Laïcité, entre théorie et pratiques…

mercredi 3 novembre 2010
par  K.S.
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Le constat est sans équivoque : un plus d’un siècle après le vote de la Loi de Séparation des Églises et de l’État, celle-ci, et son corollaire, la laïcité, continuent d’être remises en question. Dès le début, leur application comporta des adoucissements destinés à désamorcer la fronde des milieux catholiques. Depuis quelques années, les musulmans qui ne bénéficient pas des mesures accordées de décennies en décennies aux religions reconnues en 1905, demandent une révision de la Loi, avec un affrontement particulièrement médiatisé au sujet du voile islamique.

Au niveau local, les pratiquants de telle ou telle religion revendiquent, et obtiennent souvent, des accommodements et des traitements spéciaux relatifs à leurs convictions : créneaux de piscines municipales réservées aux femmes, refus – en général par les maris - d’un personnel médical masculin pour les examens pratiqués sur des musulmanes, demandes de régimes casher ou hallal dans les hôpitaux, les cantines scolaires, etc.

Dans leur lutte plus ou moins ouverte ou souterraine pour annuler ce qui reste de la Loi de 1905, les croyants des trois monothéismes, relayés par la plupart des médias et nombre de politiques, utilisent différentes sortes d’arguments :

L’égalité de traitement entre les religions présentes sur le territoire français.

Un très bref rappel historique peut éclairer la situation présente [1]. A la naissance de la Loi de Séparation, beaucoup de catholiques, soutenus par le pape du moment, Pie X, regrettent la fin du Concordat (lequel sera maintenu en Alsace-Lorraine) qui liait étroitement, et financièrement, l’Église et l’État. Dorénavant des associations cultuelles composées de « laïcs » (c’est-à-dire ne faisant pas partie du clergé) seraient propriétaires des édifices religieux. Mais dans la crainte de perdre le contrôle des locaux par une quelconque tentation hérétique chez les fidèles, cette disposition est refusée par la hiérarchie, pape, évêques et cardinaux. Après la fronde liée à l’épisode des inventaires des biens de l’Église, où s’allièrent royalistes et ruraux, l’État demeura propriétaire des édifices religieux catholiques.

Dans un esprit d’apaisement, les églises et autres couvents furent remis à la disposition des prêtres et moines. D’où le paradoxe qui perdure : les collectivités locales financent et assurent l’entretien des édifices religieux catholiques, sans contrepartie. Les protestants et les israélites, favorables en 1905 dans leur grande majorité à la séparation des sphères du public et du religieux, n’ont pas droit à ces avantages, de même que les musulmans, non représentés alors ; on tient ainsi une des raisons amenant les uns et les autres à demander une révision de la Loi de Séparation, alors que les catholiques n’en voient pas autant la nécessité...

Le fait de société.

Sans doute dans la pensée de ceux qui l’entendent, sûrement dans celle de ceux qui l’expriment, une loi qui serait en retard sur l’évolution de la société devrait nécessairement changer. Or, la présence du religieux en tant que fait social n’a jamais cessé d’être, il trouve par contre un écho nouveau dans les médias, qui cherchent à se rapprocher du public, à montrer de la « réalité », du « social » etc. Mais les mêmes qui souhaitent une révision de la Loi de Séparation, au nom d’une « laïcité ouverte » n’ont pas craint de critiquer le PACS ou la possibilité de mariage entre homosexuels.

Autre variante qui se veut pragmatique, l’affirmation de Michel Rocard selon laquelle les pouvoirs politiques ne pourraient se faire réellement entendre qu’en s’identifiant aux discours des religieux. En somme, ceux-ci pourraient seuls aboutir à la résolution des conflits – par exemple Israël/Palestine, ou encore dans les quartiers défavorisés - en s’appuyant sur le Coran, la Bible, le Talmud, qui contiendraient des messages de paix. C’est oublier que l’on peut trouver dans les livres fondateurs des trois monothéismes, tout et son contraire, ainsi que le montre bien Michel Onfray [2], après Renan, Prosper Alfaric et bien d’autres auteurs.

Le droit à la différence.

Autre idée, politiquement correcte et teintée de générosité humaniste, le droit à la différence. Au nom duquel on devrait accepter une forme redoutable de ségrégation, le communautarisme, et respecter toute la kyrielle de coutumes ancestrales qui prônent l’infériorité et la soumission des femmes, le port du voile, les mariages forcés, l’excision, les châtiments corporels éventuellement assortis de mutilation. En outre, il faut noter que ce droit à la différence, revendiqué par des groupes et communautés ne s’applique pas aux individus qui en font partie, auxquels est refusé le droit de s’affirmer comme personne unique et indépendante.

Enfin, là interviennent aux côtés des défenseurs des religions, des agnostiques, des laïques, se déclarant comme tels en tout cas. Ainsi Régis Debray, qui titre un de ses derniers livres Pour en finir avec les religions mais s’accroche à des communions humaines. Selon eux, il faut du lien social. Chez Régis Debray [3], mais aussi chez Jean Baubérot [4], et même chez Henri Pena-Ruiz [5], pourtant beaucoup plus clair et radical dans ses propositions, on retrouve une sorte de peur de voir les humains se séparer, s’isoler les uns des autres.

Contre cette tendance que l’on croit déceler dans notre époque – et pourtant je ne vois pas que l’esprit-troupeau ait disparu de la scène – il faut, en guise de liant, quelques ismes et principes fondateurs, quelques-unes des entités décrites par Stirner [6]. Mais comment ? Depuis des siècles, des millénaires même, il y a du lien social, à dominante religieuse, même lorsqu’il s’agit d’une croyance idéologique et politique. Ces religions, ou ces communions, censées réunir les humains, les pacifier, contenir leurs tendances meurtrières et destructrices, si elle y avaient réussi, cela se serait vu ! Les appels à la Paix de Dieu ? Une courte trêve permettant aux guerriers de refaire leurs forces et de prévoir la relève, en vue de prochains massacres. La préparation de l’avenir radieux ? Des déportations de millions de personnes, des camps de concentration, des jugements iniques et truqués, un endoctrinement systématique, plus pas mal de guerres et de meurtres à grande échelle.

Pourquoi donc les êtres humains continuent-ils dans leur grande majorité à croire, malgré les précédents historiques, tous ces bateleurs qui leur proposent de souffrir ici et maintenant pour avoir droit, plus tard et ailleurs, à l’éternité, au bonheur, au paradis, ou à un monde parfait dont l’approche recule sans cesse ? Sans doute répondra-t-on, parce qu’ils ont besoin de rêves et d’illusions pour supporter le présent. Mais la composante irrationnelle, présente chez tous, l’attrait pour le magique et le merveilleux, sont systématiquement favorisés et utilisés par les pouvoirs religieux, politiques et financiers (voir ce que promettent les vendeurs de tel ou tel produit). L’enseignement public et laïque devrait pouvoir contrebalancer ces tendances par l’ouverture sur les connaissances et par le cheminement vers une réflexion personnelle. Mais on constate, hélas, plutôt le contraire. Les velléités d’esprit critique ne sont pas souvent les bienvenues. Les manuels scolaires regorgent, même aujourd’hui, de formules relevant de la morale traditionnelle la plus convenue, sans compter le culte de la mère-patrie et des héros morts pour la France, très prégnant dans l’école républicaine entre les deux guerres, mais non totalement disparu de nos jours [7]. Bien sûr, chacun pourra objecter en évoquant tel ou tel instituteur ou professeur ouvrant à ses élèves de nouveaux horizons de pensée. Ces enseignants-là nous marquent d’autant plus que de telles rencontres sont exceptionnelles dans tous les sens du terme.

La laïcité telle que la conçoit et la décrit Henri Pena-Ruiz, dans l’esprit comme dans la lettre, devrait permettre à chacun de vivre selon ce qu’il est dans une société harmonieuse, où tout ce qui n’est pas nécessaire à l’ensemble relèverait strictement du choix individuel. Mais, il le reconnaît lui-même, les luttes de pouvoir tant politiques, cléricales que mercantiles, s’allient pour contrecarrer ce que la Loi de 1905 pouvait avoir de novateur. On lira avec intérêt « Qu’est-ce que la laïcité » de Catherine Kintzler, qui évite tous les pièges précédemment cités. [8]

Le cléricalisme n’est pas mort, bien au contraire. Les adversaires se sont diversifiés et savent utiliser les ressorts des régimes démocratiques, s’emparer des idées généreuses et consensuelles – lien social, droit à la différence, liberté [9] – pour les détourner à leur profit. Et ces formules, relayées par les médias – pouvoirs à plusieurs composantes, idéologiques, politiques et financières – deviennent des références obligées, voire des entités, capables comme d’autres plus anciennes telles que Dieu, Patrie ou Révolution, de nous ligoter et de nous conditionner.

La loi de 1905, telle qu’elle fut conçue au départ, et une fois débarrassée des multiples aménagements, adoucissements etc. destinés à apaiser les plus conservateurs, pourrait favoriser l’émergence, chez les individus (libre à ceux qui le souhaitent de les nommer citoyens) d’une liberté de pensée les libérant des pressions de la famille, du milieu social, de la communauté. Condition non suffisante, mais absolument nécessaire !

SKS


[1La séparation de l’Église et de l’État (1905) présentée par Jean-Marie Mayeur, Collection Archives, Julliard, 202 pages, 1966 ; retrace les débats parlementaires et les prises de position des forces politiques, sociales et religieuses en présence à l’époque ; ne contient pas le texte de la loi.

[2Michel ONFRAY , Traité d’athéologie, essai, Grasset, janvier 2005. 282 pages décortiquant les monothéismes. Rafraîchissant, mais pas seulement , car source précieuse et très documentée d’arguments et de réflexions ; contrairement à ce beaucoup de critiques affirment, si le propos est net et vigoureux, il ne relève nullement du pamphlet.

[3Régis DEBRAY, Les communions humaines – Pour en finir avec « la religion », Bibliothèque de culture religieuse, Fayard, 160 pages, février 2005. On lit dans le dernier chapitre : « ...Ce n’est pas parce qu’on a un point de côté spirituel qu’on est voué à une obéissance confessionnelle. Mais ce n’est pas non plus parce qu’on est athée qu’on peut se croire incroyant. Une humanité sans irréel serait une humanité sans communions, soit une espèce assez proche des chimpanzés et des bonobos. » Mais d’abord que sait-on des pensées et des croyances de nos proches cousins primates ? Et de quelle espèce sont ceux qui croient, alors ?

[4Jean BAUBEROT , Laïcité 1905-2005, entre passion et raison, La couleur des idées, Seuil, 286 pages, octobre 2004. On pourrait à première vue se satisfaire pleinement de cette étude très documentée sur la loi de séparation des églises et de l’État. Malheureusement, l’auteur décrit la laïcité comme le résultat du « conflit des deux Frances » aboutissant à un pacte lié aux forces en présence, en l’occurrence, les républicaines et les catholiques. C’est oublier que la laïcité se situe au delà des seuls cléricalismes religieux.

[5Henri PENA-RUIZ , Dieu et Marianne, philosophie de la laïcité, Fondements de la politique, Presses Universitaires de France, 360 pages, février 1999. Ouvrage également très documenté, truffé de références philosophiques, historiques, sociologiques, avec une étude toute particulière sur l’enseignement. «  Le pari de la culture est toujours, sinon celui de la liberté, du moins celui de la libération, par déverrouillage des cadres ordinaires du vécu, afin de permettre aux élèves de devenir tout ce qu’ils peuvent être. La laïcité scolaire, c’est la distance résolument maintenue avec la société du moment. [...] L’École publique et gratuite ne doit pas seulement être laïque parce qu’elle s’adresse à tous, sans distinction. Elle doit l’être, surtout, parce qu’elle est faite pour affranchir les consciences de toute tutelle. » L’auteur affirme le «  sens irréductible de la laïcité, à savoir l’affirmation d’un espace public soustrait à toute emprise cléricale » et «  Un État qui promeut l’exigence de vérité en même temps que le liberté de conscience et de recherche remplit à l’égard de l’accomplissement de l’humanité, selon son idée la plus haute, une sorte de devoir essentiel à sa raison d’être : il ne s’agit plus seulement de bien policer la société civile, mais de faire en sorte que tous les individus qui la composent puissent se délier des limitations et des contraintes qui l’organisent, afin d’accéder au savoir de soi d’une humanité libre et éclairée ». Vu comme ça, on peut y réfléchir, mais... cette très intéressante réflexion reste dans le cadre de l’État et de la République.

[6Max STIRNER, L’Unique et sa propriété, plusieurs éditions et traductions, par exemple Stock, 1972 (réédition de celle de 1899), L’Âge d’Homme, 1972, Lausanne, Pauvert, 1960, etc.

[7Michel Jeury, Jean-Daniel Baltassat, Petite histoire de l’enseignement de la morale à l’école, Robert Laffont, 230 pages, septembre 2000.

[8Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité ? Paris : Vrin éditeur (Coll. Chemins philosophiques), janvier 2007. 128p. (Note de lecture sur http://penselibre.org/spip.php?article75)

[9Par un abus de langage, certains nomment écoles libres les établissements où l’on endoctrine les jeunes esprits et où l’on cultive les communautarismes.


Brèves

24 juillet 2013 - Jacques Prévert :

"Les religions ne sont que les trusts des superstitions."
(Spectacle /1952)

26 juin 2013 - Ne pas oublier Amina :

Pétition :
http://www.avaaz.org/fr/petition/FR...
et articles http://penselibre.org/spip.php?arti.

24 mai 2013 - Religion modérée...

"Une religion est modérée lorsqu’elle n’a pas de bras armé ; ou quand elle cesse d’y recourir. Ou (...)

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