De la désobéissance pacifique

par "anitandre"
mardi 19 novembre 2013
par  K.S.
popularité : 2%

Tiré des chroniques "Achaïra", cet article a été initialement publié sur le site du
Cercle libertaire Jean-Barrué (33)
http://cerclelibertairejb33.free.fr... le 6 septembre 2013.

Le 1er décembre 1955, une couturière de 32 ans monte dans un bus et s’assoit après avoir payé son ticket. Le chauffeur lui dit de changer de place et d’aller s’installer au fond du véhicule.
Elle refuse.

C’était à Montgomery, aux États-Unis, le premier acte d’une campagne de boycott contre la ségrégation raciale. La femme, une Noire, se nommait Rosa Parks.

Par le passé, d’autres personnes avaient refusé cet apartheid dans les bus ; leur indiscipline leur valut interpellation par la police et amende mais ne déboucha sur aucune action collective. Cette fois, le geste d’une seule personne enclencha le combat de toute une ville. Le monde entier en fut informé.

Le moyen d’action choisi fut donc le boycott − qui ne produit que des dommages matériels −, méthode couplée expressément avec la non-violence. Ce sont essentiellement des chrétiens qui menèrent cette lutte avec la crainte qu’elle ne dégénère en différents actes de violence ; ce qui arriva en de nombreuses occasions.

Pour justifier ce choix pacifique, ces chrétiens − dont le pasteur Martin Luther King − s’appuyaient sur les Évangiles.

Mais cette inquiétude face à la violence, soit pour l’écarter, soit pour la prévenir, peut avoir d’autres sources que religieuses. François Sébastianoff, en 2013, écrit que « l’évitement de la violence a sans doute des origines lointaines. Une espèce ne saurait se perpétuer sans éviter la violence interspécifique. Il existe des hypothèses solides sur le rôle apaisant des primates femelles, ou sur celui des femmes dès le paléolithique. »

Quant à nous, nous disions, dans un précédent écrit, que, si l’un des caractères de l’action non-violente était d’être ouverte à tous : hommes, femmes, enfants, vieillards, handicapés, etc., il s’agissait surtout d’empêcher la formation de groupes spécialisés dans le combat violent et d’éviter ainsi la création d’une élite, en puissance de confisquer le pouvoir parce qu’elle possède les armes.

Il s’agit de lutter contre toute domination.

Et nous sommes de plus en plus persuadés que le but que nous poursuivons − une société libertaire − est tout entier contenu dans les moyens que nous emploierons pour y parvenir.
On pourra, par ailleurs, se pencher avec intérêt sur l’affirmation de certains de nos amis qui pensent que l’anarchisme est contenu dans la non-violence en soi et dans la non-violence en action. Mais sans doute est-ce un autre débat…

La non-violence serait maintenant à la mode

Si la violence armée continue de se déchaîner de par le monde – en Syrie actuellement, dans différents pays africains en permanence, à Gaza il y a peu de temps, etc. –, on aura remarqué, inversement, des actes individuels, des actions de petits groupes d’où la violence est bannie ; et ce quelquefois au grand bonheur des journalistes et surtout des photographes.
Ainsi, à Pékin, l’image d’un homme seul qui s’efforce, du moins symboliquement, de bloquer la progression d’une colonne de chars de l’Armée populaire de libération sur la place Tiananmen pendant les émeutes de 1989 a fait le succès de Jeff Widener, le photographe qui a immortalisé cet homme face aux tanks.

Ainsi, en Turquie, à Istanbul, un jour de juin 2013, un homme est resté immobile, les mains dans les poches, un sac et des bouteilles d’eau à ses pieds. Pendant cinq heures, il a fixé l’immense portrait du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, accroché au sommet de l’ancien centre culturel sur la place Taksim ; cela pour contrer l’interdiction de manifester en ce lieu. Son geste politique s’est propagé à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Il porte le nom de « duranadam », c’est-à-dire : l’« homme debout ». Son action pacifique est devenue en quelques jours une nouvelle forme de contestation reprise dans le monde entier.

Du côté des femmes, on remarquera les interventions féministes des Femen aux seins nus qui ont fait des adeptes jusqu’en Tunisie, pays musulman.

À Moscou, trois jeunes femmes du groupe des Pussy Riot sont placées en détention provisoire en mars 2012, puis condamnées, pour avoir, selon la justice russe, profané l’autel de la cathédrale du Christ-Sauveur, le 21 février 2012, en exécutant, encagoulées, avec guitares et sonorisation, un Te Deum punk particulièrement iconoclaste intitulé Marie, mère de Dieu, chasse Poutine !

Au Liberia, en 2002, Leymah Gbowee, une mère de six enfants, a réussi à convaincre des milliers de femmes à s’élever contre la violence des hommes par des sit-in et, surtout, par la grève du sexe. Faut-il rappeler la comédie d’Aristophane, Lysistrata, du nom de l’épouse d’un des principaux citoyens d’Athènes ? Elle incita les femmes de Grèce à forcer leurs maris à mettre bas les armes en les privant de toute caresse sexuelle jusqu’à ce qu’ils signent la paix.
Au Canada, en novembre 2012, à Toronto, ce sont un millier d’hommes qui défilent en marchant dans des chaussures à hauts talons, manifestant contre la violence faite aux femmes. L’idée a pour origine un dicton : « Tu ne comprends pas les gens tant que tu ne marches pas un kilomètre dans leurs chaussures. »

Parlerons-nous des chaînes humaines dans les pays Baltes ? En 1989, ils étaient 2 millions (Estoniens, Lettons et Lituaniens) à se tenir par la main pour réclamer leur indépendance. À l’époque, la population de ces trois pays réunis représentait 7 millions d’habitants.
Profitant de la désorganisation de l’URSS, en mai 1990, le nouveau Soviet suprême de Lettonie proclame l’indépendance. Cela entraîne une réaction violente de la partie russe de la population. Fin décembre de la même année, des forces du KGB sont rassemblées publiquement à 25 kilomètres de la capitale. Le 2 janvier 1991, les forces spéciales russes (Omon) prennent d’assaut le centre d’information de Riga. Les jours suivants, la tension monte, manifestations et contre-manifestations se suivent. Le 11 janvier, les forces russes lancent une attaque contre la Lituanie voisine et, dans la nuit du 12 au 13 janvier 1991, elles prennent d’assaut la tour de télévision de Vilnius, faisant 14 morts parmi la population sans armes. Apprenant cela, le Front populaire de Lettonie appelle, le 13 janvier, à se rassembler sur la place de la cathédrale. Sept cent mille personnes s’y retrouvent, femmes, enfants et personnes âgées. Des barricades sont construites à partir de camions et autres engins mécaniques. Les rues sont bloquées. Un bouclier humain est mis en place. Il n’y a pas d’armes, les cocktails Molotov bricolés sont confisqués. La non-violence est la règle.
Le 25 janvier, des manifestations de solidarité ayant eu lieu à Moscou, les barricades sont levées, le pouvoir russe a reculé.

Plus près de nous, le 11 mai 2013, à Notre-Dame-des-Landes, une chaîne humaine réunissant 40 000 personnes (12 000 selon la préfecture) − venues protester de toute la France contre le projet d’aéroport − s’est déployée sur une longueur de 25 kilomètres.
En Syrie, actuellement, l’option non-violente a été majoritairement écartée ; il semblerait que la violence armée soit plus appropriée aux ambitions de pouvoir politique des différentes factions. Pour autant, il existe un mouvement non-violent syrien dont on ne parle pas ou si peu.

Nous pourrions allonger la liste de ces actions qui, pour certaines, se sont inspirées du livre de Gene Sharp De la dictature à la démocratie. Il y répertorie, en effet, un certain nombre de moyens de lutte non-violents, certes pas toujours très originaux, comme l’utilisation de slogans, caricatures, tracts, pamphlets, livres, journaux et revues, écriture au sol, piquets de grève, protestations dénudées, grève du sexe, pièces de théâtre et musique, chants, marches, sit-in, et puis également différentes sortes de boycotts, la désobéissance sociale, le refus de payer l’impôt, les grèves d’avertissement, la désobéissance à des lois « illégitimes », la grève générale, etc.

Par leur nombre, ces moyens peuvent exciter l’imagination et ouvrir des perspectives…
Il va sans dire que notre ambition est plus grande car nous voulons, en toute immodestie, faire une révolution, une révolution qui ne serait pas la répétition des révolutions précédentes. Mais nous sommes encore enfermés dans des modèles ouvriéristes alors que le mode de production capitaliste s’est modifié de façon fondamentale.

Notre compréhension du monde doit donc être bousculée et doit rechercher le nouveau sujet de l’histoire qui transformera le monde.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Sources

- Aristophane, Lysistrata, Arléa, 112 p.

Noack, Hans-Georg, L’Insurrection pacifique de Martin Luther King,
Alsatia éd., 1967, 448 p.

- François Sébastianoff, Ni magie ni violence.
Deux paris contre toute domination, Atelier de création libertaire, 2013, 304 p.

- Gene Sharp, De la dictature à la démocratie, L’Harmattan, 2009, 138 p.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Sur le web

- http://www.france24.com/fr/20130621...

- http://www.africanspotlight.com/201...

- http://www.jolpress.com/syrie-carte...

- resistance-non-violente-article-820...

- http://www.sigrid-rausing-trust.org...

- https://en.wikipedia.org/wiki/The_B...


Brèves

20 juin - 20 juin : Journée mondiale des réfugiés.

Plus de 5000 personnes sont encore mortes noyées en 2016 en Méditerranée. La France, terre (...)

8 mai - Au mois de mai

En mai 1931, sortie à Paris du premier numéro du mensuel "La Grande Réforme" sous-titré : Organe (...)

1er décembre 2016 - 1er décembre : Journée pour les Prisonniers pour la Paix

Le 1er décembre de chaque année, l’Internationale des Résistan(te)s à la Guerre et ses membres (...)

6 août 2016 - Le 6 et le 9 août 1945

Ne pas oublier : Le 6 août 1945, à Hiroshima (Japon), le feu nucléaire de la première bombe A, (...)

14 juillet 2016 - Bêtise et méchanceté humaine :

Corrida, jusqu’au bout de l’absurde et de la haine du vivant : La mère du taureau Lorenzo qui à (...)