Les « chasse-gueux » de la Charité

Extrait du livre de Jean Contrucci « {Ca s’est passé à Marseille} »
mercredi 26 octobre 2011
par  K.S.
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Le 17 octobre dernier, la municipalité de Marseille, dirigée par Jean-Claude Gaudin, a signé de la main de l’adjointe à la Sécurité Caroline Pozmentier, un arrêté contre la mendicité, touchant tout le périmètre du centre, du Stade Vélodrome à la gare Saint-Charles en passant par le Vieux-Port.

Voilà qui ramène la cité phocéenne à de bien sordides pages de son histoire. Qu’on en juge en découvrant ce texte d’un écrivain marseillais, Jean Contrucci, à lire ci-dessous.

Jean Contrucci : Ça s’est passé à Marseille » [1]

« Comme d’autres en d’autres termes et d’autres lieux, il était chargé de débarrasser la société de ses « sous-hommes ». Sous couvert de « charité », il devait préfigurer plus sûrement un camp de concentration qu’un établissement hospitalier, cet hôpital de la Charité, avec ses hauts murs aveugles sur l’extérieur et ses grilles monumentales. D’ailleurs, dès ses premières années de fonctionnement, il souleva dans Marseille bien des répugnances.

Et il y avait de quoi. On y accueillait parfois des jeunes orphelins qu’on essayait ensuite de placer en ville chez les négociants, comme apprentis ou chez des nantis comme domestiques, mais ce n’était pas là, et de loin, la mission essentielle de ceux qui avaient à faire fonctionner cette œuvre comme une machine répressive contre les miséreux.

Des gardes, tous vêtus de rouge comme les bourreaux, portant l’épée au côté et une bandoulière aux armes du roi, avaient le titre officiel autant qu’infâme de « chasse-gueux ». Ils étaient chargés de « rafler » les mendiants partout où ils les rencontraient. S’ils étaient étrangers à la ville, les malheureux étaient tondus, puis marqués au bras au fer rouge et chassés de Marseille. Désormais, le retour se faisait à leurs risques et périls, puisqu’ils portaient leur signe distinctif. Les nazis n’ont rien inventé.

S’ils étaient Marseillais, les malheureux étaient enfermés à la Charité. Là, soumis à un régime de force où le nerf de bœuf et l’exposition durant des heures le cou pris dans un carcan étaient les instruments de la « réinsertion », ils apprenaient quel sens on donnait en ces lieux au mot « charité ».

En fait personne ne ressortait vivant de cette machine répressive déguisée en établissement de bienfaisance, créée par le Conseil de Ville, qu’un édit de 1662, signé de Louis XIV, destinait avec trois siècles d’avance à assurer « l’épuration ethnique » dans la ville, tout en refusant d’accorder la moindre assistance aux pauvres s’ils n’étaient originaires de Marseille ou domiciliés depuis sept ans au moins.

Alors, devant tant de rigueur satisfaite, le bon peuple de Marseille se révolta. Les chasse-gueux firent les frais de sa réprobation. L’historien Augustin Fabre qui s’est penché sur les registres des délibérations du bureau de la Charité, rapporte les incidents quasi quotidiens entre « gens de peu » (lisez le peuple) et chasse-gueux.

Le 27 décembre 1660 deux archers qui venaient de saisir des mendiants réfugiés dans l’église des Augustins (Saint Ferréol, sur le port) furent pris à partie par une foule indignée qui, les ayant cernés, les couvrit d’injures et leur arracha leurs proies. Un calfat, nommé Chiouse, ne se priva pas de dire à haute et intelligible voix que « ces façons de faire n’estoient que forfanteries, et que tous les recteurs de la Charité estoient des mangeurs ». Des mangeurs de quoi, la chronique ne le dit pas, mais on le devine…

D’autres fois, ce sont les coups de canne qui pleuvent sur les uniformes rouges, assaillis par des jeunes gens outrés de leurs façons. L’arrestation « musclée » d’un aveugle nommé Antoine Laget, devant la porte des Augustins, provoque une véritable émeute de la part des travailleurs du port attirés par ses cris, qui mettent les chasse-gueux en fuite.

On rapporte aussi l’intervention énergique du sieur Belerot et d’un teinturier nommé Julien qui, apercevant deux chasse-gueux escortant un mendiant vers la Charité, délivrent le malheureux en « accablant de coups et en traînant par les cheveux » les représentants de l’ordre.

L’opinion publique marseillaise est tellement « montée » contre l’institution que l’on réimprime en 1699 un livre destiné à réfuter les critiques contre les rigueurs en pratique à l’hôpital de la Charité. Son titre : La mendicité abolie dans la ville de Marseille par l’hôpital général, trahit la volonté de falsification des réalités.

Personne n’est dupe. Surtout quand on connaît le règlement en vigueur derrière les hauts murs. On y admet, en sus des miséreux en placement forcé, des pauvres âgés qui ne veulent (ou ne peuvent) pas mendier et demandent asile. Les hommes doivent être âgés de soixante ans et les femmes de cinquante. Ce qui à l’époque vous classe parmi les vieillards. Ceux-là, venus de leur plein gré, n’ont droit qu’à une sortie tous les quinze jours. Sauf s’ils ne se sont pas confessés dans le mois, auquel cas ils restent bouclés.

Quant aux enfants des deux sexes, admis à partir de l’âge de sept ans, leur sort n’est guère plus enviable. Ils se couchent à quatre par lit et mal nourris, mal soignés, tombent comme des mouches. Des ateliers fonctionnent à l’intérieur de l’hôpital où se côtoient enfants et vieillards, les seconds pouvant transmettre leur savoir-faire aux premiers. Mais ici encore, le nerf de bœuf règne en maître. Il faudra des plaintes répétées pour que les recteurs de la Charité, dans leur immense bonté, substituent aux nerfs de bœuf « des petits fouets », longtemps d’un usage courant.

Ceux qui résistent à pareils traitements sont tenus d’assister à tous les convois funèbres des bienfaiteurs de la Charité ayant contribué par leurs dons et aumônes à la pérennité de l’œuvre. Aux plus doués, on donne des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul. Les garçons jugés « propres à la marine » reçoivent des leçons de pilotage et d’hydrographie. En principe chaque capitaine est tenu de recevoir comme mousse un garçon de la Charité. Mais bien peu se conforment à l’ordonnance.

Il y eut plus de mille détenus dans l’hôpital-prison, nombre atteint en 1760. La Révolution elle-même, malgré des intentions que les troubles empêchèrent de réaliser, ne parvint pas à remédier humainement à la situation. Elle supprima les rafles des gueux, rebaptisa la Charité Hospice de la Vieillesse et de l’Adolescence, mais, comme avant, on manqua de tout pour l’entretien et la bonne marche de l’institution qui continuait à accueillir vieillards indigents, infirmes et enfants trouvés ou orphelins, dans des conditions affreuses d’hygiène et de promiscuité.

Le bâtiment lui-même, aujourd’hui orgueil du patrimoine architectural de Marseille, connut une lente décrépitude, tour à tour casernement pour troupes coloniales, dépôt de fruits tropicaux, abri pour les sans-logis qui l’avaient squattérisé en grand.

Il attendait une fin ignominieuse quand une prise de conscience de la municipalité Gaston Defferre, aidée par le ministre de la Culture de l’époque, Michel Guy, lui donna – au terme de dix années de restauration – une seconde vie vouée aux arts plastiques, aux expositions, à la musique, au cinéma, qui trouvent ici un cadre incomparable.

Mais le visiteur qui s’extasie sur l’audace de la coupole ovoïde imaginée par Puget, ou la grâce simple et l’élégance des trois étages de pierres roses en arcades ne doit pas oublier que ce lieu où souffle aujourd’hui l’esprit fut pour des milliers de Marseillais privés de liberté, un lieu de souffrance et de mort, au terme d’un désespoir sans fin.

Jean Contrucci


[1Jean Contrucci : Ça s’est passé à Marseille »
Chroniques publiées dans le Provençal - Editions Autres Temps 1996. Pages 34 à 37


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