« Libres de le dire – conversations mécréantes »

jeudi 8 juillet 2010
par  K.S.
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Taslima Nasreen et Caroline Fourest
« Libres de le dire – conversations mécréantes »
 [1]

Lors de leur dernière rencontre, Taslima Nasreen et Caroline Fourest ont souhaité approfondir leurs réflexions sur des sujets qui leur tiennent à cœur : droits des femmes, laïcité, liberté d’expression. Ces conversations mécréantes en sont le fruit. Dans l’avant-propos, Caroline Fourest fait remarquer, concernant les menaces des intégristes : « Le défi n’est pas le même selon que l’on ait grandi dans un pays musulman de la rive asiatique ou dans le plus laïque des pays de la rive européenne. » Et en effet, cela apparaît au fil des pages, dans l’évocation de la vie de chacune de ces femmes engagées, dans leur expression du refus des intégrismes, dans leur conception de la laïcité.

Bien évidemment, sur l’ensemble elles sont en accord. Mais dans le ressenti, dans la plus ou moins grande radicalité du propos, on sent bien que l’expérience de chacune est fondamentalement différente, même si l’une et l’autre sont l’objet de fatwas.

Taslima Nasreen [2]
est poète et écrivain. Originaire du Bangladesh, d’une famille aisée et cultivée, elle a suivi des études de médecine spécialisées en gynécologie et a exercé huit ans dans un hôpital public. Elle estime que son travail comme gynécologue a nourri ses écrits à propos du traitement de la femme dans les pays musulmans.

En mars 2008, après avoir été accusée de blasphème par des musulmans radicaux, elle est obligée de quitter l’Inde où elle pensait avoir trouvé refuge et doit s’exiler définitivement en Europe où déjà en 1994 elle avait été contrainte de venir s’abriter en Inde .

On ne s’étonnera donc pas de voir que des deux féministes, la plus intransigeante soit celle qui a grandi dans la culture incriminée.

Caroline Fourest et Taslima Nasreen sont bien d’accord pour critiquer ce terme d’islamophobie, véritable piège, qui laisse supposer que toute critique de l’islam relèverait du racisme.

Accusée elle-même d’islamophobie, Taslima réplique : « Je critique toutes les religions, y compris l’islam. Mais comme les islamistes m’ont attaquée dans plusieurs pays, on pense que je prends position uniquement contre l’islam. Ces gens refusent de voir que je critique de la même façon les autres religions. Si des hindous, des bouddhistes, des juifs ou des chrétiens n’aiment pas mes écrits ou mes idées, ils protestent. Mais – et c’est toute la différence – ils ne viennent pas me chercher pour me tuer. » Et d’ajouter, non sans humour : «  Décidément, les intégristes sont vraiment chanceux. Ils menacent, ils tuent au nom de Mahomet et ils peuvent passer pour des martyrs si des gens ont l’idée d’associer Mahomet avec leur bombe. » Elle fait remarquer en outre la liberté d’expression dont disposent les religieux en général, les islamistes en particulier, bien plus grande que celle des laïques. Gens de gauche en général, ils peuvent craindre d’être assimilés aux conservateurs et aux tenants de la culture chrétienne lorsqu’ils s’aventurent à critiquer l’islam. Le piège assimilant racisme et refus de l’islam fonctionne à plein. De surcroît, les ennemis de nos ennemis devenant nos amis, certains pensent pouvoir s’appuyer sur des leaders islamistes opposés au bloc américano-sioniste… En raison de cette dérive, les partisans de la liberté d’expression sont alors traités d’ « intégristes laïques ».

Taslima Nasreen : « Les fumeurs peuvent fumer, mais on prévient que « fumer tue ». Peut-être devrions-nous annoncer partout : « La religion tue » ! »

Caroline Fourest [3] pour sa part insiste sur le danger de se comporter comme les intégristes. Elle propose de garder l’aspect culturel des religions et d’en combattre l’aspect politique. Car « on ne peut gagner cette bataille en devenant ceux qui interdisent et discriminent. » Ne pas devenir aussi liberticides que ceux que l’on combat. Elle remarque par ailleurs :
« Si des extrémistes oppriment si facilement au nom du religieux, c’est que le religieux contient en soi la tentation de se sentir supérieur aux autres, de penser détenir la vérité suprême et donc de mépriser ceux qui sont d’un autre avis ou d’une autre croyance… De ce point de vue, je considère la religion comme le chaînon manquant entre la spiritualité et l’intégrisme. [ …] Une conviction peut se débattre, elle invite au dialogue ou à la confrontation d’arguments. Une croyance est une fin de non-recevoir, puisqu’il y a ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. »

Taslima qui a dû apprendre le Coran dans son enfance s’insurge contre ceux qui présentent l’islam comme une religion de paix. Elle cite avec précision de nombreux versets qui incitent au djihad. Selon elle, il est impossible d’interpréter cet ensemble de textes puisqu’ils sont censés avoir été dictés directement par Allah. Mais Caroline cite à son tour des extraits de la Bible qui n’incitent pas à la non-violence. Ainsi Jésus [4] « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »
Caroline Fourest fait bien remarquer la façon dont les pouvoirs politiques, dans des pays peu démocratisés, instrumentalisent le fondamentalisme religieux. « Ils nourrissent le feu intégriste et l’utilisent ensuite comme épouvantail pour se maintenir au pouvoir, avoir des soutiens internationaux et justifier un état de siège qui permet de bâillonner les démocrates laïques. »

Sur sa prise de conscience, Taslima Nasreen précise qu’elle ne s’est pas faite sous l’influence de l’Occident, mais par sa lecture de livres scientifiques. Elle déclare notamment : « Pourquoi le féminisme devrait-il être occidental ou oriental ? Sont-ils censés être différents ? Les droits devraient être universels, ils devraient être les mêmes pour tous. » Et plus loin : « Quand je pense à ma culture, c’est la nourriture bengalî, les vêtements, la musique, la danse, qui me viennent à l’esprit.[…] Les traditions qui oppriment les femmes, ce n’est pas de la culture. L’excision n’est pas une culture, c’est une torture ! Brûler les femmes sur le bûcher funéraire de leurs maris, c’est de la barbarie. »

Caroline Fourest : « J’essaie vraiment de combattre en même temps, au même niveau, le racisme et l’intégrisme. Vous disiez tout à l’heure : « Il ne faut pas se sentir coupable parce qu’on combat l’islamisme. Ne vous laissez pas toucher par l’accusation de racisme. » Mais cela me touche. Parce que, justement, je combats l’islamisme parce que je suis antiraciste. Je ne peux accepter de me comporter différemment face à l’islam que face au christianisme. »

Les nuances, les divergences même, qui se manifestent dans ces entretiens, sont autant de pistes de réflexion pour les lectrices et lecteurs qui réaliseront, on peut l’espérer, qu’aucune complaisance ne doit épargner un intégrisme plus qu’un autre.

SKS


[1Flammarion 2010

[2Auteur de « Lajja », « Enfance au féminin », « Vent en rafales » « Femmes, manifestez-vous ! ». Elle a reçu plusieurs prix en relation avec ses prises de position, notamment le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes en 2008 (voir : http://penselibre.org/spip.php?arti... ; autres prix : Prix Sakharov pour la Liberté de Pensée (remis par le Parlement européen) en 1994, Prix des Droits de l’homme de la République française - Liberté - Égalité – Fraternité en décembre 2007.)

[3Journaliste à Charlie Hebdo, chroniqueuse au Monde et à France Culture, Prix de la laïcité 2005 et du livre politique en 2006, auteur de nombreux ouvrages à succès sur l’intégrisme, dont « Frère Tariq » et «  La Tentation obscurantiste ».

[4Evangile selon Matthieu, x, 34


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