"Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale"

Réforme des retraites : ou comment prolonger la souffrance au travail.
mercredi 27 octobre 2010
par  K.S.
popularité : 6%

Alors que la réforme des retraites suscite un mouvement de refus d’une grande ampleur, des politologues, des économistes s’étonnent, et avancent l’argument choc : l’allongement de la durée de vie moyenne. C’est évidemment faire bon marché des disparités flagrantes touchant la santé et l’espérance de vie selon le type de travail, les conditions économiques et l’accès aux soins. Pour éclairer le débat, le livre de Christophe Dejours [1], Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale
 [2] reste d’une actualité frappante.

Au moment de sa parution, les suicides de salariés chez France Télécom [3] ne faisaient pas encore la une des médias, bien que les conditions de travail se soient déjà considérablement dégradées.

Le terme de banalisation de l’injustice sociale synthétise bien une question centrale : Comment faisons-nous pour tolérer le sort des chômeurs et des « nouveaux pauvres » ? Et comment parvenons-nous à accepter sans protester des contraintes de travail toujours plus dures, dont nous savons pourtant qu’elles mettent en danger notre intégrité mentale et psychique ? [4]
Les situations décrites et analysées dans ce livre sont attestées par de multiples enquêtes faites sur le terrain. En atteste en fin d’ouvrage la liste des rapports d’étude du Laboratoire de psychologie du travail.

Quel est donc le constat ? Ce que soulevaient précisément les syndicats de France Télécom : un "management par la peur". A ce propos, l’auteur cite des expressions du langage ordinaire des dirigeants concernant l’exigence de compétitivité et de « santé » des entreprises avec « dégraisser les effectifs », « enlever la mauvaise graisse », « faire le ménage », « passer l’aspirateur », « décaper la crasse », « décalaminer », « détartrer », « lutter contre la sclérose » termes dont la tonalité méprisante n’échappera pas aux lecteurs.

Christophe Dejours

Christophe Dejours décrit bien, outre les risques physiques du travail (tâches dangereuses, aggravées par le non respect du code du travail, radiations, exposition aux toxiques etc.), la souffrance psychique : crainte de n’être pas à la hauteur, sentiment d’incompétence, impossibilité de bien faire son travail à cause de directives inappropriées, d’objectifs de rentabilité, etc.

Tout cela au nom de la « guerre économique » laquelle trouve son origine non dans un processus naturel – le marché, la mondialisation – mais dans les conduites humaines : Que la guerre économique soit souhaitée par certains dirigeants n’a rien d’énigmatique, et, […] je ne crois pas qu’elle soit le fait d’un aveuglement, mais plutôt d’un calcul et d’une stratégie. Que la machine de guerre fonctionne, en revanche, suppose que tous les autres (ceux qui ne sont pas les « décideurs »), ou au moins la majorité d’entre eux, apportent leur concours à son fonctionnement, à son efficacité et à sa longévité, ou qu’en tout cas ils ne l’empêchent pas de poursuivre son déploiement. [5]

Des "œillères volontaires"...

Et l’auteur précise encore : Si cette machinerie continue de déployer sa puissance, c’est parce que nous consentons à la faire fonctionner, même lorsque nous y répugnons. [6]

Les stratégies de défense, individuelles et collectives, sont multiples : Mensonge institué consenti par les cadres. Hyperactivité (on oublie grâce à la fatigue). Déni de la honte (avec une forme de « cynisme viril » : pas de problème éthique, pas de basse besogne). Chacun poursuit sa pénible tâche, muni d’ « œillères volontaires ».

Mais en fait : Plus ils donnent d’eux-mêmes, plus ils sont « performants », et plus ils font de mal à leurs voisins de travail, plus ils les menacent, du fait même de leurs efforts et de leurs succès. Ainsi le rapport au travail, chez les gens ordinaires, se dissocie-t-il progressivement de la promesse de bonheur et de sécurité partagés : pour soi-même d’abord, mais aussi pour ses collègues, pour ses amis et pour ses propres enfants. [7]

Cette souffrance a fait l’objet d’un déni général, y compris dans la gauche : Au-delà de la santé du corps, les préoccupations relatives à la santé mentale, à la souffrance psychique au travail, à la crainte de l’aliénation, à la crise du sens du travail, non seulement n’ont été ni analysées, ni comprises, mais elles ont été le plus souvent rejetées et disqualifiées. […] Supposées antimatérialistes, ces préoccupations sur la santé mentale étaient suspectes de nuire à la mobilisation collective et à la conscience de classe, au profit d’un « nombrilisme petit-bourgeois » de nature foncièrement réactionnaire. [8]

Déni de la souffrance des autres et silence sur la sienne propre

Ce déni de la souffrance des autres et ce silence sur la sienne propre sont à mettre en relation avec le concept de banalité du mal d’ Hannah Arendt.
Au travail, la menace de la précarisation entraîne une peur permanente génératrice de conduites d’obéissance, voire de soumission. Elle annule les réflexes de solidarité et d’entraide :

Sous l’emprise de la peur, par exemple par la menace du licenciement planant sur tous les agents d’un service, la plupart de ceux qui travaillent se révèlent capables de déployer des trésors d’inventivité pour améliorer leur production (en quantité et en qualité), et dans le même temps pour gêner leurs voisins de façon à garder un avantage sur ces derniers, face au processus de sélection pour les charrettes de licenciements. [9]

La peur … casse la réciprocité entre les travailleurs, elle coupe le sujet de la souffrance de l’autre qui souffre aussi, pourtant, de la même situation. A plus forte raison, elle coupe radicalement ceux qui subissent la domination dans le travail de ceux qui sont loin de cet univers – des exclus, des chômeurs – et de leur souffrance, qui est très différente de celle que connaissent ceux qui travaillent. Ainsi la peur produit-elle une séparation subjective croissante entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. [10]

Alors, pas d’issue ? L’auteur fait remarquer ceci : Non seulement action et travail sont indissociables, mais il manque encore un terme pour achever la triade : la souffrance. Celui qui agit prend des risques : se tromper, commettre une erreur, échouer, être déshonoré, être passible d’une sanction. [11] Soit le sujet développe des stratégies défensives telles que le déni et l’indifférence aux autres et souffre en silence, ou bien il témoigne et se fait entendre, quitte à prendre le risque d’une autre souffrance…

Car : On ne peut escompter de réaction individuelle et collective à l’injustice infligée à autrui – à type de solidarité ou d’action politique – que si la souffrance et le sens de cette souffrance sont accessibles aux témoins. En d’autres termes, la mobilisation dépend d’abord de la nature et de l’intelligibilité du drame que vit la victime de l’injustice, de la violence et du mal. Mais le sens du drame est encore insuffisant pour mobiliser une action collective contre la souffrance, l’injustice et la violence. Pour la déclencher, il faut non seulement que le drame et l’intrigue soient compréhensibles, il faut encore qu’ils rencontrent la souffrance du témoin, qu’ils suscitent sa compassion. Alors seulement la souffrance génère-t-elle une souffrance chez le sujet qui perçoit. C’est un élément essentiel à l’implication et à la formation d’une volonté d’agir contre l’injustice et la souffrance infligées à autrui. La compassion ne dépend pas seulement de la nature du drame mais des moyens qui sont mis en œuvre pour émouvoir le témoin, pour atteindre sa sensibilité. [12]

N’est-ce pas ce à quoi tendent toutes les manifestations et protestations actuelles ?
SKS


[1Psychiatre, psychanalyste, professeur au Conservatoire national français des Arts et Métiers et directeur du Laboratoire de Psychologie du travail.

[2Christophe Dejours, Souffrance en France,Seuil, 1998, Collection L’Histoire immédiate

[3Pour mémoire : en 2008 et 2009 les syndicats de France Télécom ont dénombré 35 suicides, dont certains sur le lieu de travail, et 23 depuis le début de l’année 2010.

[4Présentation en 4ème de couverture.

[5p.14

[6p. 15

[7p.16

[8p. 47

[9p. 76

[10p.68

[11p.206

[12p. 204


Brèves

21 septembre 2011 - ’Le vrai scandale des gaz de schiste

Vient de paraître :
"Le vrai scandale des gaz de schiste" par Marine Jobert et François (...)

18 octobre 2010 - Brassens libertaire

Vient de paraître Brassens libertaire de Marc Wilmet .
En voici la présentation par la librairie (...)

12 janvier 2009 - « Qui sont les anarchistes ? »

Information de Raforum Recherches sur l’anarchisme
Le prochain numéro du « Monde diplomatique » (...)

20 décembre 2008 - Encyclopédie anarchiste en ligne

Raforum () annonce :
« La grande et unique Encyclopédie Anarchiste de Sébastien Faure vient (...)

20 novembre 2008 - Emile Temime

Emile Temime est mort à Marseille le 19 novembre à l’âge de 82 ans,. Historien, il fut notamment (...)