Catherine Kintzler : Qu’est-ce que la laïcité

S.K.
jeudi 17 janvier 2008
par  K.S.
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[*[(Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité ?Paris : Vrin éditeur (Coll. Chemins philosophiques), janvier 2007. 128p.)]*]

Article paru dans le numéro 19 de Réfractions (hiver 2007/2008)

Parmi les nombreux livres traitant de ce sujet, celui-ci se distingue par sa concision et l’originalité de son approche, essentiellement philosophique. Il s’adresse clairement aux étudiants ainsi qu’au « grand public cultivé ».

L’auteur examine d’abord le concept central de la tolérance avec une référence à Locke [1] qui énonce dans sa Lettre sur la tolérance le principe de la séparation de la sphère privée et de la sphère publique. Cependant, si selon lui personne ne devrait être tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre, il exclut ceux qui nient l’existence d’une puissance divine : La parole, le contrat, le serment d’un athée ne peuvent former quelque chose de stable et de sacré et cependant ils forment les liens de toute société humaine au point que, la croyance en dieu elle-même supprimée, tout se dissout, ce qui n’est pas sans évoquer les propos de Régis Debray dans Les communions humaines…  [2] le lien politique ayant pour modèle et fondement le lien religieux.

Pierre Bayle [3] quant à lui considère que, privés du soutien d’une communauté de croyants et de l’espoir d’un « arrière-monde », les athées plus encore que d’autres se retrouvent assujettis aux lois. Il s’agit là d’une tolérance élargie, dans laquelle le lien social et le lien politique sont disjoints.
Ainsi, trois propositions pourraient être énoncées :
-  Personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre.
-  Personne n’est tenu de n’avoir aucune religion.
-  Personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune.
Si cela clarifie la question de l’interdiction de toute religion dans l’athéisme d’Etat, qui ne saurait relever de la laïcité, cela suffit-il à définir cette dernière ?

Pour ce faire, deux autres conditions sont nécessaires :
-  L’abstention absolue de la puissance publique en matière de croyance – exclusion d’une religion officielle, même civile.
-  L’exclusion des communautés (qu’elles soient confessionnelles ou non) de la formation de la loi : la loi ne peut émaner que des individus-citoyens constitués en représentation générale.
L’association politique ne se fonde donc pas sur des communautés existantes mais accorde par principe la primauté à l’individu. A ce sujet, Catherine Kintzler note que l’inscription d’un sujet au régime d’une minorité l’identifie à celle-ci avant de l’identifier comme sujet : au prétexte qu’on reconnaît ainsi des particularités, on risque de reléguer au second plan la singularité.

Alors que le modèle de la tolérance reste attaché à un réel social qu’il s’agit d’harmoniser […] la laïcité raisonne au-delà de la prise en compte des forces existantes […] en termes de conditions de possibilités a priori. La liberté y est envisagée par principe et de manière purement formelle, sans recevoir de contenu, et non comme le motif et l’effet de la juxtaposition réglée des différentes options de croyance et d’incroyance. Par conséquent, il ne peut y avoir de pacte, de contrat, de concordat laïque, notions liées à la pré-existence de parties prenantes ; par ailleurs, la laïcité ne saurait être considérée comme une doctrine, puisque étant une condition de possibilité, un espace vide où vont pouvoir s’inscrire les différentes options possibles, elle ne saurait y être incluse.

Au lieu de la communauté, une forme d’association (non stirnérienne, on va le voir). Pour reprendre les termes de Condorcet [4] : Chaque homme, en votant pour l’établissement d’une puissance législative régulière, lui dit : ‘Je vous établis pour régler la manière d’assurer à mes concitoyens comme à moi la jouissance de mes droits : je me soumets à obéir aux volontés générales que vous érigerez en lois ; mais je dois mettre des limites à ce pouvoir, et vous empêcher d’employer contre mes droits la puissance que je vous donne pour les défendre. Voilà quels sont ces droits, et vous ne pourrez y porter atteinte. Voilà les dangers qui peuvent résulter, pour ces droits, de l’autorité confiée à la puissance publique ; vous ne pouvez les y exposer. Voilà ceux qui résultent nécessairement de l’état social, vous y apporterez remède’. Condorcet mit l’enseignement comme condition de l’apprentissage de la liberté, ce que synthétise Catherine Kintzler en ces termes : La métamorphose de l’homme en citoyen ne repose pas sur l’abnégation, l’enthousiasme et la croyance en des « valeurs », mais sur un travail de reconquête de soi-même qui suppose l’épreuve du doute et dont le modèle est le processus de la connaissance. D’où l’enjeu de l’école, qui devrait être, loin des enseignements doctrinaires ou du relativisme culturel, le lieu d’apprentissage de la pensée critique. L’usage courant qui est fait actuellement dans l’enseignement de la tolérance, selon lequel toutes les opinions sont respectables aboutit à juxtaposer différentes « valeurs » et croyances où chacun, chaque groupe s’identifie à lui-même et campe sur son propre espace : le moindre contact, dès qu’il sort de l’indifférence ou de la curiosité polie, ne peut alors être qu’un affrontement. Au contraire, la laïcité ne pouvant s’enseigner comme une évidence suppose « une formation à la pensée réflexive et critique […] Que cet espace critique soit abandonné ou ébranlé, et le concept de laïcité s’en trouverait affecté.

Avec la primauté de la communauté sur l’individu, les religions considérées comme « fait social » et donc incontournables, il s’agit d’un mouvement plus général, une inquiétude devant tout ce qui pourrait trouer le « lien social » : Dans cette configuration, bien qu’il soit permis de ne croire à aucune religion en tant qu’elle a un contenu, il est exclu qu’on échappe à la forme du religieux, exclu qu’on s’avise d’être incroyant sur la question du lien et sur la nécessité de la liaison. […] Voilà le point où le principe de laïcité est ouvertement contredit. […] La pensée politique est alors subordonnée, non pas à tel ou tel fait religieux, mais à la forme de ce qui constitue un fait religieux : la forme sacralisée du lien comme appartenance.

L’ouvrage est complété par deux textes de référence assortis de commentaires : John Locke, Lettre sur la tolérance, et Jean Antoine Nicolas de Condorcet, Rapport et projet de décret relatifs à l’organisation générale de l’instruction publique.


[1John Locke, Lettre sur la tolérance, publiée en latin en 1689, trad.fr. R. Polin, Paris, PUF, 1965.

[2Régis Debray, Les communions humaines – pour en finir avec « la religion », Bibliothèque de culture religieuse, Fayard, février 2005. En finir avec « la religion » mais en instituant la croyance comme seul garant du lien social et écartant le doute. Régis Debray est aussi le rédacteur du Rapport sur l’Enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Odile Jacob, 2002.

[3Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d’entrer », éd. J.M. Gros, Paris, Presses Pocket, 1992, et Les Fondements philosophiques de la tolérance, Paris, PUF, 2002.

[4Condorcet, Déclaration des droits (1789), éd. Arago, Paris, Didot, 1847-1849.


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