"Cloître connecté"

par K.S.

Au 19ème siècle, les travailleurs à domicile, hommes et femmes, comptaient parmi les plus exploités. Isolés, payés à la tâche, il leur était quasiment impossible de se regrouper pour lutter, alors même que le syndicalisme en usine, en fabrique, ou à la mine, se heurtait au pouvoir du patronat et du gouvernement.

Aujourd’hui, la pandémie de Covid19 a amené, avec le confinement, le télétravail, et le traçage volontaire - pour l’heure -, une situation qui institue, au nom de la sécurité sanitaire, cette odieuse "distanciation sociale". Après quoi, philosophes, sociologues et psys de tous poils insisteront sur l’importance du collectif pour contrer l"individualisme" des gens...

"Cloître connecté" :

tel est le titre d’un très intéressant article mis en ligne sur le site " Résistance Inventerre - Résistance Information Non-Violence ENvironnement TERRE ".

Voici donc le texte intégral, paru en mai 2020, d’Hervé Krief, dans le "courrier des lecteurs" :

La violence avec laquelle l’organisation économique a asservi et aliéné les populations tout en détruisant les milieux naturels est arrivée à un stade tel qu’elle n’exige plus aucun camouflage. La manipulation des esprits peut s’accentuer. L’inversion du sens des mots, « la guerre c’est la paix », « le matériel est dématérialisé » et la novlangue, « continuité pédagogique », « distanciation sociale », illustrent l’état de dislocation de nos sociétés. La période que nous traversons devrait permettre d’accélérer et d’amplifier la grande transformation numérique de notre temps.

N’oublions pas que cette pandémie est la conséquence du capitalisme industriel mondialisé. Un grand ponte de la médecine française, chef de service dans un hôpital parisien, a déclaré récemment sur France Culture que les épidémies qui se succèdent depuis quelques années sont la conséquence des élevages industriels et de la déforestation. On pourrait ajouter de nombreuses autres causes, mais les deux évoquées peuvent symboliser d’une part l’anéantissement de la condition humaine, sa dépendance complète à une machinerie sociale complexe et nocive et d’autre part la dévastation des éléments nécessaires à la vie sur Terre.

On peut recenser trois composants essentiels dans la mutation qui s’annonce. D’abord l’écroulement à venir du dernier bastion de la société humaine : les relations sociales. Elles sont porteuses de danger, en fréquentant les autres, nous risquons la contamination.

Cependant, par la grâce divine de l’Internet et pour le plus grand profit des géants du numérique, nous pouvons satisfaire tous nos besoins, faire livrer ses courses alimentaires et naturellement continuer à consommer massivement avec les achats en ligne. Une nouvelle religion s’empare de nous et, face à l’état du monde, même les plus réfractaires doivent s’y résigner. Enfermés dans la solitude de leurs petits habitats, les experts en novlangue étatique ont nommé cette injonction claustrale « distanciation sociale ».

Dans le prolongement de ce premier élément se met en place une accélération inespérée de la numérisation des métiers : le « télétravail ». A l’échelle du pays, voire du continent, l’État teste l’isolement du plus grand nombre des actifs en les rivant à leur ordinateur connecté.

C’est une opportunité formidable car « la France est en retard » si l’on en croit une psychologue du travail spécialisée dans la propagande de ce nouveau mode d’organisation du travail. Outre le confinement, il présente de nombreux avantages pour les industriels, pour la gestion de l’administration étatique et pour les services publics. Suppression de nombreux emplois, contrôle permanent, déliquescence du syndicalisme, pression pour travailler plus et à toute heure, aliénation accrue à la machine, disparition de la relation humaine, gestion des litiges par algorithme, prolifération de données informatiques – le nouvel or noir -, mise en place du crédit social… L’Éducation nationale profite de cette aubaine pour faire valoir l’idée qu’une vidéo peut remplacer la classe ; ce qui était déjà en place à l’université se profile pour tous les âges.

Enfin le dernier aspect de ce qui semble advenir de ce dysfonctionnement du capitalisme mondialisé est l’accentuation de la répression étatique. Amorcé dès 2007, la pression de l’État, assumée sans vergogne depuis la dernière élection présidentielle, couplée à la gestion managériale et informatisée des populations augure un totalitarisme inédit. L’invention de l’ »attestation de déplacement dérogatoire », la perte de l’anonymat lors des voyages en train, les mouchards dont sont équipés les voiture récentes, la montée rapide du prix des amendes et celles des peines de prison encourues en cas de défaut du respect du confinement, émanant du ministre de l’Intérieur, puis du Parlement démontrent que c’est bien par la force et la répression que l’État et ses experts imposent leur loi. La démocratie chancelle.

A l’heure où les investissements les plus importants des États et des industriels se destinent à ce que les scientifiques nomment « intelligence artificielle », ce qui vise à instaurer le règne des machines, éveillons nos consciences. Internet et les machines connectées ne sont pas le remède à l’abîme dans lequel nous sommes jetés, mais au contraire l’assurance de la poursuite et de l’avènement d’une société technicienne dévastatrice. Ils sont la promesse que les destructions des forêts, des océans, des animaux, des insectes se perpétueront. Que la pollution industrielle, dont les antennes 5G sont le dernier avatar, continuera avec ses mines à ciel ouvert, ses usines toxiques, ses esclaves, ses sacrifiés, ses consommations gigantesques de pétrole, de charbon et d’eau.

Ouvrons les yeux : les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement, dont personne ne parle, imposent de continuer et d’augmenter la cadence de la fabrication de milliards de machines toujours plus exigeantes en matières premières et en consommation d’énergie. Alors, la société et son système technicien pourront poursuivre leur œuvre de destruction du vivant et d’aliénation d’humains apeurés dans des cages connectées.

La réalité de la pandémie est indiscutable, mais la manière dont on répond au danger ne doit en aucune manière, au nom d’une sécurité hier anti-terroriste, aujourd’hui anti-virale nous mener à une privation de tout ce qui donne une raison de vivre et d’aimer ce monde dans sa totalité, dont font partie les bons et les méchants, avec le droit de mourir « obscur à soi-même » ajoutait Camus.

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