Paul Vigné d’Octon

Un article d’André Arru pour La Libre Pensée autonome (paru en 1980)
mercredi 8 avril 2009
par  K.S.
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"Oui, l’humanité, depuis ses origines n’existant et ne durant que par l’instinct de conservation qui domine l’individu, la gloire du champ de bataille dont le résultat voulu, cherché, est la mort de cet individu ne peut être qu’une vésanie caractérisée et, si la science pouvait un jour briser les chaînes qui l’attachant aux contingences multiples de l’état, elle n’hésiterait pas à la faire figurer dans le cadre des maladies mentales les mieux étudiées et les plus connues."
(Paul Vigné d’Octon)

Né à Montpellier le 7 septembre 1859 ; mort à Octon (Hérault) le 29 novembre 1943 :
Médecin, écrivain, poète, journaliste, homme politique, Paul Vigné d’Octon, nom du village qu’il habitait et dont il fut le maire quelques années, a été avant tout un homme de cœur et de vérité.

D’abord élève du petit séminaire de Montpellier, il continua ses études au lycée puis à la faculté de médecine. Ses parents manquant d’argent pour lui faire poursuivre ses études universitaires, il s‘engagea dans la médecine militaire navale et passa sa thèse en 1894 en France après avoir fait des séjours en Guadeloupe et aux Antilles.

De 1884 à 1888 il servit en Afrique occidentale. Témoin des exactions dont étaient victimes les populations autochtones, dès 1886 il commença à en témoigner, sous divers pseudonymes, dans des articles envoyés au Figaro littéraire, à la Revue bleue, etc.… En Février 1889 Paul Vigné, mal vu de ses supérieurs à cause de ses écrits, démissionna de la marine. Il en avait assez vu ! Il avait pris des notes, observé et consigné la vie des habitants, des colons et leurs méthodes. C’est alors qu’il décida de se consacrer à la carrière littéraire, et s’installa à Paris.

Vers la fin de 1889 son premier roman Chair noire est édité “…où Vigné disait sans exagération et sans emphase, la vie toute de tristesse d’une race traquée, trafiquée, civilisée, syphilisée et alcoolisée au nom de la science et de la morale sous l’œil bienveillant et complaisamment complice de malades et de fous…”

Successivement il fait paraître en 1890 Au Pays des Fétiches, en 1892 Terre de Mort, en 1898 Martyrs lointains, en 1899 Siestes d’Afrique.“…Ses livres jetaient un jour cru sur la colonisation : opérations financières douteuses, ambition et avidité de nombre d’officiers et administrateurs, répression aveugle et souvent inutile etc. … … … il était généreux, honnête, il avait du talent, une langue claire. Rapportant avec indignation des faits, bruts ses écrits prenaient l’allure de véritables réquisitoires…”.

Entre temps son second roman L’éternelle blessée avait fait scandale. Traitant d’un sujet alors tabou, la conformation anormale d’un sexe de femme amenant un couple à se dissocier, Vigné romancier mais aussi médecin, décrivait “la chose” et ses conséquences physiques et morales en réaliste et en scientifique. La critique et les bigots se déchaînèrent, il y eut même procès.

En 1889, Paul Vigné se lança dans la politique, il fut battu. En 1893, il fut élu sous l’étiquette radical-socialiste. Il siégea ainsi de 1893 à 1906, pendant treize années. Il appartenait à la tendance d’extrême gauche de Camille Pelletan. Ce dernier avait préfacé un de ses livres paru en 1895 Journal d’un marin.

“Dans ces discours et ses écrits Vigné continuait sa campagne de dénonciation anticolonialiste. Depuis 1897, trois fois par semaine il signait une chronique dans ”l’Aurore“ de Clemenceau. A la chambre, intervenant sur l’affaire ”Voulet-Cjanoine“, il élargissait le débat aux crimes de l’armée coloniales et portait contre Gallieni de très graves accusations, en particulier celle d’avoir fait exécuter ”pour l’exemple“ des ministres malgaches. On comprend les violentes réactions des hommes du“parti colonial” contre lui. ”

Cette même année 1900 (c’est Vigné qui s’exprime) : “… fatigué de clamer depuis huit ans dans le désert du palais Bourbon, les infamies de la guerre coloniales, les crimes des scélérats, des requins qui, pour en profiter, la déchaînent et l’entretiennent depuis les rives du Niger jusqu’à celles du Mékong je résolus, avec l’espoir d’être mieux entendu, d’abandonner une tribune où me couvrait l’immunité parlementaire et de m’adresser au pays par celle de la presse que pouvait suivre celle de la cour d’assises sur un geste du gouvernement…”

Mal lui en prit car aucun des journaux qui dans un premier mouvement avaient accepté de publier ses articles ne consentirent à en produire une ligne. L’intervention gouvernementale était passé par là ! Vigné ne se décourage pas et réunit en un volume qu’il intitule La Gloire du Sabre l’ensemble de ses documents. “…Je le dédiais au Ministre des colonies de l’époque, officiellement responsable de tous les crimes et de toutes les infamies dénoncées.”

Le livre imprimé par les soins de l’auteur, Ernest Flammarion accepte de le diffuser et d’apposer le nom de sa firme sur la couverture. Or le jour de la livraison le dépôt fut refusé et le lendemain Vigné recevait sommation de faire disparaître le nom de Flammarion de la couverture ! Des pressions ministérielles avaient opérées ! La Société d’Editions littéraires et scientifiquesdu docteur Labonne le sortit de ce mauvais pas. Et c’est ainsi que La Gloire du Sabre connut un certain succès, d’autant plus que l’auteur en aida la diffusion en faisant une série de quarante-cinq conférences dans la France entière. Il ne fut jamais cité en justice !

En 1906 tout en se présentant comme radical socialiste (quoique non adhérent au partit républicain radical et radical socialiste, fondé en 1901), il a comme concurrents cinq autres candidats radicaux socialistes ! Les voies se dispersent. Il est battu.

Il fait ensuite partie d’une commission d’enquête en Afrique du Nord. Il revient avec un rapport volumineux qu’il présente au ministre. Nous sommes en 1909. En 1910 le rapport n’a toujours pas eu de suite et semble bien être étouffé. C’est La Guerre sociale de Gustave Hervé qui va le publier. Les chroniques dureront de fin 1910 à juin 1912. Puis elles seront éditées en un volume de 391 pages sous le titre de La Sueur du Burnous. Vigné “…ne se borne pas à évoquer les victimes, il dénonce les consortiums de bandits, requins parlementaires, galonnés de tous grade, colons racistes, hauts fonctionnaires sans cœur et désireux de faire fortune, et aussi bien d’ailleurs “Son Altesse le Bey qui fume sa cigarette en regardant pendre ses sujets”. Les voici tous au pilori, cloués d’une plume vengeresse, parfois légèrement emphatique, une plume de publiciste au vocabulaire abondant, à l’apostrophe passionnée, aux formules redoutables qui se gravent dans l’imagination populaire. ”

Quoique ayant une grande admiration pour Anatole France qu’il appelle son maître cher et vénéré, il s’insurge de le voir exprimer sa satisfaction à la suite d’un voyage en Oranie en 1912. Il s’adresse à lui en ces termes :“Maître, je crois vous connaître assez pour comprendre que vous excuserez mon audace, car je vous parle au nom des vaincus africains parmi lesquels j’ai longtemps vécu et dont je connais à fond la détresse. Si vous voulez pénétrer leur pays avec leur âme pour consacrer un de ces livres exquis et puissants qui sortent de votre cerveau comme un essaim harmonieux quitte sa ruche, faites ce que je suis heureux d’avoir fait moi-même. Allez seul, vêtu de l’égalitaire burnous, à travers gourbis et douars dans la plaine et dans la montagne, acceptez la fière hospitalité du ksourien et du nomade, mangez avec eux le couscous, rongez avec eux la galette dure, cuite sous la cendre, et, vous parlant comme à un frère, ils vous ouvriront leur cœur et vous raconteront leur misères. Eh, oui, c’est ainsi que Vigné d’Octon avait agi, apprenant les langues des indigènes, vêtu comme eux, couchant sous la tente !

Après La Guerre sociale il collabora à La Bataille syndicaliste, puis au quotidien régional socialiste Le Populaire du Midi. Il adhéra à la S.F.I.O.

Après la guerre de 1914/18 qu’il fit en temps que médecin, il publia La Nouvelle Gloire du Sabre - documents pour servir à l’histoire de la guerre 1914-1919. En deux séries.

La première série s’intitule Les Crimes du Service de Santé et de l’Etat-Major général de la Marine, suivi du véritable scandale des pensions (le cas de jean Millerand [1]) et de la terreur en Afrique du Nord.

La deuxième série Pages rouges est composée de quatre parties où il traite de L’Enfer des Cuirassés, des Drames de la Mer Noire, des Massacres en Syrie. Un appendice suit qui s’intitule La Pensée libre devant la Conspiration du Silence. C’est l’histoire des manœuvres faites pour l’empêcher d’imprimer et de diffuser ses écrits.

Voici la “dédicace” que Vigné d’Octon place en tête de la première série : “J’ai dédié, en son temps, au Ministre des colonies de l’époque, ma première ”Gloire du Sabre“ consacrée aux horreurs et aux crimes de la guerre coloniale. Aujourd’hui je dédie ma “Nouvelle Gloire du Sabre”, où sont narrés quelques-uns des crimes de la grande boucherie, et établies quelques responsabilités, d’abord à nos “quinze cent mille morts”, puis à leurs veuves, à leurs orphelins, à leurs pères et à leurs mères, à leurs fiancés, aux Rachel du monde entier qui ont perdu leur enfant et ne veulent pas en être consolées ; je le dédie, enfin, aux mutilés, aux estropiés, aux infirmes, aux aveugles, aux défigurés, à tous ceux que la guerre a martyrisés dans leur chair et dans leur âmes et qui ont perdu, par elle, les plus pures joies de la vies.”

Le caractère profondément indépendant de Vigné d’Octon qui l’avait fait collaborer à La Guerre sociale et à La Bataille syndicaliste l’amena à fréquenter les milieux libres penseurs et anarchistes. Il collabora aux différents organes de la libre pensée, au Libertaire, à la Revue anarchiste ainsi qu’à Génération consciente. Il rédigea aussi quelques articles pour l’’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure.

Rationaliste, anticlérical, néo-malthusien et libre penseur, il ne ménageait pas l’Eglise :“…Malheureusement pour l’évolution et l’émancipation de l’esprit humain, les religions qui se disent les plus épurées, malgré tout le spiritualisme et le l’idéalisme affichés par elles, sont restées à l’état anthropomorphique. Témoin la religion catholique qui, fermée à tout progrès scientifique, en est encore à un Dieu fait homme dont les fidèles anthropophages mangent le corps et boivent le sang. Aucune hypostase, en effet, ne peut effacer le réalisme de l’eucharistie, et de la religion catholique.“Dieu a fait l’homme à son image” proclame-t-elle. Il est vrai que Voltaire ajoute :“l’homme le lui a bien rendu”. Mais s’il est vrai que l’homme est l’image de Dieu, en le mangeant il dévore son semblable.”

Jusqu’à la fin de sa vie, Vigné d’Octon continue à écrire, des romans, des souvenirs. L’ensemble de son œuvre doit comporter une quarantaine de titres, plus ses innombrables articles dans la presse.

Courage, honnêteté, talent, ténacité, générosité, il fait partie de ces pléiades d’hommes et de femmes qui se situent hors du commun et avec qui nous aimons revivre un peu.

André ARRU

Les textes de cet article sont tirés du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, Les Editions ouvrières ; du Mouvement social n°46 ; des Hommes du jour de Henri Fabre (Sept. 1911) ; de l’Encyclopédie anarchiste ; et de diverses œuvres de Paul Vigné d’Octon.


[1Jean MILLERAND, fils d’Alexandre MILLERAND qui fut alors ministre à plusieurs reprises dont ministre de la guerre. Il devint Président de la république quelques années après le conflit. Jean Millerand engagé avait choisit comme arme l’artillerie lourde. C’était écrivait-on le comble du débrouillage ! Malade il fut évacué sur l’arrière, réformé et doté d’une pension de 50%


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