L’impossible paix en Méditerranée

par K.S.

L’impossible paix en Méditerranée

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Il s’agit d’entretiens entre Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, où chacun s’exprime, avec son expérience, sa personnalité et ses références, pour le premier surtout scientifiques, pour le second davantage littéraires et historiques. Mais tous deux aspirent à la paix et l’harmonie entre les êtres, tout en appréciant la richesse apportée par la diversité. Ils reconnaissent l’ampleur des obstacles, si nombreux, la complexité des enjeux, et ainsi nous apportent une meilleure connaissance de cette région du monde sur laquelle chaque personne a sa vision. En fait, la lecture de ces entretiens nous fait osciller entre espoir et pessimisme.

La table des matières est parlante à elle seule :

Singulière Méditerranée plurielle - « L’an prochain à la Mecque… - L’écharde israélo-palestinienne – Pour une paix… mais armée – La solution des coquins ? - Annexes

Boualem Sansal, dans l’un des chapitres, tient des propos qui concernent actuellement l’islam, mais qui pourraient très justement s’appliquer à toute religion, et notamment au christianisme, qui pour le moment ne tient pas le haut du pavé, mais qui ne renonce pas à gouverner les esprits et la société dès que possible :

Parce que je vis dans un pays qui en a beaucoup souffert, j’ai tendance à penser que la priorité des priorités, est de se mobiliser contre l’islamisme, mais aussi, ce que l’on voit moins, contre l’installation toute benoîte de l’islam au cœur de la cité. La pensée religieuse, si elle ne s’inscrit pas dans un progressisme puissant et dominant, a naturellement tendance à se prévaloir du sacré pour tout dominer. Il faut veiller non seulement qu’elle reste dans la sphère du privé, mais que, même là, elle ne domine pas les esprits et ne forme pas l’essentiel de la nourriture culturelle.

Voici quelques autres extraits :

B.S. : … ce coin du monde a la besace pleine de magnifiques légendes ; il vit de légendes, il en produit, il en nourrit, au point qu’il est lui-même une légende, que dis-je, il est La Légende tout entière. Il faut relire Noces à Tipasa de Camus le Méditerranéen, pour sentir combien cette terre de soleil cru grouille de vies neuves, de génies intempestifs, résonne de bruits mystérieux, exhale de parfums entêtants. […] Tout serait né ici : les dieux de tous les panthéons et, en prime, pour les plus méritants, le Dieu unique avec ses innombrables prophètes.

B.C. : Je fouille beaucoup dans les livres d’histoire parce qu’ils offrent une méthode comparative, ils permettent de comprendre que toutes les vérités ne sont pas absolues. Elles sont toutes relatives. Tout se compense et il n’y a pas une seule pensée philosophique ou scientifique en dehors de son contexte. […] Pendant longtemps, et encore aujourd’hui, on a prétendu d’un homme qui ne s’intègre pas dans la société qu’il est marginal. […] Une « personne », c’est quelqu’un qui s’arrache au groupe et donc qui vulnérabilise un peu le groupe. De ce fait, la personne qui veut tenter son aventure sociale agresse un peu sa propre famille ou son groupe. On ne l’envoie plus à l’hôpital psychiatrique, mais on considère que c’est une forme de pathologie mentale, une psychopathologie.

B.S. : Richesse et pauvreté sont des ennemis éternels ; chercher à les concilier, c’est achever le pauvre et adouber l’injustice et la violence qui ont instauré ce rapport.

B.C. : C’est de la Méditerranée qu’est partie la technologie du Néolithique. La philosophie, le comment vivre ensemble, l’organisation sociale… et la violence sont apparus à ce moment-là.

B.S. : Il est clair que, de par sa configuration, la Méditerranée était dès le départ promise à une vie agitée. Trop de pays, trop de peuples, de tribus, de particularismes, de dieux, trop de soleil, trop de tout, autour d’une mer minuscule. Gare à la promiscuité ! […] La commune est l’athanor dans lequel l’alchimie locale fabrique la paix, alors que l’Etat est le laboratoire nucléaire d’où il impose la paix dans la soumission avec des tirs de missiles balistiques.

B.C. : Je pense qu’être prisonnier du passé, c’est déterrer la hache de guerre : c’est-à-dire que si on utilise le passé pour le ressentiment, on a tous des raisons de se faire la guerre.
Les Arabes ont des raisons de faire la guerre aux chrétiens, les protestants, ont des raisons de faire la guerre aux catholiques, les juifs ont des raisons de la faire aux catholiques, les femmes ont des raisons de la faire aux hommes. On a tous des raisons de se faire la guerre, parce qu’on est prisonniers du passé – et maintenant c’est une fierté. Et toutes les théories de la filiation sont des théories qui remontent aux aïeux et au respect des ancêtres, donc qui ne veulent pas évoluer, ne pas négocier avec les nouvelles conditions d’existence. Ce sont donc des germes de guerre.

B.S. : Je crois que c’est seulement par commodité que l’on continue de l’appeler conflit israélo-palestinien. En vérité, comme le souligne Boris Cyrulnik, il est un conflit chronique, j’ajouterais planétaire. On aurait du mal à lister toutes les parties directement et indirectement liées au conflit, les pays arabes, les Américains, les Russes, les Européens, le Vatican, l’Iran, la Ligue islamique mondiale, l’Organisation de la conférence islamique, la Ligue arabe, l’Union africaine, l’ONU et l’UE, etc., etc. C’est le monde entier qui s’agite autour de ce bout de terre que l’on dit être le berceau du Monde.

B.C. : Dès l’instant où il y a une tentative de prise de pouvoir, comme l’islamisme, tout le reste est propagande, tout est ruse de guerre. Imaginons cette idée folle qu’il y ait une paix entre Israël et les Palestiniens : le terrorisme continuera puisque ce que veulent les terroristes, c’est profiter d’un argument pour provoquer le chaos dans les pays civilisés. La fonction du terrorisme, c’est de communiquer, de passer à la télévision pour terroriser le peuple. Donc, s’il y avait un jour la paix, le terrorisme continuerait. Il trouverait une autre cause, ou même, il provoquerait une autre cause.

Léonore