Miguel Benasayag :
"c’est la vie elle-même qui devient résistance"
Article mis en ligne le 14 juin 2011

par K.S.
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Le site « Traverses vives » propose à la lecture un article de Miguel Benasayag paru sur Le Monde du 30.05.11 avec pour titre : « Halte aux méthodes du néomanagement ! » à lire sur http://www.lemonde.fr/idees/article....

En fait, le philosophe et psychanalyste vient confirmer les mécanismes remarquablement décrits par Christophe Dejours dans son livre
"Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale"
(voir note de lecture sur http://penselibre.org/spip.php?arti...).

Voici quelques extraits de l’article de Miguel Benasayag :

"La dureté des temps (souffrance au travail, isolement, fatalisme, dépression) est chaque jour renforcée par l’action de personnages dont la médiocrité et la terne banalité contrastent avec l’intensité du mal qu’ils font."

"Ces agents de la tristesse opèrent dans des domaines de plus en plus étendus, mais il en est certains où leurs méfaits sont assez récents et particulièrement choquants : l’éducation et la santé en font partie.
Ils se présentent en général comme des "managers", des gestionnaires d’un nouveau genre et viennent prendre la place des "anciens" dans des établissements scolaires, des hôpitaux, des centres médico-psycho-pédagogiques, des instituts médicaux-éducatif (IME), etc.

Ordinateur et pointeuse en poche, ils ont pour mission d’apurer les comptes et de "remettre au travail" le personnel. Avec eux, plus de "feignants", d’"assistés", de "privilégiés" (certains ont dû télécharger récemment le portrait de Laurent Wauquiez en fond d’écran...). Ils appliquent le règlement, tout le règlement, rien que le règlement.

Or dans ces endroits singuliers où l’on soigne et où l’on apprend, l’essentiel se passe justement à côté du règlement. Pas contre, mais en dehors. Dans un hôpital, dans un centre psy, la qualité des soins dépend avant tout de la relation avec le patient. Elle passe par l’écoute, le dialogue, le regard, l’attention, et le pari partagé. Une minute peut valoir une heure, une heure une journée, une journée une vie. Aucun logiciel ne peut traiter ce genre de données."

"Ce qu’ils nomment respect de la loi n’est autre qu’une obéissance qu’ils exigent comme une simple compétence, au même titre que savoir lire ou écrire.

Plus d’espace, du même coup, pour la pensée critique et l’autonomie."

"A force de vouloir imposer de la rationalité, en contrôlant les horaires, en voulant rentabiliser chaque minute (chaque euro d’argent public dépensé...), en quadrillant les services, en instituant des rôles de petits chefs et sous-chefs, c’est la contrainte qui devient la règle, épuisant le désir et l’initiative des salariés.
Obligés de travailler dans un univers panoptique où tout est mesurable et transparent, ils perdent le goût de leur métier, s’impliquent logiquement moins, et souffrent au quotidien."

Des méthodes de management sous la pression suffisamment élaborées "pour savoir jusqu’où ne pas aller trop loin, éviter des dérives qui se retourneraient contre leurs auteurs. Ils savent harceler sans dépasser la limite légale."

Banalisation de l’injustice sociale et néo-management aboutissent, comme le faisait remarquer Christophe Dejours à la peur qui casse la réciprocité entre les travailleurs, elle coupe le sujet de la souffrance de l’autre qui souffre aussi, pourtant, de la même situation. [1]

Miguel Benasayag conclut ainsi :

« Ces bouleversements se préparent dans la durée, lentement, discrètement. Et c’est bien de cette façon que la petite armée de ces hommes sans qualités est en train de préparer le terrain d’une société brutale et obscure.
Pour continuer notre travail, dans ces lieux vitaux, il nous faut résister. Mais résister au nom de quoi ? Comme ce pouvoir s’attaque directement à la vie, c’est la vie elle-même qui devient résistance. »

Notes :

[1Christophe Dejours
"Souffrance en France – La banalisation de l’injustice sociale", Seuil, 1998, Collection L’Histoire immédiate, p.68


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