Abu al-’Ala’al-Ma’ari

Poète et penseur libre (973 - 1057)
lundi 5 septembre 2011
par  K.S.
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Il m’arrive assez souvent de choisir, pour un voyage immobile dans le temps et l’espace, un recueil de poésie arabe classique.

Parmi les poètes de la période abbasside, on trouve un certain Abu-l-Ala al-Maari, né en 973, et décédé en 1057.

La teneur de ses textes me parla aussitôt : refus des hypocrisies religieuses, doute quant à la survie d’une âme après la mort, critique de la notion même de Dieu, le tout sans détours et d’une expression profondément humaine.

Qu’on en juge :

"Les habitants de la terre se divisent en deux,

Ceux qui ont de l’esprit mais pas de religion,

Et ceux qui ont de la religion mais pas d’esprit."

Ce qui m’amena à quelques recherches.

Si Abu-l-Ala al-Maari fut aussi bien admiré comme poète, que critiqué pour l’audace de sa pensée libre, il se retrouve, quelques dix siècles plus tard, mis à l’index en novembre 2007 au Salon International du Livre d’Alger (SILA) sur ordonnance du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs [1] algériens.

Abu-l-Ala al-Maari naquit en Syrie, et étudia à Alep, Antioche et Tripoli. Enfant, il devint presque totalement aveugle. A onze ans, il fait connaître ses premiers poèmes réunis sous le titre "L’étincelle d’amadou". Bien d’autres suivront. Les plus marquants sur le plan philosophique sont ceux du second recueil, "Louzoûm ma la ialzam" ("La nécessité de ce qui n’est pas nécessaire") où l’auteur exprime tout à la fois son pessimisme sur les humains et ses doutes religieux, qui aboutissent en fait à une certitude du néant.

Georges Salmon, à qui l’on doit une belle traduction française, donne d’intéressantes précisions quant au personnage du poète et à la réception de ses œuvres [2]

Léonore

[(Le visiteur trouvera, dans la rubrique « Musique des mots », d’autres citations d’Abu Al-Maari : http://penselibre.org/spip.php?arti... )]


[1Fondations religieuses musulmanes

[2Georges Salmon : Un Précurseur d’Omar Khayyam, Le poète aveugle – Extraits des poèmes et des lettres d’Aboû ’l-’Alâ’Al-Ma’arrî, Charles Carrington, Libraire-éditeur, Paris, 1904 (Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer sur http://remacle.org/bloodwolf/arabe/...] :

"La Louzoûmyyat, qui fut composée à intervalles espacés pendant la seconde période de la vie d’Al-Ma’arrî, contient des réflexions pessimistes et ascétiques, des pensées sur la mort, les caprices du sort, l’instabilité de la fortune, sujets souvent traités par les poètes arabes et sur lesquels Aboû’l-’Atayâ nous avait déjà donné une bonne partie de son diwan. Outre ces pensées, Aboû’l-’Alâ expose ses opinions particulières sur quelques sujets, tels que le végétarianisme et la doctrine de l’anéantissement." […]

"Enfin les bons Musulmans ont reproché à la Louzoûmyyat les passages irrévérencieux pour la religion et ses ministres, et qui sont l’expression vivante du caractère gouailleur d’Al-Ma’arrî, car il tourne en ridicule les Juifs et les Chrétiens aussi bien que ses coreligionnaires."

Leila Zhour elle-même poétesse, propose sur http://ecrits-vains.com/points_de_v... un très bel article sur Abu-l-Ala al-Maari dont voici quelques extraits :

"Mille fois reposé, dans mille et mille textes, le doute n’est plus le doute mais, apprivoisé, une certitude d’ignorance. Dieu que l’on nomme, qu’on invoque, n’est qu’une image (sacrilège !) de cette transmutation de l’incertain en renoncement déterminé.

Al maari renonce à la réponse parce qu’il sait son inutilité. Cantonné dans le cheminement du questionnement, ce n’est pas l’invisible qu’il interpelle mais l’homme, seul devant son absence de destinée."

"Il ne nous invite pas à un exhaustif parcours des raisons d’être ou de se maintenir dans une pureté d’âme idéale et, par, ailleurs inaccessible. Non. Il nous propose d’affronter les causes du non-être afin de sortir de l’aveuglement des peurs sans issues. Jour/nuit, contraste éminemment figuratif, si simple, si vieux aussi, qu’on en serait déçu, pour un peu. "Est-ce tout ?" Mais oui. Tout se tient là, entre l’aspiration au sens et le constat de l’absurde. Camus crierait à la révolte. Mais c’est plutôt du côté de Nietzsche qu’on trouverait un lien solide entre le poète de Maarat et notre monde moderne."

Et elle cite, en introduction, ces lignes du poète :

"Mais rien ne justifie cette terreur que tu ressens

Il suffit de réfléchir sainement

pour que s’allège le difficile

car, valide, la raison laisse à l’âme le temps d’aller à sa fin

appelant jeu le sérieux qu’elle rencontre

et pures images éphémères

les belles qui vont et viennent, insouciantes" [[Al Maari : Chant de la nuit extrême, traduction de Sami-ali, Ed Verticales, 1998, p. 33


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