Hypatie, l’étoile d’Alexandrie

mercredi 31 octobre 2012
par  K.S.
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En janvier 2010 sortit en France un film du réalisateur espagnol Alexandro Amenàbar, intitulé « Agora » avec pour sujet la vie – et la mort – d’Hypatie, savante d’Alexandrie aux IVème et Vème siècles de notre ère.

Le film eut un succès mitigé, il rencontra aussi des difficultés de distribution aux États-Unis et en Italie parce que réputé « antichrétien » et fut carrément interdit en Égypte pour « insulte à la religion ».

Des écrivains, des poètes [1], des libres penseurs l’ont choisie comme symbole de la liberté de pensée martyrisée par les fanatiques. Hypatie figure dans le Dictionnaire rationaliste qui indique : « … dans une ville divisée par les antagonismes religieux, en proie aux pires violences, elle s’attira la haine des sectes chrétiennes, pour qui son enseignement tolérant se présentait comme un vivant reproche. »

Tout récemment, Olivier Gaudefroy lui a consacré une belle biographie [2], faisant le tour des données accessibles et situant bien le monde et la ville dans lesquels elle vivait.

Bien des zones d’ombre subsistent, pour l’année de sa naissance déjà : 355, 370, 390, alors que l’année de son décès est certaine : 415. Qui furent ses meurtriers ? Là aussi, plusieurs hypothèses sont à envisager. Cependant, quel que soit le groupe de fanatiques incriminé, l’influence des chrétiens et particulièrement celle d’un patriarche, Cyrille, semble avérée. Ce fut un massacre effrayant digne des atrocités qui font aujourd’hui la une des médias. En effet, Hypatie mourut lapidée, puis son corps fut démembré et brûlé.

Hypatie peut être considérée comme une philosophe néoplatonicienne, mais également une savante d’envergure, fille d’un mathématicien et astronome, Théon, dont elle continua les travaux. Malheureusement, quasiment aucune trace ne reste de ses œuvres, probablement en raison de l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie. Elle a laissé le souvenir d’une femme aussi belle qu’intelligente, refusant le mariage pour se consacrer exclusivement à la science, à la philosophie et à l’enseignement.

Olivier Gaudefroy la situe ainsi :

« Hypatie se rattachait donc au courant le plus rationnel et le plus tolérant du néoplatonisme, car, des deux écoles rivales d’Athènes et d’Alexandrie, la première prônait la défense du paganisme, tandis que la seconde, celle de la savante alexandrine, se voulait neutre à l’égard de la religion, permettant ainsi une coexistence harmonieuse de maîtres et de disciples chrétiens et païens.

Hypatie, portrait imaginaire

Hypatie n’était pas chrétienne et n’appartenait à aucune communauté religieuse. Elle n’est pas connue pour avoir pratiqué un des cultes traditionnels tant grecs, qu’égyptiens, adhérant plus volontiers aux vérités spirituelles de la philosophie. Elle admettait tout le monde à ses cours, faisant fi de l’idéologie, de la pensée ou de la religion de ses auditeurs. Elle devait confesser une forme de spiritualité moniste, s’opposant en cela à la vision des philosophes dualistes. L’unité du monde chez des monistes spiritualistes tels que les néoplatoniciens était caractérisé par l’esprit, tandis que chez les monistes matérialistes, tels les atomistes Démocrite, Épicure ou Lucrèce c’est la matière seule qui est réelle. La tradition philosophique du néoplatonisme défendait l’idée que tout était issu de l’Un, directement ou indirectement, et qu’il n’y avait pas de séparation entre l’Un et le monde, a contrario de la distinction défendue à cette période entre Dieu et sa création par les théologies juive et chrétienne… »

La fin tragique d’Hypatie intervient dans un contexte politique troublé : le patriarche de la ville, Cyrille, ne cache pas sa volonté de soumettre les autorités publiques au magistère religieux chrétien. Le préfet, Oreste, résiste tant bien que mal. Hypatie est une de ses proches, et peut-être une conseillère. Hypatie, femme, philosophe, scientifique et mathématicienne, reconnue pour ses qualités intellectuelles et son attitude tolérante, devint la cible de Cyrille, probable commanditaire de son assassinat par un groupe d’hommes surexcités, auxquels on affirma que la savante pratiquait la sorcellerie.

L’auteur fait remarquer que les Églises catholiques comme orthodoxes n’ont pas hésité à canoniser Cyrille. En 2007, le pape Benoît XVI rappelait les mérites du patriarche alexandrin : « …pas un mot ne fut prononcé sur son comportement violent et brutal, ni sur ses exactions envers les juifs, ni non plus sur les évènements tragiques qui conduisirent à l’assassinat d’Hypatie, sans doute par peur que ses " mérites " douteux ne viennent ternir la sainteté de Cyrille. »

Hypatie n’était pas athée. Mais son attitude de tolérance vis-à-vis des convictions différentes des siennes, sa recherche de la connaissance scientifique, permettent de la situer, pour son époque, comme une penseuse libre, incontestablement victime de l’intolérance religieuse, et en ce sens, le film « Agora » et son message mériteraient d’être mieux connus et diffusés, de même que l’ouvrage d’Olivier Gaudefroy.

SKS


[1Notamment Charles Kingsley, Leconte de Lisle, Gérard de Nerval, Maurice Barrès, plus récemment Umberto Eco.

[2Olivier Gaudefroy, Hypatie, l’étoile d’Alexandrie, Ed. Arléa, mai 2012.


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