Remettre les Français au travail ?

par K.S.

L’expression, due au départ aux gouvernants, est reprise en boucle par les médias. Comment doit-on la comprendre ?

Soit tous les Français ne travaillent pas ou plus, soit ceux qui travaillent ne sont pas français. Cette dernière proposition semble largement erronée. En effet, s’il ne s’agissait que des travailleurs affectés (c’est bien le mot) à des tâches pénibles, salissantes, dangereuses, dévalorisées, on pourrait estimer qu’un certain nombre sont étrangers avec permis de séjour et de travail, ou encore sans papiers et condamnés à attendre au petit matin la camionnette qui les conduira, au jour le jour, au prochain chantier géré par la sous-traitance.

La première proposition quant à elle suppose que les soignants, les caissières, les éboueurs, les postiers, les livreurs, et nombre d’autres ‘petits et sans grades’, qui permettent à la population de rester en vie malgré un manque criant de moyens, de s’alimenter, de ne pas être totalement coupés du monde, et aussi ceux qui concilient tant bien que mal télétravail et garde d’enfants, toutes ces personnes seraient donc des zombies ? Et pourtant elles sont de chair et d’os, les médias et le grand public leur reconnaissent même un statut de héros du quotidien.

Mais, derrière cette expression pour le moins hasardeuse, voici que revient, avec une désespérante régularité, l’idée soutenue par les gouvernants ultralibéraux, les patrons, la hiérarchie dans les entreprises, et les partisans de l’ordre et de la discipline : les Français sont paresseux, ils veulent toujours plus - de salaires, de congé, de droits syndicaux - et détestent l’effort. Même à gauche, du moins ce qu’il en reste, il est d’usage de magnifier la noblesse du travail et son utilité sociale.
Or l’étymologie du mot ‘travail’ est on ne peut plus claire :
« Le verbe travailler provient du latin vulgaire tripaliare, signifiant « torturer », lui-même dérivé du nom tripalium, qui désigne un instrument de torture à trois pals. Dans les mots travail et travailler, il y a donc originellement les notions de torture, de souffrance, de douleur. ».

Ne serait-ce que parce que le pétainisme l’avait inclus dans sa devise, les gens de progrès devraient y regarder à deux fois avant de soutenir l’utilité sociale du travail.

Car le travail n’est pas l’activité.

Le travail implique une contrainte venant de l’extérieur : horaires, rythme, conditions du poste, contrôle par la hiérarchie, jusqu’au temps accordé à la pause-toilettes. Il peut y avoir une manipulation faisant intégrer au salarié ces diktats comme nécessaires et légitimes, il est possible aussi, c’est le cas des soignants, que leur éthique propre les amène à accepter, pour le bien des patients, une exploitation inacceptable. Mais d’une façon générale, le salariat, même assorti d’avantages divers, même avec un Droit du travail, reste une situation inégalitaire.

Il n’y a pas à « remettre les Français au travail », il faut au contraire favoriser la créativité, laisser respirer, permettre à chaque individu de consacrer du temps à ses proches sans s’user prématurément. Car les dirigeants qui aiment tant asséner au public des chiffres, devraient se pencher sur l’espérance de vie comparée des nantis et des plus pauvres !

Après ce premier mai confiné, espérons un réveil des défavorisés de tous secteurs, qui seront en droit de demander des comptes à des gouvernants imprévoyants et si souvent méprisants… mais ceci est une autre affaire…

Eska Hesse