Aristide Lapeyre

mardi 6 octobre 2009
par  K.S.
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[*Charles-Auguste Bontemps [1] disait d’Aristide Lapeyre qu’il « sut être le même homme en ses comportements quotidiens et ses activités de propagandiste. »*]

Aristide et André Arru au local de la rue du Muguet

En avril 1979, cinq ans après la disparition de l’ami Aristide, la revue trimestrielle animée par André Arru, La Libre Pensée des Bouches-du- Rhône réunissait plusieurs témoignages [2] sur ce penseur libre : anarchiste, pacifiste, néo-malthusien et libre penseur.

C’est à partir de ces différents textes, ainsi que des notices biographiques de l’En-Dehors (http://endehors.org), d’Ephéméride anarchiste (http://www.ephemanar.net), du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Maîtron, et des Cahiers des Amis d’Aristide Lapeyre, que nous avons réalisé cet article.

J’ai eu pour ma part la grande joie de côtoyer Aristide à plusieurs reprises, du fait de ses liens avec André Arru dont je fus la compagne, et j’ai pu écouter le remarquable conférencier qu’il était.
SKS

Quelques éléments biographiques

Aristide Lapeyre – son prénom d’état-civil était Justin – naquit le 31 janvier 1899 à Monguilhem dans le Gers. Il parlait ainsi de son enfance dans une note autobiographique : " Issu d’un milieu paysan, aîné d’une famille nombreuse, j’ai quitté l’école laïque de mon village avec un Certificat d’études primaires et une mention spéciale pour l’agriculture. Je devais entrer à l’École d’agriculture du Gers, mais mes parents se trouvèrent trop pauvres pour acheter le petit trousseau exigé ; et trop fiers pour solliciter une aide de qui que ce soit."  [3]

Après un court séjour à Bordeaux, Aristide Lapeyre partit pour Paris, où il rencontra Sébastien Faure. Jean Barrué [4] inclut dans son témoignage une biographie très vivante que nous citerons largement :

La Ruche à Rambouillet :Sébastien Faure et ses collaborteurs

« Sa rencontre avec Sébastien Faure décida de son avenir et Aristide devint élève de La Ruche [5], cette école qui, depuis 1902, unissait étroitement les activités manuelles et intellectuelles dans une atmosphère de complète liberté. La guerre allait porter à La ruche un coup fatal et, en 1917, Aristide – classe 19 ! – fut mobilisé [6].

La Ruche : atelier de relieure

Quand il est rendu à la « vie civile », à Bordeaux, il a vingt ans, mais son passage à La Ruche, son amitié pour Sébastien Faure qui durera, toujours plus étroite, jusqu’à la mort de ce dernier, son expérience du métier militaire ont fixé pour toujours son avenir. Il sera un combattant dans les luttes ouvrières, il sera libre penseur et libertaire. Il choisit un métier indépendant : artisan coiffeur, il ouvre un « salon », où travaillent bientôt ses deux frères et qui sera vite le lieu de rencontre de tous les compagnons [7]. Il organise dans toute la France des tournées de propagande pour la Libre Pensée, où s’affirment ses qualités de conférencier persuasif et documenté et il est à Bordeaux l’animateur du mouvement anarchiste et du groupe Sébastien Faure. Il fonde une « Ecole rationaliste » pour la formation des jeunes militants, mais participe aussi à toutes les manifestations qui marquent la vie bordelaise jusqu’à la seconde guerre mondiale : manifestations en faveur de Germaine Berton [8], puis de Sacco et Vanzetti […].

Il fut impliqué en 1935 dans la fameuse affaire des Stérilisés de Bordeaux, sans que l’on pût lui appliquer la loi de 1920 ; il avait défendu la contraception, la liberté de la femme, le droit à l’avortement et apportait un secours désintéressé aux femmes victimes de lois dont tous les esprits libres réclamaient l’abrogation.

Durant la révolution espagnole, Aristide alla en Catalogne et en Aragon, contribua au soutien effectif des combattants de la CNT et de la FAI et popularisa en France l’œuvre des collectivités agricoles et industrielles.

Anarchiste connu de la police, Aristide fut arrêté dès le début de la guerre et détenu au camp de Pichey près de Bordeaux. Si, en octobre 41, il n figure pas sur la liste des cinquante otages, il dut cette faveur – ô ironie du sort ! – au fait qu’étant anarchiste… il n’était pas communiste !

Dès la fin de la guerre, Aristide reprit ses activités […]. Il fut l’âme du groupe Sébastien Faure reconstitué et de l’Ecole rationaliste qui réunit, chaque semaine, un nombre important d’auditeurs assidus. Sur le plan national il a été un des principaux artisans de la Fédération anarchiste, formée selon le principe de la « Synthèse anarchiste » qui était chère à Sébastien Faure.

1972 ! A la fin de l’année, accident tragique lors d’un avortement. Aristide est arrêté, puis mis en liberté provisoire. Il comparaît devant les Assises et un jury rétrograde le condamne à cinq ans d’emprisonnement sans sursis : il est à la fois victime de son passé et de la lâcheté de ceux à qui il rendait un service désintéressé ! On sait la suite : accident cérébral, hospitalisation, grâce présidentielle fin 73, légère amélioration, puis rechûte grave et, à la fin de mars 74, c’est la fin de notre camarade. » [9]

Son frère Paul Lapeyre [10]
résume ainsi ce triste dénouement : « Anarchiste, pacifiste, libre-penseur – et orateur national de la Libre Pensée – il est aussi un fervent néo-malthusien. La pilule n’existait pas encore ; le pessaire ignoré et fort rare ; l’avortement était sévèrement interdit. On faisait l’amour dans la crainte.
Poussé par une petite phalange de gynécologues libertaires, enseigné par un médecin remarquable, hélas disparu, Aristide passa de la théorie à la pratique. Un malheureux hasard le livra à la justice, deux ans avant la loi qui l’aurait déchargé de ce soin.
 »

L’orateur

" Pour les intellectuels patentés, Aristide Lapeyre était un « autodidacte » : il avait beaucoup lu, mais son savoir n’avait rien de livresque. Il avait surtout beaucoup réfléchi à l’école de la vie. Ses conférences, ses causeries étaient sobrement préparée, fortement documentées, mais sans érudition ostentatoire. Pas de tirades ronflantes ni d’envolées lyriques : Aristide évitait les coups de gueule des ténors des meetings ! Il avait le respect de l’auditoire et du contradicteur : l’ironie blessante, l’invective n’étaient pas, à ses yeux, des procédés de discussion sérieuse et courtoise. Il possédait cette vertu, si rare dans les milieux politiques : la tolérance. Cette tolérance, qui n’est ni scepticisme, ni veulerie intellectuelle, mais le respect de l’individu et de la liberté de pensée, même – et surtout ! – chez l’adversaire, devrait être la vertu cardinale des libertaires." (Jean Barrué [11])

"Sans effets oratoires, il excellait dans l’art d’exposer les faits ou les idées avec des mots simples, justes et précis ; en tirait les déductions possibles, mais n’apportait jamais de solutions toutes faites. Ce n’était ni son genre, ni son habitude. Ce qu’il souhaitait, c’était provoquer la discussion, cette discussion d’où jaillit la lumière, afin que chacun puisse toucher du doigt les réalités présentes, et élaborer les possibilités futures, en toute connaissance de cause. Qu’il prenne ses initiatives et ses responsabilités. Qu’il apprenne à s’extérioriser tout en s’interrogeant."(Lucienne Louberry [12] )

Le copain

" Aristide avait le culte de l’amitié et aurait pu faire sien le mot de Bakounine : « on ne critique pas ses amis, on les aime ! ». Pour rendre service aux amis, pour recevoir un camarade, Aristide ne ménageait ni ses efforts, ni son temps, ni son argent, l’entraide et la solidarité étaient pour lui inséparables de la pensée libre et de l’idéal libertaire." (Jean Barrué [13])

" Il était ouvert à tous les soucis, à toutes les peines. Une force tranquille et enjouée émanait de sa personne et engendrait tout de suite la confiance ou la redonnait à ceux qui l’avait perdue. Il savait toujours trouver le petit mot gentil ou le petit geste qui console, qui rassure.
Son cœur et sa bourse étaient ouverts à toutes les souffrances, en toute simplicité, comme la chose la plus naturelle du monde.
Il a été la providence de tant de malheureuses femmes au bord du désespoir que son assistance spontanée et désintéressée a rendues à la lumière, à la joie de vivre.
Mais malheur à qui perdait sa confiance et son amitié si spontanément offertes… Alors il devenait de glace.
Soucieux aussi de sauvegarder son individualité, il savait tenir à distance les importuns, restant à leur égard poli mais fermé.
Il ne s’emportait jamais. Même au milieu de discussions parfois orageuses, il gardait son calme, et le ramenait presque toujours autour de lui.
" (Lucienne Louberry [14])

" Et il va falloir te situer, dire qui tu étais, te cataloguer, toi qui refusais d’ "être tatoué " selon un mot que tu décochas lors d’un congrès de la FA, au cours duquel tu ne consentais pas à voir accoler à ta conviction anarchiste les termes d’individualiste, d’anarcho-syndicaliste ou de collectiviste ; et cela après avoir développé et approuvé chacun de ces aspects de la pensée libertaire." (Maurice Laisant [15] )

SKS

Deux courts textes d’Aristide Lapeyre

[(« Il n’y a de désillusion que pour qui s’est illusionné… […] Je n’ai pas atteint mon but ? Si ! Je n’ai pas atteint le but que les autres s’assignaient sans doute. Les autres qui voulant la fin n’en voulaient pas les moyens. Pour moi, il n’y a pas de but, mais une marche vers quelque chose d’illimité ; une marche qui se heurtant à des obstacles peut zigzaguer, parfois se ralentir ou se hâter ; mais une marche qui tient compte de l’état de la route. […]
Quand arriverons-nous ? Immédiatement, à ce que nous voulons et pouvons ; jamais, à ce que nous voudrons. Plus de santé, plus de bien-être, plus de liberté, plus de science, plus d’amour, à tout instant. Evolutionnisme ? Révolutionnarisme ? Des mots ! Toujours plus de joie pour chacun. Pour plus de joie il faut briser des cages, ce sont autant de révolutions. Et plus de joie pour chacun, implique plus de joie pour tous, joie collective, ou joie partagée : la conception anarchiste.
Alors, Individualisme ? Communisme ? Des mots !
Mais il faut des mots, des mots-drapeaux, car la culture individuelle, intensive, ne doit pas faire oublier les vastes domaines et la culture extensive qui leur convient…
 »
(Aristide Lapeyre, dans une correspondance du 19 août 1951))]

[(«  Oui, nous sommes laïques, c’est-à-dire que nous voulons une éducation qui libère l’esprit, qui apprenne aux hommes à penser, qui leur donne les instruments de leur vie matérielle et de leur évolution morale.
Et l’école actuelle est la négation même de l’éducation. Elle tend à conformer les individus ; elle tend à fabriquer des instruments, instruments de travail ou instruments politiques, instruments de la joie, de la puissance ou de la richesse des grands, elle n’a pas d’autre tendance. Et tant que l’école nationale ne sera pas cela, et comme elle l’est un peu, comme elle a cette tendance, alors on l’envahit, on lui supprime les maîtres, on fait tout pour qu’elle ne soit pas, et on développe celle de la complice de tous les temps, de l’Eglise, dans les pays où elle existe, c’est-à-dire, ici la catholique, la musulmane dans les pays d’Afrique, et c’est partout Leur Eglise, Leur Religion…
 »
(Aristide Lapeyre dans « Libres opinions sur Pierre-Joseph Proudhon))]


[1La Libre Pensée des BdR, n°039, avril 1979

[2Charles-Auguste Bontemps, Jean Barrué, Maurice Laisant, Lucienne Louberry

[3cité dans le Dictionnaire biographique de Mouvement ouvrier

[4Jean Barrué
1902-1989. Bordelais, professeur de mathématiques, germanophone, militant communiste puis syndicaliste révolutionnaire et anarchiste. Membre important du "Groupe Sébastien Faure" de Bordeaux Collabora au Monde Libertaire, à La Rue, puis rejoignit dans les années 80 l’Union des Anarchistes et son périodique Le Libertaire. Il traduisit de l’Allemand plusieurs textes (Bakounine, Arthur Lehning, Stirner), auteur d’un livre "L’Anarchisme aujourd’hui".

[5sur cette expérience pédagogique, on pourra utilement se référer à l’article mis en ligne sur http://increvablesanarchistes.org/a....

[6Son comportement et ses activités lui valurent plus de cinq cents jours de prison ou de salle de police en trois ans

[7André Arru décrit le « Salon » dans un article, Hier texte paru dans « Les Cahiers des Amis d’Aristide Lapeyre », n° 2, avril 1986. mis en ligne sur le site Les Archives André Arruhttp://www.raforum.info/archivesarr...

[8Germaine BERTON (née en 1902- Militante anarchiste individualiste , elle avait prévu de tuer Léon Daudet au siège de "l’Action française" mais abat le cher des Camelots du Roi, Marius Plateau, puis tente aussitôt sans succès de se suicider. A l’issue de son procès, elle est acquittée mais arrêtée peu après à Bordeaux lors d’une conférence.

[9Jean Barrué, La Libre Pensée des BdR, déjà citée

[10L’EnDehors, dans un texte mis en ligne par libertad, le 22 Novembre 2003, rubrique "Pour comprendre".

[11Jean Barrué, La Libre Pensée des BdR, déjà citée

[12Lucienne Louberry, La Libre Pensée des BdR, déjà citée

[13Jean Barrué, La Libre Pensée des BdR, déjà citée

[14Lucienne Louberry, La Libre Pensée des BdR, déjà citée

[15Maurice Laisant, La Libre Pensée des BdR, déjà citée