J’ai tué Schéhérazade.

Confessions d’une femme arabe en colère.
mardi 5 octobre 2010
par  K.S.
popularité : 4%

Joumana Haddad : J’ai tué Schéhérazade. Confessions d’une femme arabe en colère [1].

Tuer Shéhérazade ? « Il fallait tuer un mythe historique pour libérer le corps, donc également l’esprit, et écrire cette expérience pour mieux l’affirmer. écrit dans la préface Etel Adnan, qui ajoute : «  Mais le corps est englué dès la naissance dans un contexte social, et c’est ainsi que les contraintes commencent et nous mènent jusqu’à même l’esclavage. »

Tuer Shéhérazade, c’est renoncer à une forme de confort moral et intellectuel (sauf pour les victimes de la violence machiste !) pour penser, s’exprimer et vivre en femme libre, dans l’hostilité du monde arabo-musulman – mais pas seulement – .

En effet, avec une rare clairvoyance, Joumana Haddad dépasse les stéréotypes en vogue pour déclarer que si, dans la religion chrétienne, les femmes semblent moins opprimées, elle n’en sont pas moins, fondamentalement, objet de discriminations :

y a-t-il une différence authentique, significative et définitive entre la situation de la femme arabe musulmane et celle de la femme arabe chrétienne ? J’ai peur que non. Pas en profondeur. L’injustice, les doubles critères et les préjugés sont visibles avec plus d’évidence chez la première, c’est tout. Or, l’évidence est presque toujours un piège. [2]

Comparant les religions musulmane et chrétienne, elle remarque :
Il s’agit, pour moi du moins, de prendre conscience du caractère nocif de toute religion (nocif pour le bon sens, le mode de vie, la capacité à choisir, voire la santé), dès qu’elle quitte la sphère des nourritures spirituelles, qui est sa place propre (pour ceux qui les recherchent), pour pénétrer la sphère de la vie publique et privée, où elle ne peut que détruire tout espoir de liberté, d’équilibre et de jugement objectif. [3]

Selon Joumana Haddad, qu’est-ce qu’être arabe aujourd’hui ? Elle détaille 3 points.

1 – l’hypocrisie : Les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure, et leur ombre se profile partout, en tout domaine. Ils ont un esprit parasite, ainsi qu’un cœur, une âme et un corps parasite. Ils ne peuvent survivre qu’à l’état de tiques. Leur tâche consiste à déformer et détruire toute forme de liberté, de créativité et de beauté ayant échappé à leur hypocrisie et à leur superficialité. Partout où la liberté, la créativité et la beauté parviennent à faire briller leurs feux, ils déclenchent une vague d’hostilité et de rancœur ; lancent des campagnes de désinformation, pour détruire ce qui s’est soustrait à leur médiocrité. [4]

Ces voleurs nous ont privé de nos vies privées. Ils nous ont volé notre liberté individuelle et civique (le droit de vivre librement, de choisir librement, de s’exprimer librement…). Ils ont détourné notre culture, l’ont profanée et assassinée. Ils en ont fait ainsi de notre avenir, de notre civilisation et de l’héritage arabe des Lumières.  [5]

2 – le groupe : … être arabe aujourd’hui signifie suivre le groupe ; totalement renoncer à son individualité, pour se laisser guider aveuglément par un chef, une cause ou un slogan. […] Peut-être est-ce ce qui a renforcé mon scepticisme envers les groupes, les idéologies et les combats collectifs, y compris ceux qui adoptent de nobles causes ; renforcé aussi en moi l’attachement à mon individualité, une individualité « humaniste » qui respecte, reconnaît et prend en compte l’existence de l’autre et ses besoins, tout en s’opposant fermement à toute tendance à la fusion. […] Car ce monde refuse de voir que tout groupe n’est que la somme des individus qui le composent, et que faute de reposer sur la personne telle qu’elle est, par la pensée, l’acte, le sentiment, le corps, l’esprit et l’humeur, il court à sa perte, au destin d’une masse soumise à l’instinct et au pouvoir, inconsciente de sa propre volonté, gouvernée par la logique du groupe avant l’individu. [6]

3 – les impasses : Troisièmement, être arabe aujourd’hui signifie (et ce sera mon dernier point) faire face à une série illimitée d’impasses. Impasse du totalitarisme, de la corruption politique, du favoritisme, du chômage, de la pauvreté, de la discrimination entre classes, du sexisme, de l’analphabétisme, des régimes dictatoriaux, de l’extrémisme religieux, de la mysogynie, de la polygamie et de l’homophobie ; impasse de la fraude financière, du désespoir, de la vacuité et de l’absence de but, du conflit au Moyen-Orient, du drame palestinien, de la partialité de l’Occident, de son hostilité, sa peur, son arrogance, sa suspicion, sa condescendance… et ainsi de suite. [7]

Soit dit en passant, après la description en 3 points de ce qu’est « être arabe aujourd’hui » on pourra trouver quelques circonstances atténuantes à l’attitude des occidentaux, même s’ils peuvent se targuer eux-mêmes de bien des défauts dont l’arrogance n’est pas le moindre.
Ce que confirme l’auteur : Pris au piège d’un cercle vicieux défensif/offensif, nous avons fait, et continuons de faire, jusqu’à ce jour encore, presque tout ce que nous pouvons pour encourager l’intolérance envers nous, et promouvoir les images fausses et les clichés généralisateurs colportés au sujet de nos sociétés et de nos cultures. [8]

Ne plus être invisible, cloîtrée derrière des moucharabiehs ou sous le voile, Joumana l’affirme : Oui, une « autre » femme arabe existe. Elle doit être remarquée. Elle mérite d’être reconnue. Et je suis là pour raconter son histoire : parmi celle de beaucoup d’autres, la mienne. [9]

Au départ, une passion pour la littérature : « Ainsi, malgré mon éducation traditionnelle et le poids de la peur et des chaînes, j’ai joui d’une liberté intérieure grâce à mes lectures émancipatrices… » [10]. Plus loin : « N’ayez pas peur des livres, même les plus dissidents, et en apparence les plus « immoraux ». [11]

Comme autant de petits tableaux, les titres des différents chapitres consacrés à son récit de vie sont évocateurs :
Femme arabe lisant le Marquis de Sade. Femme arabe sans patrie. Femme arabe écrivant de la poésie érotique. Femme arabe créant un magazine sur le corps. Femme arabe redéfinissant sa féminité. Femme arabe ne craignant pas de provoquer Allah… Femme arabe qui dit non et le vit. Avec pour finir Suis-je vraiment une femme arabe ?

Voilà une lecture réjouissante, critique acérée des religions, des préjugés, de la mentalité grégaire, et un magnifique plaidoyer pour la liberté de pensée et d’expression, une belle défense de l’individu.

SKS


[1Joumana Haddad, J’ai tué Schéhérazade. Confessions d’une femme en colère, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, préface d’Etel Adnan, Actes sud, 2010.

[2p.109

[3p.105

[4p. 19

[5p.20

[6p.21

[7p.23

[8p. 28

[9p.29

[10p.34

[11p.43/44


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