Boulevard Durand - Chronique d’un procès oublié

pièce de théâtre d’Armand Salacrou
lundi 21 février 2011
par  K.S.
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« J’avais dix ans et mes parents habitaient le Havre, devant la prison, quand éclata l’affaire Durand. Ce fut d’abord un modeste entrefilet de dix lignes dans les journaux locaux, le 10 septembre 1910 intitulé : "SANGLANTE CHASSE AU RENARD". Une rixe entre ivrognes avait éclaté, laissant sur le pavé du quai un mort : un ouvrier qui continuait de travailler pendant la grève des charbonniers, assommé par des grévistes. Quelque jours plus tard à la stupéfaction de tous, on inculpait le secrétaire du syndicat Jules Durand. »

[/(Armand Salacrou)/]

En 1956, la municipalité du Havre avait dédié à Jules Durand un boulevard. C’est cet intitulé que reprend Armand Salacrou [1] dans une pièce, publiée pour la première fois en 1960.

Pendant la grève, l’homme de confiance du directeur, Roussel, recrute des « jaunes » ou « renards » parmi lesquels un dénommé Capron, qui est assommé par des grévistes lors d’une querelle entre ouvriers ivres. Ce fait divers est transformé par le patronat havrais en meurtre que Jules Durand est accusé d’avoir dicté lors d’une réunion.

Police et justice sont aux ordres : Jules Durand sera condamné à avoir la tête tranchée pour un crime qu’il n’a ni commis ni pu commettre.
Armand Salacrou évoque avec tristesse « l’affaire du syndicaliste Durand, anarchiste innocent, tombé dans un traquenard policier, accusé d’un crime, condamné à la peine de mort. Gracié, quand la grâce arrivera, Durand était devenu fou... Dans mon cœur, je prenais parti pour les emprisonnés, pour ceux qu’on affolait de chagrin… »

A ceux qui n’auraient pas lu – ou vu - la pièce [2], et pour donner aux autres le plaisir de s’en souvenir, en voici quelques extraits :

Roussel « Nous savons comment votent ceux qui ont encore le droit de vote, le jour de l’élection : pour le candidat qui paie le plus cher ! Ils arrivent en colonne, le chef de file donnant en même temps, le bulletin et la pièce de cent sous. » (Page 28)

Roussel « Que nos ouvriers cessent pour nous d’être des machines et les accidents du travail nous transforment en criminels. Du sang coule sur les bénéfices. Il y a dans l’homme, ouvrier ou patron, un destin et une mécanique. Et cette mécanique, si vous saviez de quelle façon la concurrence nous contraint de l’employer et de la traiter ! Comme de la ferraille ! Oui, Monsieur le Maire, comme de la ferraille ! D’ailleurs si demain la guerre éclate entre l’Allemagne et la France, avant de faire battre la charge, le général demandera-t-il à ses soldats combien ils ont d’enfants et comment ils aiment leur femme ? Dans sa tête, une seule idée, une seule : gagner la bataille avec ses soldats et ses canons. Et ses soldats se transforment d’un coup, en chiffres, en machines, en canons ! » (Page 31)

Jules Durand : « Pour eux nous ne sommes que des chiffres. Nos souffrances se traduisent dans leurs livres par des additions et des soustractions. Que leur importe notre misère, si leur balance comptable se balance bien, sans un sou de perdu sur leurs bénéfices. Nous réclamons le droit de vivre et ils font des preuves par neuf. » (Page 67)

« Oui, cette fin que d’ailleurs personne ne touchera probablement jamais, finira par ressembler à tous les moyens, utilisés au jour le jour pour l’atteindre. Dans le fond, il y a peut-être pas de fin, il y a peut-être que des moyens ! Alors, qu’ils soient propres ! »

Jules Durand « Et tu crois que les assiettes ne seraient pas encore plus propres si votre eau de vaisselle était plus claire ? Ils vous racontent à Paris : la fin justifie les moyens ! Qu’est-ce que ça veut dire ? D’abord, si on n’attrape pas la fin, on reste avec les moyens sur le dos, et la honte des bonnes intentions, mais il y a plus grave, j’ai bien peur que la fin ne soit faite que des moyens, façonnée par les moyens, et qu’elle finisse par ressembler aux moyens avec lesquels on essaie de l’atteindre. Un mensonge reste un mensonge, même dans la perspective générale de vérité. Et si pour atteindre la vérité, on accumule trop de mensonges, au bout du chemin, c’est sur un immense mensonge qu’on butera ! Oui, cette fin que d’ailleurs personne ne touchera probablement jamais, finira par ressembler à tous les moyens, utilisés au jour le jour pour l’atteindre. Dans le fond, il y a peut-être pas de fin, il y a peut-être que des moyens ! Alors, qu’ils soient propres ! » (Page 180)

A noter :

Le Mercredi 6 avril 2011 aura lieu à Marseille une rencontre – débat avec lecture d’extraits : Autour de la pièce de théâtre d’Armand Salacrou :
[|Boulevard Durand chronique d’un procès oublié|]
Plus d’infos sur : http://penselibre.org/spip.php?arti...

SKS et F.K.


[1Armand Salacrou, né le 9 août 1899 à Rouen - 25 novembre 1989 au Havre

[2Armand Salacrou, Boulevard Durand - Chronique d’un procès oublié,
drame en deux parties, NRF Gallimard, 1ère édition 1er trimestre 1960.


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