La Bête du Gévaudan, une affaire de moeurs.

par Pierre Jouventin
mercredi 24 mars 2010
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"Tout cela est effrayant, tout cela est malheureusement conforme à la réalité, car il y a des loups à deux pieds qui volent, qui ruinent, qui maltraitent ainsi des êtres sans défense" (Jean de La Fontaine)

Au moins cent trente morts et soixante-dix blessés graves, c’est le bilan impressionnant de la Bête du Gévaudan, un loup qui, de 1764 à 1767, terrorisa le Massif Central et qui, d’après certains témoins, était de la taille d’un âne ou d’un veau. Il a fallu deux siècles et demi pour y voir un peu clair (citons parmi bien d’autres, les livres de Michel Louis et plus récemment de Claude-Marie Vadrot que nous mettrons à contribution) et s’il est trop tard pour en démêler toute la complexité, une chose au moins est sûre : ce n’était pas un loup mais une affaire de mœurs exploitant l’imaginaire exacerbé et la crédulité des contemporains.

On se demande comment on a pu croire qu’un loup véritable entre en plein jour dans les maisons et les étables sans pratiquement toucher aux moutons et jeunes veaux, marche parfois debout, égorge ses proies sans autre blessure, coupe la tête de ses victimes, prélève seulement le cœur ou le foie comme dans les crimes rituels, emporte les chairs en laissant les habits, ne tue jamais d’hommes adultes mais ôte les vêtements abandonnant les corps nus de jolis jeunes gens… Un chroniqueur de l’époque suggère d’ailleurs avec malice que ce loup «  ne mange que de fort belles filles qu’à juger en diable, je gagnerais bien plus à tenter et à m’en servir pour tenter les hommes ».

Cette crise a d’ailleurs été précédée d’affaires similaires dans le Jura, le Beaujolais, le Lyonnais, surtout la Touraine où d’après la chronique, auraient été tuées dix personnes par mois pendant l’année 1693 et dans l’Auxerrois en 1731 où Louis XV offrit une prime de deux cent livres à celui qui tuerait ‘la Beste’. Le point d’orgue que constitue l’affaire du Gévaudan a d’ailleurs été suivi par une multiplication de meurtres sexuels ou crapuleux attribués à ces pauvres loups dans le Gâtinais, la Sologne, Sarlat, Brive, le Gard.

En février 1765, pour se débarrasser de ‘la bête qui dévore les âmes et les corps’, une battue rassemblant 20.000 personnes dont des chasseurs, des militaires et des prêtres, est organisée sans résultat. Le roi envoie son intendant des chasses royales avec des troupes : un loup est abattu dont le cadavre naturalisé est exhibé et des prières sont dites partout dans le genre de celle rapportée par C-M Vadrot dans ‘Le roman du loup’ (« Dès que vous apercevrez le loup, dites cinq Pater, cinq Ave. Après chaque prière, faites deux signes de croix. Puis récitez le Gloria Patri en répétant le signe de croix. Invoquez alors les bienheureux du paradis : priez le bienheureux saint Georges de lui serrer la gorge ; priez le bienheureux Laurent de lui casser les dents ; priez le bienheureux Boniface de lui casser les pattes ; priez le bienheureux saint Loup de tuer le mauvais loup ; priez-
les tous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit
 »).

Cette hystérie collective a été exploitée par le pouvoir royal et l’Eglise pour effrayer et dominer le peuple. Au Moyen Age déjà, d’après les registres des paroisses, l’église avait organisé dans notre pays plus de 30.000 procès d’hommes-loups et de loups-garous. L’évêque de Mende, dés le début, avertit : «  Les dégâts cesseront seulement quand la miséricorde de Dieu sera arrivée sur nous ». A trente ans de la Révolution, l’évêque de Choiseul-Beaupré, héritier d’une grande famille et ancien aumônier du roi, fait lire dans toutes les églises un prêche provocateur : « Père et mère qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre leur vie, n’avez-vous pas lieu de craindre d’avoir mérité, par vos dérèglements, que Dieu les frappe d’un fléau si terrible ?...Une chair idolâtre et criminelle, qui sert d’instrument au démon pour séduire et perdre les âmes, ne mérite-t-elle pas d’être livrée aux dents meurtrières des bêtes féroces qui la déchirent et la mettent en pièces ? ». Lors de son prêche de Pâques, l’évêque de Meaux demande : « Faut-il que nous ayons bien péché pour que les loups ne craignent plus l’homme et deviennent un fléau divin ? » Dans un grand succès de librairie, l’abbé Pourcher conclut paradoxalement : «  Ne voulant voir en elle qu’un fait purement naturel, on ne lui opposa que de faibles résistances quoique tout en elle annonçait la terrible vengeance divine, qui se sert des plus petites choses pour punir l’orgueil de l’homme et lui prouver que si, par la toute-puissante bonté divine, il a été fait le roi de la nature, il en devient le vil esclave s’il abandonne les voies de Dieu. »

Qui était donc l’assassin qui se livrait à de pareilles atrocités ? La famille Chastel et en particulier Jean sont généralement considérés comme coupables car ils sont arrêtés armés et en embuscade dans la campagne sans pouvoir en expliquer la raison. Ils sont mis en prison sans que la bête récidive durant leur incarcération. A sa sortie, Jean Chastel participe à un pèlerinage expiatoire à l’issue duquel il fait bénir trois balles d’argent provenant de la fonte de médailles de la Vierge. Il participe à la battue qui suit et tue d’une seule balle un grand loup dont la mort signe l’arrêt de la tuerie. Jean Chastel se confesse et revient à une pratique religieuse assidue. Mais, à sa mort, le prêtre qui l’a confessé et qui a béni sa balle, refuse de l’enterrer dans son village. Or ce même prêtre est ensuite assassiné ! Ceci n’empêche pas Jean Chastel, premier probable serial killer, de devenir un héros national pendant deux siècles dans les contes populaires. Mais un seul pervers démoniaque, même travaillant en famille, ne suffit pas pour expliquer tous les événements et il y a nécessairement eu imitation par d’autres en d’autres lieux, comme il est fréquent dans les crimes de déséquilibrés…

Ces chasses aux sorcières hâtèrent l’extermination du loup dans notre pays. On sait par le décompte des primes versées, qu’entre 1818 et 1829, plus de 18.000 loups furent abattus. Dés 1883, le nombre de loups tués fut multiplié par quatre, une dépouille de loup valant douze journées de travail, une louve dix-huit et un loup susceptible d’avoir attaqué l’homme rapportant une prime équivalant à un mois de travail. Ainsi, la bête du Gévaudan, plutôt qu’un grand méchant loup, était un bouc-émissaire !

Pierre Jouventin


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