"Les identités meurtrières" par Amin Maalouf

Identité et appartenances par K.S.
samedi 5 janvier 2008
par  K.S.
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Parmi les multiples réactions aux attentats du 11 Septembre sur les tours jumelles de New York, on a souvent entendu dire « nous sommes tous américains », formule détournée du célèbre « nous sommes tous des juifs allemands ». Dans les deux cas, il semble que l’on ait besoin de s’identifier avec les victimes pour exprimer sa solidarité.
Or, en ces temps de guerres et de massacres, où l’on détruit l’autre parce qu’il n’a pas la même langue, la même couleur, la même religion etc., un livre paru en 1998 m’a semblé pouvoir éclairer utilement la question. Amin MAALOUF pose les termes du débat de prime abord avec ce titre « les identités meurtrières ». [1]

Le ton général est celui de la conversation simple et familière, ce qui n’empêche pas le recours aux définitions :
« Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne », notion bien connue des individualistes comme des biologistes, mais développée ainsi un peu plus loin : « L’identité de chaque personne est constituée d’une foule d’éléments qui ne se limitent évidemment pas à ceux qui figurent sur les registres officiels… appartenance à une tradition religieuse ; à une nationalité, parfois deux ; à une famille plus ou moins élargie ; à une profession ; à une institution ; à un certain milieu social… Mais la liste est bien plus longue encore, virtuellement illimitée : on peut ressentir une appartenance plus ou moins forte à une province, à un village, à un quartier, à un clan, à une équipe sportive ou professionnelle, à une bande d’amis, à un syndicat, à une entreprise, à un parti, à une association, à une paroisse, à une communauté de personnes ayant les mêmes passions, les mêmes préférences sexuelles, les mêmes handicaps physiques, ou qui sont confrontées aux mêmes nuisances. […] C’est justement cela qui caractérise l’identité de chacun : complexe, unique, irremplaçable… »
De manière plus concrète encore « Sans doute un Serbe est-il différent d’un Croate, mais chaque Serbe est également différent de tout autre Serbe, et chaque Croate de tout autre Croate. »

Franco-libanais de culture chrétienne et de langue arabe, Amin MAALOUF met en cause la confusion entre l’appartenance et l’identité. Réduire l’identité à une seule appartenance, outre le fait d’appauvrir les individus, les installe dans une attitude « sectaire, intolérante, dominatrice, quelquefois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs. »
Quand se développe l’esprit de vengeance au nom des persécutions endurées, « [...] on ne sait jamais où s’arrête la légitime affirmation de l’identité, et où commence l’empiètement sur les droits des autres…Nous dénonçons une injustice, nous défendons les droits d’une population qui souffre, et nous nous retrouvons le lendemain complices d’une tuerie. »
L’auteur remarque à ce sujet que, pour la plupart, les massacres et les conflits sanglants de ces dernières décennies sont liés à des « dossiers » identitaires. Les victimes d’hier peuvent devenir les bourreaux d’aujourd’hui, mais cette distinction vaut surtout pour les observateurs extérieurs, car pour ceux qui sont directement impliqués dans ces conflits identitaires, il y a seulement NOUS, forcément victimes, et EUX, forcément coupables. « Et lorsque notre regard, je veux dire celui des observateurs extérieurs, se mêle de ce jeu pervers, lorsque nous installons telle communauté dans le rôle de l’agneau, et telle autre dans le rôle du loup, ce que nous faisons, à notre insu, c’est d’accorder par avance l’impunité aux crimes des uns. » Amin MAALOUF s’insurge aussi contre l’idée que les massacres seraient « inhérents à la nature humaine. »

Il faudrait donc un profond changement pour ne pas avoir à choisir entre l’affirmation outrancière de son identité et la perte de toute identité, « entre l’intégrisme et la désintégration », entre « la négation de soi-même et la négation de l’autre. » Sinon, nous formerons « des légions de fous sanguinaires, des légions d’égarés. » Bien évidemment, et le mot intégrisme nous y amène, il s’agit de réfléchir sur les conséquences de la rencontre, ou de la confrontation entre le modernisme occidental et d’autres systèmes de références. En comparant les deux monothéismes conquérants – le christianisme et l’islam – « on découvrirait d’un côté une religion longtemps intolérante, porteuse d’une évidente tentation totalitaire, mais qui s’est peu à peu muée en une religion d’ouverture ; et de l’autre côté une religion porteuse d’une vocation d’ouverture, mais qui a peu à peu dérivé vers des comportements intolérants et totalitaires. » Je ne souscrirai pas totalement, on s’en doute, au terme de religion d’ouverture concernant la chrétienté. Un petit tour en Irlande suffirait à relativiser, voire contredire totalement le propos d’Amin MAALOUF qui par ailleurs reconnaît : « Sans aller jusqu’à soutenir que la modernisation s’est faite contre la religion, il serait raisonnable de dire que celle-ci n’en a pas été la « locomotive », qu’elle a plutôt opposé, tout au long, une résistance souvent farouche, et qu’il a fallu que la poussée en faveur du changement soit profonde et puissante et continuelle pour que cette résistance s’atténue et que la religion s’adapte. » Or, remarque l’auteur, « Cette poussée déstabilisante et salutaire na jamais eu lieu au sein du monde musulman. » A contrario, cette mutation a peu à peu placé l’Occident dans une position de modèle culturel et économique dominant. C’est du reste contre quoi s’insurgent les militants islamistes. « Quand la modernité porte la marque de « l’AUTRE », il n’est pas surprenant de voir certaines personnes brandir les symboles de l’archaïsme pour affirmer leur différence. » Ce que note là Amin MAALOUF, d’autres l’ont également analysé, notamment dans le domaine des religions (CF « La revanche de Dieu » de Gilles Kepel ). [2]
Mais le modèle occidental s’associe avec l’étalage des richesses, et aussi avec le colonialisme et ses nombreuses séquelles. Ainsi « tous ceux qui ne sont pas nés avec une limousine sous le balcon, tous ceux qui ont envie de secouer l’ordre établi, tous ceux que révoltent la corruption, l’arbitraire étatique, les inégalités, le chômage, l’absence d’horizon, tous ceux qui ont de la peine à trouver leur place dans un monde qui change vite sont tentés par la mouvance islamiste. Ils y assouvissent leur besoin d’identité, leur besoin d’insertion dans un groupe, leur besoin de spiritualité, leur besoin de déchiffrage simple de réalités trop complexes, leur besoin d’action et de révolte. »

Quelles pistes propose donc Amin MAALOUF : « Séparer l’Eglise de l’Etat ne suffit plus ; tout aussi important serait de séparer le religieux de l’identitaire. » Puis, à propos de la marche vers la mondialisation, et de la méfiance envers les idéologies, le progrès, méfiance motivée par les trahisons et les effets pervers des unes et de l’autre, l’auteur insiste sur le fait que « […] les nouveaux moyens de communication, qui nous amènent à affirmer, par réaction, nos différences, […] nous font également prendre conscience de notre destin commun. » On pourrait espérer une nouvelle approche de l’identité « qui serait perçue comme la somme de toutes nos appartenances, et au sein de laquelle l’appartenance à la communauté humaine prendrait de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un jour l’appartenance principale ». Ce qu’expriment les CITOYENS DU MONDE en affirmant « Nous avons les moyens de mettre en place une mondialisation solidaire et humaine ».
Un des mérites du livre d’Amin MAALOUF est d’aborder directement la question des communautés, des identités religieuses et/ou culturelles, sans nier la base de réalités qu’elles constituent, pour proposer le postulat de l’universalité hors des traditions réductrices : « Il ne peut y avoir d’un côté une charte globale des droits de l’homme, et de l’autre des chartes particulières, une charte musulmane, une charte juive, une charte chrétienne, une charte africaine, une charte asiatique, etc. » ce qui implique « le droit de vivre en citoyen à part entière sur la terre de ses pères sans subir aucune persécution ni discrimination ; le droit de vivre, où qu’on se trouve, dans la dignité ; le droit de choisir librement sa vie, ses amours, ses croyances, dans le respect de la liberté d’autrui ; le droit d’accéder sans entraves au savoir, à la santé, à une vie décente et honorable » toutes expressions de droits fondamentaux qui ne peuvent être déniés « sous prétexte de préserver une croyance, une pratique ancestrale ou une tradition. En d’autres termes, une mise en pratique vivante du principe de laïcité et de respect des droits des humains.
Le désir d’identité ne devrait donc être traité ni par la persécution, ni par la complaisance. Et pour ramener sur le plan de l’individu cette question complexe, « L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence. »


[1Ed. Le livre de poche. Grasset. 1998.

[2Ed. Seuil. Coll. L’épreuve des faits. 1991.


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