un peu de compassion.

Les marches de la colère se succèdent, de plus en plus durement réprimées. Le samedi 1er décembre 2018, une manifestation réunissant « gilets jaunes » et sinistrés bat son plein, les gaz lacrymogènes envahissent le centre-ville. Une dame âgée, logeant en bas de la rue d’Aubagne, va à sa fenêtre du 4ème étage pour fermer ses volets. Un agent des « forces de sécurité » tire sur elle une grenade. Grièvement blessée, la dame de 80 ans décèdera peu après.

Depuis, des collectifs de quartier se sont créés. Car, au nom de la dangerosité de ces bâtiments, on évacue à tour de bras. Les plus « chanceux » se retrouvent à l’hôtel – pour un mois. Y compris des familles avec enfants en bas-âge. D’autres se débrouillent comme ils peuvent. On aurait pu attendre des mesures d’accompagnement de ces habitants sommés de quitter les lieux. Mais il n’en est rien. Double peine pour ces infortunés – dans tous les sens du terme, hélas – ces logements insalubres qui constituaient leur refuge, ils en sont expulsés sans avertissement et sans recours.

Le 5 novembre, une cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) a été mise en place réunissant des agents hospitaliers volontaires intervenant dans les situations d’urgence. Elle a dû poursuivre sa mission devant l’afflux des évacuations. Un des médecins témoigne, comparant la situation au cataclysme provoqué par le passage de l’ouragan Irma en 2017 à Saint Martin : « C’est le même principe : tout est dévasté et il n’y a plus rien derrière, les gens sont en errance. C’est la perte et la durabilité de la perte. » « Beaucoup de sinistrés ont perdu tous leurs relais : radios, bilans, traitements, ordonnances. Il a fallu les réinsérer dans leur parcours de soin. D’autres ont décompensé à cause du stress. Troubles du sommeil, colères, menaces suicidaires, problèmes psychosomatiques… Aujourd’hui, on est plutôt confrontés à une angoisse chronique : les gens n’ont plus de courage, s’enferment dans leur hôtel, ratent les rendez-vous. C’est ça le danger, ils sont en état d’épuisement. » Une infirmière remarque : « Dans les autres catastrophes, il y a un début et une fin, on peut travailler sur la résilience post-traumatique. Mais là, qu’est-ce qu’on peut remobiliser quand les gens nous demandent où ils vont dormir dans une semaine ? » [1]

Dans le quartier du Panier, visité par les touristes, des immeubles toujours plus nombreux sont entourés de palissades, murés, les portes cadenassées. Les occupants ne sont pas prévenus. Ceux qui rentrent de leur travail trouvent porte close. Ils ne peuvent RIEN emporter, à moins de briser les cadenas. Des enfants rentrant de l’école avant leurs parents s’arrêtent devant les palissades. Hier, jusqu’à hier, ils habitaient là. Certains ont été chassés pendant la nuit. Pour constituer un dossier de relogement, il leur faudrait les papiers officiels restés dans l’appartement, avec tout le reste car les familles ont dû laisser leurs documents administratifs, leurs vêtements, leurs meubles, leurs souvenirs, les petits leurs jouets. Tout cela, des habitants encore sur place en témoignent. Ils sont révoltés pour leurs voisins dont ils se sentent solidaires, ils sont aussi inquiets pour eux-mêmes.

Marseille, le 24 janvier 1943 : quelque 20 000 personnes, habitants du Vieux-Port - ont eu deux heures pour préparer les trente kilos de bagages autorisés. Certains ont eu le droit de revenir deux jours après, pour trouver leur lieu de vie pillé et dégradé. Peu importe de toute façon, puisque ces bâtiments seront ensuite détruits par l’occupant allemand. Un projet immobilier élaboré par la municipalité tardait à se réaliser. Les immeubles Pouillon verront le jour après la Libération. Ces vieux quartiers étaient considérés comme un repaire de bandits, d’indésirables et autres « métèques ».

Pourquoi évoquer ce point d’histoire ? Oh, pour rien… C’est juste le mot « évacuation » qui a fait remonter le souvenir de cet épisode dramatique de l’histoire de Marseille. Et aussi, la destruction de bâtiments pour les remplacer par du neuf, l’éviction de cette population méprisée pour la remplacer par des gens plus convenables. Depuis, on a inventé un mot : « gentrification ». Mais bien sûr, là s’arrête la comparaison. Théoriquement, nous ne sommes pas en guerre. Théoriquement, la France est le pays des Droits de l’Homme et a signé la Charte du même nom. Théoriquement, Marseille est en France. Théoriquement, ces évacuations ont lieu dans l’intérêt même des habitants, pour éviter d’autres effondrements et de nouveaux drames. Théoriquement…

Lors des marches de la colère, on peut lire sur les banderoles et les pancartes portées par les manifestants « Gaudin, démission » à quoi aurait répondu l’intéressé, à propos de la question du logement indigne dans la ville dont il est l’édile, que cette histoire commençait à bien faire…

Pour aider les sinistrés de la politique urbaine marseillaise, une date – entre autres – le 12 mai, à partir de 12 heures, Place du Refuge, 13002.

Lors de cette journée de soutien organisée par le Collectif "Le Panier en colère" : collecte de fonds pour les personnes évacuées, informations sur le quartier, sur les revendications et l’action collective. Des animations seront organisées pour petits et grands toute la journée.
Les autres collectifs de Marseille, la presse et toutes les personnes sensibilisées sont invités à venir soutenir cette action.