Féministe et laïque au pays des seigneurs de la guerre

Sur le numéro 20 de Divergences (revue internationale libertaire) mai 2010
mercredi 26 mai 2010
par  K.S.
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Trouvé sur Divergences http://divergences.be/spip.php?arti... un article de Michèle Crès daté du 16 mai 2010, qui rend compte du livre de Malalaï Joya, Au nom de mon peuple, [1].

Cette écrivaine afghane de trente ans, signe avec cet ouvrage un appel pour la liberté ( des femmes, mais pas seulement ) et une remarquable analyse de la situation de ce pays.

Voici donc ci après l’intégralité de l’article de Michèle Crès, sur un sujet particulièrement important pour la liberté de pensée et d’expression, et pour les droits des individus.

" Ce n’est pas un énième livre sur les crimes des talibans et l’oppression des femmes afghanes, non, c’est un appel à la libération et à la liberté, écrit par une Afghane de trente ans, d’un courage sans limite, qui, depuis qu’elle est née, ne connaît que la guerre, « les invasions étrangères, les déplacements de population et les hécatombes ».

Dès le début de ce témoignage, le ton est donné. Malalaï Joya retrace son parcours et, ce faisant, contribue « à rectifier la formidable désinformation dont l’Afghanistan est l’objet ». En effet, si la plupart des ouvrages sur ce pays se contentent de décrire la cruauté du régime taliban, « ils font généralement l’impasse sur l’une des périodes les plus noires de notre histoire : le régime des moudjahidin fondamentalistes de 1992 à 1996 ». Et ils font l’impasse aussi sur l’incroyable collusion entre les États-Unis, les troupes d’occupation étrangères (42 pays) et les seigneurs de la guerre, chefs de clan corrompus, violeurs, trafiquants de drogue, militants islamistes, installés au Parlement alors qu’ils devraient être devant un tribunal.

Malalaï Joya ne mâche pas ses mots et décrit la situation de son pays et des femmes en particulier avec une grande lucidité et une grande tristesse, mais aussi beaucoup d’espoir. Un ton non dénué d’humour même quand, pour relater les bons tours joués aux « forces des ténèbres », elle utilise sa burqa, « un suaire pour vivantes », pour cacher les livres d’école ou pour circuler incognito puisque déjà sous les talibans elle organisait des cours clandestins et s’occupait d’un dispensaire. Tenace, elle ne lâche rien, jamais elle ne s’avoue vaincue, jamais elle ne se tait, même quand les représentants des Nations unies le lui conseillent, pour sa sécurité ; elle lutte pour l’égalité des femmes et des hommes, pour le droit à l’éducation ; pour la sécularisation de son pays aussi, et ce n’est pas un petit combat.

« Voix des sans-voix », elle s’applique à démolir, avec une argumentation sans faille, cette politique d’intérêts convergents qui non seulement va à l’encontre de la libération de son peuple et d’un vrai régime démocratique, mais entretient volontairement une situation désespérante dont les femmes sont les premières victimes : si les États-Unis ont bien aidé à déboulonner les talibans, ils l’ont fait par intérêt économique, en s’appuyant sur les chefs de guerre, surtout ceux de l’Alliance du Nord, dont le fameux commandant Massoud qui, aux yeux du monde, est passé en son temps pour un héros et un libérateur alors qu’il ne fut qu’un combattant, massacreur, assoiffé de pouvoir et corrompu, comme les autres, preuves à l’appui. Et les faits sont là, les exactions sont décrites, les horreurs aussi ; de village en village, les témoignages s’accumulent : c’est une longue suite de souffrances illuminée par endroits d’anecdotes pleines d’espérance, de solidarité et émaillée de grandes et de petites luttes pour alléger un quotidien insupportable, surtout pour les femmes.

Car les chefs de guerre font la loi au Parlement afghan… et sèment la terreur. Malalaï Joya y a été élue en 2005 avec 67 autres femmes : à vingt-cinq ans, elle était la plus jeune députée, représentant Farah, sa région natale, l’une des plus déshéritées du pays. Depuis son élection, elle n’avait de cesse de tenir tête et de dénoncer la présence et l’autorité de ces seigneurs de la guerre qui y règnent en toute impunité, appuyés par l’administration Karzaï. Chassée du Parlement en 2007 pour avoir parlé d’eux en ces termes : « (…) dans une ménagerie, il y a des animaux utiles comme la vache, qui donne du lait, l’âne, qui peut porter des fardeaux, et le chien, qui est un symbole de loyauté. Alors qu’eux, ce sont des dragons », elle n’y a pas été réintégrée malgré de nombreuses manifestations de soutien en Afghanistan et dans le monde ; traquée et menacée de mort, quasiment sans protection, elle continue inlassablement de faire entendre la voix du peuple afghan et de lancer son message antiguerre.

Malalaï Joya livre à la fois un témoignage personnel et un document historique –rappelant que l’Afghanistan respira un air de liberté et de réformes après l’indépendance en 1919 – et lance un appel au déploiement d’une réelle aide humanitaire pour la reconstruction du pays, demande un vrai désarmement qui mettrait fin au règne des chefs de guerre et le retrait de toutes les troupes étrangères, car « la liberté ne peut être offerte à une nation par une autre, quelle qu’elle soit ». Parfois triste, jamais désespérée, c’est une voix libre, défenseure de la laïcité, des droits des femmes, des droits humains, qui, issue de ce pays martyrisé, doit être entendue, écoutée et soutenue."


[1Paris, Presses de la Cité, 2010


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