Sport ou jeu ?

mercredi 21 juillet 2010
par  K.S.
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« C’est vrai, toi tu n’es pas sportif » s’entend souvent dire un ami, qui pratique régulièrement, à ses moments de loisirs, la randonnée pédestre, le ski, et la natation. Mais il se montre parfaitement indifférent aux résultats des championnats de football, de tennis, aux péripéties du Tour de France, etc, sans préférence patriotique ni régionaliste, faisant sien le vieil adage « que le meilleur gagne », et enfin il semble avoir une légère préférence pour les sports dits individuels, même s’il aime marcher en petite compagnie…

Les sportifs qui le rangent dans la catégorie des sédentaires présentent souvent un net surpoids, vont acheter le pain et le journal l’Equipe en voiture, suivent les matchs à la télévision ou mieux encore, y assistent depuis les gradins des stades. Et là, il faut bien le reconnaître, c’est du sport ! D’abord la préparation : peintures de guerre, banderoles, approvisionnement en boissons diverses, il faut ensuite bien souvent payer de sa personne en acceptant de longues heures de car et la privation de sommeil. Pour finir, durant les matchs, un intense exercice vocal et physique, la ola !

On pourra aisément qualifier cette perception du sport d’élitiste et d’individualiste. On pourra aussi, sans vergogne, appeler Albert Camus à la rescousse. Après tout, ces derniers temps, n’a-t-il pas été mis à toutes les sauces et fait l’objet des tentatives de récupération les plus variées. Donc, le football, avec ses règles, a permis à l’enfant des quartiers pauvres d’Alger, de se sentir l’égal des autres, plus riches mais moins adroits, moins rapides. « Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois. » disait l’auteur de L’homme révolté [1]. Certes… mais s’agit-il du même football ? Et n’y aurait-il pas une petite différence entre le pratiquant et le « supporter » ? Et pourquoi faudrait-il privilégier ou rejeter un jeu plutôt qu’un autre. Jeux d’équipe, ou individuels. Urbains ou de pleine nature. L’essentiel resterait que chaque individu y trouve une source d’équilibre, physique, intellectuel, social. Le jeu est indispensable aux enfants, et tout autant aux adultes. Le jeu.

Mais déjà, lorsque des gamins sont entraînés en vue d’une spécialisation étroite, quand la compétition compromet leur croissance – c’est le cas des jeunes gymnastes – quand on leur apprend à vouloir gagner à tout prix, que seul le résultat compte, voilà un mauvais départ.

La suite concerne les adultes, qui pour la plupart, ont pratiqué enfants tel ou tel sport de stade et qui se retrouvent spectateurs, supporters. Pourquoi ne pourraient-ils pas continuer à pratiquer les sports le plus en vogue ? Certains le font, en amateurs. Tennis, natation, par exemple. Mais peu accèdent à une pratique des sports de ballon car les plus petits clubs s’orientent vers la compétition.

Que leur reste-t-il donc ?

S’identifier. Par une mystérieuse alchimie, la victoire de « leur » club, de l’équipe locale, régionale, nationale, est aussi leur victoire. Revanche sur la mondialisation, sur les tracas du quotidien, sur la médiocrité des salaires et des conditions de travail, sur le chômage, sur l’insécurité sociale et affective, sur le sentiment d’isolement. Faute de mieux, le sport permet d’échanger avec ses voisins sans trop s’impliquer, voire dans les moments forts, de se sentir en communion avec les autres, de trouver une chaleur humaine trop souvent absente des rapports quotidiens entre les individus. Pour certains, c’est un succédané de guerre, l’après match offrant des occasions de castagne.

Sur ce substrat prometteur, les médias et les politiques font leurs affaires. Beaucoup d’argent circule dans les milieux sportifs. Les supporters aux fins de mois difficiles semblent fermer les yeux devant les salaires mirobolants des champions, des dirigeants, des entraîneurs. Se soucient-ils des petits génies du ballon que l’on va pêcher en Afrique, auxquels on fait miroiter une vie de luxe, et a minima la nationalité du pays occidental « d’accueil » et qui se retrouvent enfants des rues, car beaucoup sont appelés, et peu élus ?

Le sport-spectacle est une calamité. Il permet à une quantité de gens de ne pas penser, de ne pas se poser de questions.
Comment ne pas évoquer quelques formules célèbres : « Du pain et des jeux » de l’antique société romaine, les jeux pouvant même faire oublier un temps l’absence du pain. « L’opium du peuple » le sport-spectacle relayant utilement la religion, et la complétant tout aussi bien, puisque des supporters marseillais vont prier la « Bonne Mère » pour assurer la victoire de l’O.M. 

Pour finir, même si je ne souscrit pas entièrement à l’ensemble d’un article assez long intitulé : « A mort le sport-spectacle et la compétition ! Vive le Sport et l’émulation ! Critique du sport médiatique » trouvé sur « Mutations radicales (http://www.mutations-radicales.org/...) qui vilipende plusieurs fois l’individualisme pris sans doute dans son acception la plus courante, je citerai cette remarque :

« Deux aspects du sport sont très recommandables :

• Il faut le voir comme un jeu, une activité ludique de détente sans autre portée que de s’amuser entre amis et de se dérouiller les articulations. En bannissant les délires de l’affirmation de classe.

• Plus sérieusement, il peut être un des moyens d’auto-éducation et d’incitation au perfectionnement sous tous les plans. En éliminant tout esprit de compétition avec des adversaires, il est très bon de vouloir essayer de se dépasser soi-même, dans une ambiance d’émulation et d’entraide. Il ne s’agit plus d’écraser férocement des concurrents, mais d’aider des ‘amis" à progresser eux-aussi. Le sport peut-être une bonne école pour apprendre la constance, l’effort, l’entraide... Comme toute activité humaine, il peut être bénéfique si on le fait ‘sérieusement", sans volonté de domination et de conquête, et s’il reste secondaire ! »

Sans doute était-ce dans ce sport-là que Camus avait trouvé bonne école…

SKS


[1Cette citation qui fait l’objet de quelques variantes est tirée d’un article d’Albert Camus pour un magazine de football. Voir à ce sujet le compte-rendu de l’intervention de Wally Rosell « Albert Camus, les anarchistes et le football ? » aux Rencontres méditerranéennes Albert Camus des 10 et 11 octobre 2008.


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