Boris Vian

dimanche 28 juin 2009
par  Léonore
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Dans des réunions, des congrès, des fêtes, il y a souvent un moment où l’on entend chanter « Le déserteur ». Et franchement, cela me touche plus que l’Internationale. Oh, je sais, je vais me faire houspiller. Mais alors que l’Internationale lance son célèbre « Groupons-nous, et demain… », même si je comprends l’intérêt de réunir ses efforts pour arriver à la société idéale dont je rêve moi aussi, « Le déserteur » me parle d’une situation concrète. C’était au moment de la guerre d’Indochine, comme on disait alors. Mais la chanson vaut pour toutes les guerres, et pour tous les gars qui refusent de tuer des braves gens, juste parce qu’on leur en donne l’ordre.

Pour moi, le premier pas vers la société dont je rêve, passe par là. Par la désobéissance. Par la remise en question d’un « nous » imaginaire, celui de la « Patrie » ou de la Sainte Révolution [1].

Boris Vian ne se déclarait pas anarchiste, ni libertaire, ni libre penseur. Il détestait les étiquettes.

Mais ses mots disent beaucoup plus que tous les slogans, les motions, les déclarations, les analyses savantes et documentées.
Les mots, il en jouait avec autant d’inventivité que de la trompette dans les caves à jazz.
Les idées, celles qui nous tiennent à cœur, vivent dans la plupart de ses chansons, de ses poèmes, ses romans ou son théâtre, et toutes ces formes d’expression, de surcroît, traduisent une analyse fine et profonde de la société et des rapports entre les êtres.

Par exemple, celui ou celle qui a subi l’emprise d’une mère étouffante et abusive retrouvera sa vieille douleur mêlée d’un sentiment de revanche en (re)lisant « L’Arrache-cœur ».


C’est justement l’originalité de Boris Vian : il prend à partie les institutions, l’armée, l’église, le travail, la patrie, la famille, la religion, etc. mais encore il joue sans arrêt sur le fantastique et l’étrange pour nous faire sentir – ressentir - autant que réfléchir. Et voilà bien une manière de remettre en questions ce que nous sommes et le monde dans lequel nous vivons.

Evidemment, c’est un peu tardif pour un article nécrologique, et j’ai l’air de donner dans la mode bien éculée des « anniversaires ». Seulement, comment faire ? Il y a des gens qu’on oublie, qu’on méconnaît, qu’on trahit. Darwin transformé en partisan du libéralisme. Vian en gentil touche-à-tout…

Donc, voici :

Né le 10 mars 1920 à Ville-d’Avray dans les Hauts-de-Seine, Boris Vian connaît d’abord une enfance apparemment facile, dans un milieu aisé et cultivé : sa mère est musicienne, son père rentier. Il est le second d’une fratrie de quatre, trois garçons et une fille.

Mais, à douze ans, un rhumatisme articulaire aigu lui laisse des séquelles cardiaques. Il connaît alors le poids de la surprotection maternelle.

Puis, peu à peu, avec le souverain et superbe mépris du père pour l’argent, les réserves financières de la famille s’épuisent, et le train de vie va en se simplifiant jusqu’à la presque pauvreté.

Boris fait d’excellentes études, malgré de fréquents soucis de santé.
Il entre à l’École centrale à Paris en 1939. À la fin de ses études, il travaille comme ingénieur à l’Association française de normalisation (AFNOR) de 1942 à 1946 et se lance en même temps dans l’écriture et la musique jazz. Il fréquente alors les cafés de Saint-Germain-des-Prés à l’époque où ceux-ci rassemblent intellectuels et artistes de la rive gauche.

En 1946 paraît son premier roman, signé Vernon Sullivan, J’irai cracher sur vos tombes qui sera retrouvé sur les lieux d’un crime passionnel. S’ensuivront des poursuites et une condamnation pour outrage aux bonnes mœurs. Les titres suivants seront aussi noirs et sarcastiques que le premier. Sous son vrai nom il publiera d’autres romans qui auront moins de succès (notamment L’Écume des jours, L’Automne à Pékin, L’Arrache-cœur, L’Herbe rouge), des pièces de théâtre (Le goûter des généraux), des nouvelles, des poèmes, et des chansons, toutes pleines de sens et de saveur, et peut-être la mieux connue de ses multiples expressions artistiques. Outre le bien connu déserteur, on excusera ma tendresse particulière pour La java des bombes atomiques et Marchands de canons.

Il ne faudrait pas oublier que ce génial manieur de mots avait adhéré au collège de Pataphysique où il fréquenta, entre autres, Raymond Queneau.

S’il consacrait une bonne partie de son temps à écrire, mais aussi à traduire de l’anglo-américain, activité qui jointe aux revenus de ses premiers romans, lui permit de vivre, la nuit se passait le plus souvent à jouer (brillamment) dans les caves à jazz. Il fut aussi directeur artistique chez Philips et chroniqueur dans Jazz Hot entre 1947 et 1958. Selon Henri Salvador : Il était un amoureux du jazz, ne vivait que pour le jazz, n’entendait, ne s’exprimait qu’en jazz.

Le 23 juin 1959 a lieu la première de l’adaptation cinématographique de J’irai cracher sur vos tombes contestée publiquement par Boris Vian qui avait demandé de faire enlever son nom du générique. Il assiste cependant à la projection. Quelques minutes après le début du film une crise cardiaque le terrasse et il meurt pendant son transport à l’hôpital.

Léonore


[1Gao Xingjian, qui connut six années de camp de rééducation lors de la Révolution culturelle, explique en préfaçant Le Livre d’un homme seul, ne plus pouvoir employer le « nous » et préférer les pronoms personnels nominalisés ("Je", "Toi", "Moi", "Il").


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