Un monde sans fous ?

dimanche 28 août 2011
par  K.S.
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Il faut saluer la programmation par France 5, le 27 août 2011 à 12 h 25, du film Un monde sans fous de Philippe Borrel [1] alors que vient d’être adoptée une loi sécuritaire dénoncée tout à la fois par les professionnels de terrain (psychiatres, psychothérapeutes, infirmiers, travailleurs sociaux), les patients et leurs familles [2].

Si le régime nazi extermina directement les malades mentaux de son territoire, en France sous l’occupation, plus de 40 000 malades mentaux internés dans des asiles moururent de faim et de misère. C’est une des raisons qui poussa un petit groupe de psychiatres à vouloir fermer les asiles, transformer les hôpitaux en véritables lieux de soins, et mettre en place une psychiatrie qui fut qualifiée d’humaniste, et que l’on pourrait dire simplement humaine.

Aujourd’hui, l’obsession sécuritaire de l’actuelle majorité aboutit à une loi qui, s’ajoutant au poids des restrictions budgétaires en matière d’offre de santé (environ 50 000 lits fermés depuis la décennie 1980) et au pouvoir toujours plus grand des administratifs et des gestionnaires, vient contrecarrer les efforts des professionnels pour accueillir et soigner les patients en souffrance. Beaucoup de malades mentaux se retrouvent soit à la rue, soit en prison.

Dans ce documentaire de 53 minutes, des psychiatres, des infirmiers, des patients, des parents, des magistrats, sont interviewés.

Le Docteur Bokobza dit ainsi : « Je n’ai pas la prétention de supprimer la douleur d’exister. » Mais il propose d’accueillir le patient, de ne pas le laisser seul avec cette douleur effroyable, de lui permettre d’en parler. Et d’établir sur le long terme une relation de confiance. Or la politique actuelle consiste non plus à soigner la personne mais la maladie.

Un infirmier souligne que la tarification à l’acte médical déjà en usage dans les hôpitaux généraux ne correspond pas à la pratique dans les établissements psychiatriques, où il faut prendre le temps d’écouter, d’accompagner, en tenant compte de la problématique personnelle du patient. En effet, les médicaments ne font pas tout.

Plusieurs patients témoignent de l’importance du temps qui leur est accordé, et aussi de la nécessité de structures adaptées.

Une infirmière, en réponse à la tendance sécuritaire : « Les gens le plus en souffrance sont le plus souvent invisibles. »

A l’opposé, une fondation intitulée pompeusement « Fondamental » réunit des chefs d’entreprise, des « décideurs » et des neuropsychiatres qui comptent bien, au moyen d’interventions directes sur le cerveau, régler proprement les problèmes psychiques et ramener à la normalité les patients. De même, cette fondation soutient le projet d’identifier les personnes qui ne sont pas encore malades mais risquent de le devenir. Car, nœud du problème, comme l’exprime sans désemparer la présidente de Fondamental, la députée UMP Marie-Anne Monchamp « Un habitant sur quatre souffre de troubles mentaux. Or, en mettant entre parenthèses un quart de notre potentiel de ressources humaines, nous nous disqualifions sur le plan de la compétition économique. » Balayant « les grands mots » d’humanisme et de valeur de la personne humaine, inopérants selon ses dires, il faut « s’attaquer à des causes précises, avec des enjeux chiffrés » pour rétablir l’équilibre financier de soins qui coûtent si chers.

Mais d’autres formes de « soins » coûtent en effet cher à la Sécurité sociale, mais rapportent gros aux laboratoires qui ont trouvé là un filon d’importance. Car, curieusement, petit à petit, apparaissent des notions telles que « crise de panique », « phobie sociale » (autrefois nommée… timidité) etc., en fait plus de 400 comportements émotionnels répertoriées dans le DSM 4 [3] et ainsi médicalisés, alors que, selon le docteur David Healy (Grande Bretagne) guère plus de dix diagnostics sont utiles dans la pratique réelle.

A ce sujet, le docteur Gori voit dans ce processus, outre une façon commode d’enrichir les actionnaires des labos, le projet de prévenir toute déviance sociale et comportementale, avec une injonction de santé mentale pour tous et à tout âge.

L’enfant qui exprime une difficulté dans sa vie familiale ou scolaire est désormais perçu comme porteur de troubles organiques pour lesquels on mettra en œuvre une rééducation et un traitement médicamenteux, dédouanant l’entourage de sa responsabilité. De même, pour le salarié qui se suicide sur le lieu de son travail, on invoquera non pas le climat de stress et la pression qui empoisonnent l’entreprise mais des difficultés personnelles.

Une Commission européenne a pour mission d’étudier comment réduire les coûts engendrés par les problèmes de santé mentale bien supérieurs selon elle aux coûts des traitements en raison des pertes de productivité !

Christophe Dejours évoque les critères pseudo-scientifiques de sélection utilisés lors d’évaluations des salariés par des « consultants » ou « killers » appelés pour le « dégraissage » d’une entreprise. Mais, bien sûr, avec le libéralisme, chacun doit gérer pour lui-même et concourir pour son propre bien-être aux dépens des autres, et malheur aux perdants…

"En encourageant des programmes de détection et de prévention dans les écoles ou dans les entreprises, ce projet de loi ne concernera pas les seuls malades psychiques, ou leurs familles, mais l’ensemble des Français." dit Philippe Borrel dans la préface de son livre, Un monde sans fous ?

Nous voilà bien loin de la parenthèse née à Saint-Alban [4]
il y a quelques 50 ans…

[(Pour ceux qui ne veulent pas attendre le 27 août ou qui l’auront raté, le documentaire est visionable gratuitement dans sa version longue sur la page du site de Mediapart sur le documentaire « un monde sans fous ? »)].

SKS


[1Un monde sans fous, réalisateur : Philippe Borrel,
production : Cinétevé, Forum des images, participation : France Télévisions, Planète, CNC (Cinéma et image animée). Philippe Borrel est par ailleurs l’auteur d’un livre, sous le même titre, paru aux éditions du Champs social en 2010.

[2Voir à ce sujet le site du Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire (http://www.collectifpsychiatrie.fr)

[34ème Manuel diagnostique et statistique

[4Voir à ce sujet un historique sur http://psychiatriinfirmiere.free.fr....


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