Le temps qu’il faudra

au "Temps des noyaux" de Prévert pour ternir notre éclat. Julie A.
vendredi 29 juin 2007
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[*Le temps des noyaux

Soyez prévenus vieillards
Soyez prévenus chefs de famille

Le temps où vous donniez vos fils à la patrie

Comme on donne du pain aux pigeons

Ce temps-là ne reviendra plus

Prenez-en votre parti

C’est fini

Le temps des cerises ne reviendra plus

Et le temps des noyaux non plus*]

[(« Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture, selon une consigne qui proposait de divaguer, de digresser à partir d’un texte « connu » de notre choix. Le but était d’explorer les « possibles » non-écrits de ce texte. J’ai jeté mon dévolu sur Le temps des noyaux et développé un poème en contrepoint de celui de Prévert. » Par Julie A.
Penser libre publie des extrait de ce poème paru en octobre 2005 aux éditions A l’écart. Le texte de Julie est précédé de celui de Prévert, en italique.)]

Si vous n’êtes pas trop gourmands…
Vous pourriez nous dévorer jusqu’à l’os si nous avions les yeux fermés. Mais autour du feu, nos visages léchés par les flammes ont faim. Et nous mangeons toutes les cerises dont vous n’avez pas voulues. Et vous vous relevez de vos cercueils moelleux, où Prévert vous avait condamnés. Vous êtes outrés et venez rendre toutes les joies que vous nous aviez cachées.

Vous rappelant soudain qu’on ne naît pas vieux et que vous avez été aussi heureux. Que vous avez aimé, que vous avez su, l’espace de quelques secondes que ça ne valait pas le coup. Que vous ne ferez pas d’enfants pour les vendre à la mitraille. Mais ce n’était qu’une seconde. Et l’hypnotique mitraille vous a repris sous son épaule. Vous enserrant doucereusement. Une seconde, vous avez voulu danser. Une seconde, vous n’aviez plus cette barre métallique dans le dos et dans les doigts, et vous avez pu caresser vos corps brûlants, courbés sous l’immense chape du désir.

Une seconde où, marionnettes haletantes, vous vous êtes laissés aller à dire « Quelle connerie la guerre ».

Et une vie entière à s’astreindre tellement fort que vous avez marqué le sol de la planète entière de vos pas lourds d’expiations abruties.

Cette seconde s’arrête et vous projette là où vous n’auriez jamais dû aller. Sur les toits de la raison. Et votre corps s’endort sous les nappes de frissons, les vagues de mélancolie. Et vous fermez les yeux. Et vous pleurez, car votre chair ne peut plus contenir toute cette beauté. Et vos rides, vieillards, vos rides se mettent à briller de la sagesse du temps qui passe, qui est passé.

Vous avez un peu de mal à marcher, mais quelque chimère du Royaume de Jeunesse vous tendra bien la main. Et ce ne sera pas grave. Vieillards hypothétiques. Quand je marche dans la rue, nous sommes accolés dos à dos. Je vous porte. Et nous formons ainsi une créature splendide, totale. Vos mains sclérosées tapent frénétiquement sur une machine imaginaire. Mais vous n’avez plus de comptes à rendre. Vous n’avez plus que les joies de l’immobilité à hurler à tout vent. Et lorsque vous regardez ces pigeons par terre, charognards de toujours, je les regarde s’envoler, hirondelles méticuleuses qui s’en vont peindre les nuages.
[…]
Vieillard, mon amour, offre-nous donc ton sourire édenté. Ta bouche béante comme un puits sans fond.

Goûte donc le plaisir de la vitesse et de l’euphorie gratuite. Nous n’avons pas besoin de victoires. Embrasse-moi, vieillard. Je t’offre toutes les défaites de la Terre. Et je te lie à tous ceux qui ont tout perdu dans l’éclat de votre bonne conscience et des obus.

Vos enfants, votre chair, se sont repus des corps amoncelés dans les fosses communes et sur les bas-côtés du chemin. La fleur au fusil, en chantant, ils arrivent. Ils arrivent pour vous manger.

Détalez, vieillards, détalez ! Votre seconde est passée.

Vous avez choisi. Mais quand les ouvriers de l’horreur se réveillent, ils vous détestent. Ils se mettent à courir, la peste sur leur peau, pour se frotter à vous. Et vous souhaiterez ardemment de ne jamais les avoir mis au monde. Cette progéniture salie par ce que vous avez préféré ne pas voir. Erreur. Erreur. Il va falloir faire sans vous puisque vous ne semblez pas capables de donner ni la vie ni la mort correctement.


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