Camus, un mystère ?

mercredi 3 mars 2010
par  Léonore
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Lors d’une Université populaire sur Camus, accueillie par le théâtre Toursky à Marseille en janvier dernier, un stand des Editions Indigènes proposait un livre intitulé Albert Camus et l’Inde [1] dont la 4ème de couverture a éveillé ma curiosité.

En effet, j’y ai lu ceci :

« Il reste un mystère Camus. Et s’il était percé, enfin, grâce à cet essai de Sharad Chandra ? Oui, si L’Étranger devait se lire comme un cheminement vers l’épurement, la vacuité, Le Mythe de Sisyphe comme un appel à l’Éveil ; La Peste comme l’aspiration à une "sainteté sans Dieu" ; Noces comme une nostalgie de l’unité originelle tous concepts et pratiques au cœur de l’hindouisme et du bouddhisme ? » Le propos d’allure très sérieuse avertit qu’il ne s’agit pas là de « vœux pieux d’une passionnée, par ailleurs poétesse et traductrice en hindi de l’écrivain français. »

Et j’ai acheté le volume… et je me suis mise à sa lecture.

Ce fut d’abord un moment de découverte des religions et philosophies indiennes. Certaines avec dieu, d’autres sans. La plupart se référant à une transcendance, et à une perspective de salut et de réincarnation, une seule se révélant matérialiste (ce qui s’avère, en Inde comme ailleurs, plutôt mal vu !).

Je dois l’avouer : je connais peu Jean Grenier, ayant seulement lu de lui, attirée par le titre, Essai sur l’esprit d’orthodoxie, et fort intéressée par ce propos de penseur libre. Jean Grenier était donc, en outre, traducteur du sanskrit et fin connaisseur de la civilisation indienne, qu’il a fait découvrir à son jeune élève et ami Albert Camus, dont les écrits feraient une large place à ces références orientales, suite à la lecture de divers textes sacrés. Par ailleurs, l’auteur insiste largement sur les sujets de thèse de l’étudiant Camus : Plotin et Saint Augustin, chez lesquels elle note de nettes convergences avec les différentes voies de la spiritualité indienne.

Puis elle fait remarquer que la critique de la religion, et de l’hypothèse de l’existence d’un Dieu par Camus est essentiellement dirigée contre le christianisme. Ce qui n’est guère surprenant chez un occidental…

Enfin Sharad Chandra en vient au corps de sa thèse : selon elle, il y aurait convergence (plus qu’influence) entre les propos de Camus, qu’il s’agisse de ses œuvres publiées ou de ses écrits plus intimes (les Carnets) et certaines formes de spiritualité indienne.

Les arguments : un sentiment du sacré (incarné dans la nature), une aspiration à l’ascétisme, le besoin d’unité, la recherche de la vérité et de la connaissance, l’absurde…

Sharad Chandra cite cette phrase de Camus « J’ai un sens du sacré, mais je ne crois pas en une vie future » [2]. Ce sens du sacré s’exprime dans la nature, rejoignant ainsi Jean Grenier dans Les Iles « La contemplation muette d’un paysage suffit pour fermer la bouche au désir. Au vide se substitue immédiatement le plein » mais avec une sensualité que Sharad Chandra ne relève pas. Et pourtant : « Il me faut être nu et plonger dans la mer encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. » [3]. Je cherche comment ce plaisir ressenti dans la chaleur du soleil, l’enveloppement de la mer (et ailleurs, parcourant toute l’œuvre de Camus, le plaisir de la rencontre amoureuse), peuvent s’accorder avec l’ascétisme, prôné par la Gîtâ : « Un moi éveillé, conscient, fait volontairement l’effort de contrôler ses penchants naturels pour tout ce qui est superficiel, bas et terre-à-terre. […] Un tel esprit n’est pas perturbé par le chagrin ; il n’aspire pas aux plaisirs ; il est libre de tout attachement, libéré de la peur, de la colère. » [4]

A certains moments, les références renvoient au seul titre de l’œuvre indiquée. Il n’est pas alors aisé de se faire une idée personnelle, à moins de tout relire… A d’autres, un passage est cité, puis commenté, et là tout devient beaucoup plus clair.

Ainsi :

« Enfin, l’originalité de sa pensée vient de ce qu’il a réellement dépassé les frontières nihilistes de l’existentialisme et se meut, dirons-nous, dans un univers philosophique qui rappelle celui de la Gîtâ ou du Védântâ…  » [5]. Qui rappelle…

« Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus est explicite : l’homme n’est vivant que par son combat, son engagement aux côtés d’un monde dont il n’est pas le créateur, mais dans lequel il lui faut vivre. […] Selon Camus, le bonheur est un attribut de l’action, non pas un état en soi. C’est l’équilibre qui permet à la personnalité de se renouveler. On peut voir là une vision moderne, occidentale du couple Arjuna-Krishna, de leurs rôles qui alternent : le questionneur et le philosophe et inversement. » [6]

Camus ayant écrit : « Nous appelons virils les lucides et nous ne voulons pas d’une force qui se sépare de la clairvoyance » (in Le Mythe de Sisyphe) l’auteur, page 120, enchaîne en donnant sa définition du mot clairvoyance : « La « clairvoyance », c’est la faculté de percevoir mentalement ce qui se passe ou existe hors de la vue, c’est un don exceptionnel de perception. » Elle poursuit « Le fait que Camus fasse un usage spécifique de ce terme, dans cet ouvrage aussi bien que dans ses notes de travail prouve qu’il croit au pouvoir du médium, capable de révéler des visions précédemment cachées. » En toute logique…

« Camus semble vouloir dire que l’homme a besoin d’une totalité que seule la religion peut offrir, mais la religion n’y parvenant pas, l’absurde surgit. » [7]. Camus écrivant en 1933 « On peut soutenir que comme il y a un besoin d’unité, il y a un besoin de mort, puisque cela permet à la vie de former un seul bloc, par opposition. » l’auteur en conclut « Apparemment, il est attiré ici par un ascétisme mystique dont le but serait de rétablir une unité perdue ».

Toujours dans la même veine, à propos du Mythe de Sisyphe, elle écrit page 127 : « Des mots comme « appétit », « soif », « désir », « nostalgie » parcourent tout le texte. Pas étonnant que Francis Ponge, après avoir lu ce livre, ait eu le sentiment que Camus était hanté par une nostalgie de la foi.  » J’ignorais ce penchant spiritualiste chez un poète que j’apprécie par ailleurs pour avoir chanté les bois de pins et le mimosa !

Page 136, c’est « un lien implicite qui relierait le moi à un principe plus grand, plus vaste. » Implicite…

Page 127 encore : « Camus était un contemplatif, il aimait lire, réfléchir, s’interroger sur la possibilité d’application pratique de ses lectures ». Une suggestion : lire Albert Camus et les libertaires [8] ainsi que Le Don de la Liberté, les relations d’Albert Camus avec les libertaires, [9] où l’on verra un Camus engagé et très peu contemplatif.

Comment peut-on enchaîner de telles interprétations et affirmations, tout en citant par ailleurs cette phrase de Camus : « Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est seul être à exiger d’en avoir. » [10]

Certes, comme un certain nombre de penseurs libres, Camus semble s’être refusé à se déclarer athée, sensible peut-être au problème posé par les croyants : on ne peut démontrer que Dieu n’existe pas (mais encore faudrait-il pour commencer, démontrer que Dieu existe). Cependant, ce dieu insensible à la douleur des humains, Camus l’a systématiquement refusé.

En s’intéressant à une forme de culture, de civilisation, y adhère-t-on de fait, devient-on un croyant, un spiritualiste ? Question à laquelle répond par l’affirmative, suavement, Sharad Chandra. Même athée ? Aucun souci puisque « … en Inde, le mot athéisme ne rime pas avec irréligion : il n’est pas affublé des stigmates disgracieux. On peut tout à fait ne pas croire en un dieu incarné ou un créateur et néanmoins professer en toute légitimité sa foi dans le salut, voir prier pour l’obtenir. » [11] » Mais Camus priait-il ?

On saura gré à Sharad Chandra d’avoir intitulé « Interprétation » la seconde partie de son ouvrage dans laquelle elle aborde directement l’œuvre d’Albert Camus.

On remarquera, en passant, que L’homme révolté est très peu présent dans cet ouvrage. Tiens, pourquoi ?

Peut-on avoir une éthique exigeante sans se référer à une religion, quelle qu’elle soit (et j’inclurai dans le terme religion les croyances politiques sectaires dont les dégâts ne sont pas moindres que ceux des croyances religieuses) ? Pour la plupart des croyants, tout athée « vertueux » est sans le savoir un croyant… (Knock : « Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent. »)

Camus fait régulièrement l’objet de tentatives de récupération de la part des croyants, le plus souvent chrétiens, et, comme on l’a vu récemment, des politiques. Morvan Lebesque fait remarquer « Un homme dont le royaume tout entier était de ce monde se tient silencieux – maintenant, à jamais silencieux – devant la futilité de ce qui vient après la mort ; et même devant la futilité de toute explication de la vie et de la mort.
Les croyants l’ont regretté en des termes qui ne laissent pas de nous émouvoir, et ils continuent avec lui la discussion comme si, au-delà du tombeau, ils espéraient encore le convertir.
 » [12]

Et puisque Sharad Chandra cite largement Le Mythe de sisyphe laissons la parole à Camus :

« Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. »  [13]

« Il n’est qu’une morale que l’homme absurde puisse admettre, celle qui ne se sépare pas de Dieu : celle qui se dicte. Mais il vit justement hors de ce Dieu. » [14]

« Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. »  [15]

Reste-t-il un mystère Camus ? Peut-être pour l’éditeur, pour la lectrice que je suis, il y aura un mystère Sharad Chandra…

Léonore


[1Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, Indigènes Editions, novembre 2008

[2Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 186

[3Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, Noces, cité pages 137-138

[4Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 95

[5Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 110

[6Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 111

[7Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, p.124

[8Albert Camus et les libertaires écrits rassemblés par Lou Marin, Egrégores Editions, 2008

[9 Le Don de la Liberté, les relations d’Albert Camus avec les libertaires, publié par les Rencontres méditerranéennes Albert Camus en 2009

[10Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 121

[11Sharad Chandra, Albert Camus et l’Inde, page 68

[12Morvan Lebesque, Camus par lui-même, Editions du Seuil, collection Ecrivains de toujours, page 171

[13Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, page 139, La Pléiade Gallimard, 1965

[14Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, page 149, La Pléiade Gallimard, 1965

[15Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, page 198, La Pléiade Gallimard, 1965


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