Je ne haïrai point – un médecin de Gaza sur les chemins de la paix

par Dr Izzeldin Abuelaish
mercredi 12 février 2014
par  K.S.
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« Je ne haïrai point – un médecin de Gaza sur les chemins de la paix » par Dr Izzeldin Abuelaish [1].

L’itinéraire de ce médecin vivant à Gaza est exemplaire tout à la fois des conditions d’existence dans ce minuscule pays sous embargo israélien, et de la capacité de s’abstraire de la haine pour aller plus loin dans la réflexion et trouver d’autres pistes, hélas bien peu empruntées.

Tout jeune, Izzeldin pour gagner sa vie travaille quelques mois pour une famille d’Israéliens. « Cet été-là m’a laissé à maints égards une forte impression. Qu’une famille israélienne m’embauche, me traite de façon équitable et avec tant de gentillesse était totalement inattendu. » [2]. Il n’oubliera pas. Plus tard, après des études de médecine faites à l’étranger puis plusieurs formations spécialisées, il intègre un hôpital israélien où il est reconnu et apprécié pour ses compétences. « Les patients israéliens que je traite ne se soucient pas du fait que je sois un médecin palestinien, mais veulent avoir quelqu’un qui les aide à résoudre leur problème de santé. Les habitants de Gaza ne se soucient pas du fait que je travaille en Israël, ce qui les intéresse c’est de vivre en sécurité et de pouvoir faire soigner leurs enfants. Et pourtant, je continue de voir des gens qui sont choqués qu’un médecin palestinien puisse soigner des patients juifs. » Mais il poursuit dans ces termes : « L’idée que nous nous haïssons, que chaque partie veut la mort de l’autre, est très répandue. Je suis sûr que de tels sentiments existent chez quelques-uns, mais selon mon expérience, ces quelques-uns ne sont pas aussi nombreux que les grands discours voudraient nous le faire croire. » [3] Son analyse, en lien direct avec son engagement professionnel de gynécologue et d’obstétricien, l’amène à cette réflexion : « Comment peut-on dire qu’une vie a plus d’importance qu’une autre ? Regardez les nouveaux-nés dans les maternités : ce sont des enfants innocents qui ont le droit de grandir et de devenir des adultes éduqués ayant un avenir devant eux. Après, on leur raconte des histoires qui poussent à la haine et à la peur. Chaque vie humaine a une valeur incalculable qu’il est facile de détruire avec des balles, des bombes, ou des accusations et une révision de l’histoire qui attisent la haine. C’est elle qui nous dévore l’âme. Comme si nous avalions du poison. » [4]

Août 2008 : la famille d’Izzeldin jusque-là supportait tant bien que mal des conditions de vie qui s’apparentent de fait à un état de siège. Cependant, du fait de son statut professionnel, le médecin pouvait se rendre en Israël pour exercer son travail, et faire divers voyages à l’étranger. C’est au cours de l’un d’entre eux, que l’épouse d’Izzeldin tombe gravement malade. Son état empire rapidement. Les chicanes administratives des frontières feront que son mari arrivera trop tard pour la revoir vivante.

Fin décembre 2009 commence un assaut de la bande de Gaza. La famille vit dans l’angoisse, trouve difficilement de quoi se nourrir. Le père est appelé par des amis israéliens à témoigner à la radio et à la télévision israélienne de la situation des Gazaouis. Azzeldin raconte les questions de ses enfants et ses propres tentatives de réponse : « Comment peut-on nous traiter de la sorte ? Quand en verrons-nous la fin ? Qu’en pensent les responsables politiques ? J’ai essayé de leur dire ce que je savais, ou que j’avais entendu dire, au cours des derniers jours. Je leur ai raconté qu’il était question d’un cessez-le-feu. […] Mais tout en essayant de rassurer mes enfants, mes pensées prenaient un tour plus sombre. Ces hommes qui se rencontrent en toute sécurité dans leurs bureaux officiels ne prennent pas au sérieux la vie humaine et le chaos à Gaza. Des gens meurent chaque minute, des femmes, des jeunes filles, des garçons, des civils innocents sont sacrifiés par ces responsables. » [5] Il est question de quitter cet enfer, de partir vivre enfin en sécurité à l’étranger. Peu après le début de l’offensive, le 16 janvier 2010, plusieurs obus s’abattent sur la maison. « On entendit une explosion monstrueuse qui semblait nous envelopper, puis un bruit de tonnerre assourdissant qui a pénétré mon corps comme s’il venait de mes entrailles. Je me souviens de ce bruit. Je me souviens de cet éclair aveuglant. Soudain nous étions dans le noir total, entourés de poussière, j’étais privé d’air, je suffoquais. […] L’appartement était plein de morts et de blessés. » [6]. On retrouvera les corps déchiquetés de trois des filles d’Izzeldin et d’une nièce, d’autres enfants et des adultes sont blessés, certains grièvement. Malgré le danger, entraide et solidarité seront à l’œuvre, du côté palestinien mais aussi de la part des amis israéliens. La famille par la suite a fait le choix de s’exiler, afin d’offrir aux enfants un avenir plus sûr.

Un choc de cet ordre aurait pu faire perdre à Izzeldin ses convictions pacifistes et non-violentes. Il n’en a rien été. En témoigne ce livre dont la lecture est éprouvante, de par la force du récit. Sans une once d’intégrisme - « Je crois en la femme et en ses potentiels. Par sa nature même, elle favorise le rapprochement des êtres. Il est temps que les femmes aient des responsabilités. Nous devons leur donner la possibilité d’étudier et d’agir dans les directions qu’elles savent être les plus favorables à l’humanité. » [7] -, à l’issue d’une expérience aussi traumatisante, malgré des moments de doute, ce médecin palestinien continue de croire en Dieu. Cela restera pour moi un mystère. Mais l’essentiel n’est-il pas qu’il continue de croire également à une paix possible et à une entente entre les deux ennemis, thème des nombreuses conférences-débats qu’il propose un peu partout dans le monde, et dont il dit : « La seconde Intifada fut la preuve éclatante qu’Israéliens et Palestiniens sont condamnés à vivre ensemble – dès lors il nous faut trouver le moyen d’y parvenir. » [8] et dans l’épilogue : « Nous devons abattre les barrières physiques et mentales en nous et entre nous. Nous devons parler d’une seule voix et avancer ensemble pour que notre avenir soit plus prometteur. Nous sommes tous dans le même bateau et chaque coup reçu par un occupant de ce bateau nous fait courir à tous le risque de sombrer. » [9].

Léonore


[1Dr Izzeldin Abuelaish, « Je ne haïrai point – un médecin de Gaza sur les chemins de la paix », Ed. J’ai lu, octobre 2012, 288 p., éditeur original Walker & Company, New York, 2010-2011, traduction française pour Gallimard par Michel Faure

[2p.82

[3p.166

[4p.152

[5p.210/211

[6p.214/215

[7p.277

[8p.124

[9p.274


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