Alphonse Tricheux

Itinéraire d’un arnarchiste
mardi 18 octobre 2011
par  K.S.
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La dernière parution de l’Union pacifiste (octobre 2011 - n° 493) rend hommage tout à la fois à Alphonse Tricheux et aux auteurs Violette et Juanito Marcos [1] qui lui ont consacré un livre très documenté.

Voici cette note de lecture signée René Burget :

[(Violette et Juanito Marcos , historiens sans préjugés pacifistes, livrent l’itinéraire d’un anarchiste, Alphonse Tricheux (1880-1957) [2], après une enquête menée notamment auprès des archives
départementales, des fichiers des RG et des documents des CIRA (Lausanne et Marseille).)]

La vie de cet homme doux, antialcoolique et réservé, ami de Sébastien Faure et de Louis Lecoin, apparaît exemplaire dans sa cohérence avec ses idées émancipatrices.

TRICHEUX voit le jour à Lézignan-Corbières (Aude), le 22 janvier 1880.
Orphelin à quatorze ans, Alphonse apprend le métier de tourneur en
métaux. Son père avait été militant syndicaliste révolutionnaire et travaillait à Béziers dans les ateliers de la Compagnie ferroviaire du Midi.
En 1901, il épouse Pauline Fabre, lingère. Ses fils, Eugène et Paul, naissent
en 1901 et 1903, ce qui le dispense du service militaire, puisque soutien de
famille.

Après que la crise du phylloxera a frappé le Languedoc viticole (1903), la
famille Tricheux décide d’émigrer à La Havane, où elle s’installe en 1905. Leur fille, Noela-Elvire, y est déclarée à la Légation de France en 1906.

Auparavant, en 1896, le général espagnol Weyler, avait installé dans
l’ouest de l’île des camps de concentration, regroupant 400 000 paysans,
qui perdirent leurs terres, voire leur vie.

Cuba se libéra de la colonisation espagnole en 1898, par l’entremise
des soldats des États-Unis (d’où la concession de la base de Guantanamo).

D’abondants capitaux américains s’investirent alors, et l’île connut un fort
développement.

En 1920, ayant échappé aux tourments de la Première Guerre mondiale,
les Tricheux s’installent à Toulouse.

Alphonse y travaille jusqu’à sa retraite dans une coopérative de vingt-six
ouvriers, fabriquant des outils en métal galvanisé. Pauline et sa fille tiennent un atelier de couture à domicile. Toute la famille intègre le Groupe d’études sociales (GES), rassemblant anarchistes
français et espagnols.

Les journaux de gauche, en raison de la proximité des massacres de 14-18,
sont tous pacifistes, à l’instar du Midi socialiste, fustigeant les cérémonies
militaires (14 juillet 1923) : « Pères et mères de famille qui vous indignez contre l’égoïsme des riches, vous à qui on prend vos enfants pour les contaminer dans les casernes, sous prétexte de défense nationale, pour les lancer dans les aventures de guerre et de mort, au profit des capitalistes et de tous les mercantis sans conscience.
Travailleurs, n’assistez pas aux réjouissances
 ! Laissez le 14 Juillet aux réactionnaires.
 »

En 1924, Alphonse devient l’animateur du GES, organise les conférences
et les sept « Tricheux » (mari, femme, deux fils, fille, gendre, bru) diffusent à la criée Le Libertaire, tracts, brochures
et chansons anarchistes.

Il se présente même aux élections législatives de 1924 pour mener, gratuitement et légalement, une campagne antimilitariste et de boycott des urnes. Le but recherché est de libérer les 100 000 réfractaires à la guerre encore détenus dans les bagnes militaires et civils. Action payante car, trois mois après, entre autres, Émile Cottin (qui avait raté un attentat contre Clemenceau en 1919), Georges Rolland (insoumis en 1914) et Jeanne Morand (condamnée pour « agitation contre la guerre ») sortent de prison.

Alphonse Tricheux

En revanche, les militaristes ne digèrent pas le procédé. En juin 1925,
alors qu’Alphonse distribuait un tract contre la guerre du Rif, à la sortie
d’une réunion publique du PCF, salle des Jacobins, il est arrêté. Lors de son
procès, transformé en tribune, il déclare : « Je suis anarchiste. Je saisis
toutes les occasions de faire de la propagande pour mes idées. Étant du
peuple et fils du peuple, je m’adresse aux ouvriers, aux enfants du peuple
que la société capitaliste exploite et brime. Je leur dis : “Faites la guerre à la guerre !”
 » Le 15 janvier 1926, Alphonse est condamné à huit mois de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance dans un but de propagande anarchiste ». Le procureur voulait faire un exemple en frappant fort un « leader » et stopper les menées antimilitaristes à Toulouse.

Renonçant à l’appel, le 15 mars, il est emprisonné à Saint-Michel. Il profite
du régime politique pour faire un livre de coupures de presse, dédié à son
petit fils Floréal Durand-Tricheux.

En 1927, Sébastien Faure loge chez les Tricheux, lors de sa tournée toulousaine, où il dénonce la dictature bolchévique, le cléricalisme, le militarisme…

En 1931, ils accueillent le congrès de l’Union anarchiste (où il est déjà
question de la Deuxième Guerre mondiale).
Les campagnes libertaires s’accélèrent : comité Pro-Justicia, affaire
Sacco et Vanzetti, création d’une coopérative ouvrière d’alimentation,
actions antifascistes, luttes anarchosyndicales, soutien aux anarchistes
espagnols…

1936 : les Tricheux sont la cheville ouvrière d’un réseau libertaire pour
passer des armes vers l’Espagne. En 1937, ils s’installent à Puycerda, juste
de l’autre côté de la frontière, dont ils sont chassés par les milices procommunistes, qui accusent calomnieusement
Alphonse de détenir 200 000 pesetas !

Vieilli, il se replie sur Toulouse en 1938, prévoyant l’arrivée de la Deuxième
Guerre mondiale.

Après 1939, comme beaucoup de pacifistes intégraux, il sauve des vies. Il
crée des réseaux clandestins notamment avec André Arru [3] et Maurice
Laisant.

Alphonse organise le congrès anarchiste interdit de Toulouse, le
19 juillet 1943, grâce à un restaurateur végétarien, afin d’anticiper la reconstruction du mouvement libertaire à la Libération.

Il meurt le 6 octobre 1957. Maurice Laisant lui consacre un article dans Le
Monde libertaire de décembre 1957.

René Burget


[1Auteurs également du livre : Les Camps de Rivesaltes, une histoire de l’enfermement, Nouvelles Éditions Loubatières, 2009.

[2Violette et Juanitos Marcos, Itinéraire d’un anarchiste,
Alphonse Tricheux (1880-1957)
, éditions nouvelles Loubatières,
19 €, 195 p.

[3Sylvie Knoerr-Saulière & Francis Kaigre, Jean-René Saulière dit André Arru, un individualiste solidaire (1911-1999), disponible à l’UPF, 21 €


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