François-Vincent Raspail

vendredi 29 février 2008
par  K.S.
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La politique, au niveau local (municipales) comme national, repose de plus en plus sur les capacités des candidats à évoluer et parler en public, à présenter une image plus qu’un programme. Quant à leurs convictions…

Il y eut autrefois des hommes qui se frottèrent à la politique, avec des projets, non pour eux-mêmes et leur clan, mais pour l’ensemble de leurs concitoyens – avec François-Vincent Raspail en effet, et l’encore jeune république, le mot citoyen, moins galvaudé qu’aujourd’hui, gardait un sens certes critiquable mais porteur de progrès en regard du mot sujet qui définissait le statut des populations soumises auparavant à la royauté.

Voici donc un portrait de François-Vincent Raspail, libre penseur, scientifique et militant. Cet article d’André Arru parut pour la première fois dans la revue trimestrielle de la Libre Pensée Autonome en octobre 1978.

[* « Le socialisme n’est pas un parti, car tout parti finit par engendrer une coterie qui l’exploite, et toute coterie veut trôner... Le socialisme n’est pas un dogme ; le socialisme raisonne et ne croit pas ...  » *]
 [1]

Oublié, il le fut non seulement comme libre penseur, mais aussi comme homme politique et comme savant. Il fut également député républicain de Lyon et de la 2ème circonscription de Marseille. A ces titres il ajoutait ceux de chimiste, médecin des pauvres, journaliste, écrivain. Il fut condamné à plusieurs reprises à des années de prison et à d’innombrables amendes pour ses écrits virulents. Il fut remarquable par son énergie, son courage, son honnêteté, sa valeur, son refus des honneurs, son caractère passionné.

2Pourquoi donc ce silence sur son compte ?2

Né à Carpentras le 25 janvier 1794 d’une famille petite bourgeoise de restaurateurs, son premier enseignement lui fut donné par l’abbé Eysseric « vieux prêtre janséniste et républicain, simple, bon et désintéressé ». Puis c’est le séminaire d’Avignon où ses études brillantes et son éloquence le firent surnommer par ses professeurs « le petit Bossuet ». Un légat du pape en visite voulut même l’amener à Rome, mais il refusa d’entrer dans les ordres, quitta le séminaire et devint professeur au collège de Carpentras.

En 1813, il a dix-neuf ans, à la demande des autorités de la ville, il prend la parole pour galvaniser la population contre les envahisseurs et par cela même en faveur de Napoléon. Les royalistes ne le lui pardonnèrent pas et en 1814 le révoquèrent. Aux Cent Jours, Raspail réitère. Un peu traqué il doit alors quitter le Vaucluse et « monte » à Paris où il trouve un emploi de professeur à l’Institution Stadler (Collège Stanislas).

2L’homme politique2

La terreur blanche et le comportement des aristocrates et du parti clérical l’amènent à prendre des positions de plus en plus républicaines et anti-cléricales. Il s’inscrit à la Charbonnerie, plus tard il adhèrera au Grand Orient. Il fait du journalisme, écrit contre le pouvoir royal, contre l’Eglise, contre les Missionnaires, contre les Jésuites.

En 1830 il participe aux Trois Glorieuses. Il y est blessé le 29 juillet. Il accepte la « décoration de Juillet », mais il refuse la Légion d’Honneur que lui offre le gouvernement de Louis-Philippe.

Un article sur « La Tribune » le fait condamner le 10 mai 1831 à trois mois de prison et huit cents francs d’amende. Il est devenu président de la « Société des Amis du Peuple » qui est interdite fin 1831. Raspail se moque de l’interdiction et fait paraître un journal clandestin. En janvier 1832 des membres de la Société, dont Raspail, sont poursuivis pour « avoir excité à la haine et au mépris du gouvernement ». C’est le Procès des QUINZE. Le jury acquitte les quinze, mais Raspail est condamné à quinze mois de prison et cinq cents francs d’amende parce qu’au cours de sa plaidoirie il a dit : « Périsse le traître surtout s’il porte le nom de Roi ». Et encore : « Il faudrait enterrer tout vivant, sous les ruines des Tuileries, un citoyen qui demanderait à la pauvre France quatorze millions pour vivre ! » (c’était le chiffre de la liste civile de Louis-Philippe).

Il sort de prison en avril 1833 et y retourne en août pour « complot contre la sûreté de l’Etat ». C’est le Procès des VINGT-SEPT dirigeants de la « Société des Droits de l’Homme ». Raspail se défend. Il fait sensation sur les jurés. Les vingt-sept sont acquittés. Il fonde le « Réformateur » [2]. Le 29 juillet 1835 c’est la bombe de Fieschi. Raspail est arrêté sur l’ordre de Thiers. Il ne peut être impliqué dans l’affaire Fieschi. Il sera tout de même condamné pour « outrages » le 13 août à deux ans de prison.

Après quelques années d’accalmie politique, Raspail se trouve le 25 février 1848 à la tête d’une dizaine de milliers de manifestants. Avec quelques-uns il pénètre dans l’Hôtel de Ville et est le premier à proclamer la « République une et indivisible ». Il refuse les fonctions politiques qu’on lui offre et le 27 février fait paraître le premier numéro de « l’Ami du Peuple » [3] qui porte en manchette « Dieu et Patrie, liberté pleine et entière de la pensée, tolérance religieuse illimitée, suffrage universel ». Le 15 mai 1848, à la suite d’une manifestation et d’une pétition, il est de nouveau arrêté, jugé un an après, il est condamné à six ans de prison. Durant sa détention sa femme meurt ; cent mille personnes assistent aux obsèques. Le reste de sa peine, deux ans, est transformé en bannissement par Napoléon III. Il s’installe en Belgique.

En 1869 il est élu député du Rhône (contre Jules Favre). Voici entre autres quelques réformes qu’il réclamait : « La liberté entière de la presse et de la pensée, la liberté des cultes sans religion d’Etat, l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, la transformation des prisons en écoles d’amélioration et de travail, la suppression des travaux forcés et de la peine de mort, etc., etc. »

Par la suite il lutta contre le plébiscite et contre la déclaration de guerre. Il se retira alors de la vie publique et ne se présenta pas aux élections de mars 1871. Il n’adhèrera pas à la Commune. Mais dans son almanach de 1874 il fit un article élogieux sur Delescluze qui avait été son ami. De plus il demandait l’amnistie pour les condamnés de la Commune. Accusé pour cela « d’Apologie de faits qualifiés crimes » il fut condamné le 12 février 1874 à deux ans de prison. Jugement qui fut cassé. Rejugé par la Cour de Versailles il fut condamné à un an de prison ferme. Il avait quatre-vingt-un ans.

Raspail, libéré, se lança à nouveau dans la politique. Le 5 mars 1876 il fut élu député de la 2ème circonscription de Marseille. Le 14 octobre 1877, au premier tour, il était à nouveau élu. Il décéda le 7 janvier 1878.

Raspail est resté politiquement indépendant, ne se rattachant à aucun groupe de l’Assemblée. Il ne professe pas de théories. Il a des idées très simples, très justes souvent. Il est social et humain, ce qui le place dans le courant républicain et socialiste de l’époque. Le socialisme est pour lui sans frontières partisanes : « Le socialisme c’est l’étude incessante et désintéressée de tout ce qui peut servir à améliorer indéfiniment l’état moral et physique de la société humaine. Indéfini comme le progrès, immense comme la nature, infatigable comme le dévouement, son alpha est au fond d’un berceau, son oméga est dans l’éternité des âges. »

Il se méfie du pouvoir et des pouvoirs : « En France, tant que vous verrez des pauvres, assurez, sans crainte d’être contredit, que ceux qui la gouvernent sont des imbéciles ou des fripons, des trôneurs ou des dilapidateurs. Il faut quatre ans seulement pour qu’une bonne administration répare, dans l’intérêt de tous, un aussi désastreux maniement des deniers de l’Etat ». Ou encore (et cela ne manque pas de sel aujourd’hui) : « Si vous cherchez à le rendre (le Président de la République) aussi puissant, aussi riche qu’un roi, pourquoi avez-vous chassé la royauté ? N’avez-vous pas toujours ainsi un maître ? La force du président, c’est la faiblesse de la République, car il ne peut être fort qu’aux dépens de la patrie ».

2Le savant2

Raspail mena de front ses travaux et études scientifiques avec son activité politique. C’est en 1824 qu’il fit part de ses premiers travaux à l’Académie des Sciences sur les graminées (ils furent qualifiés de très remarquables). Il les compléta par des recherches sur la botanique, la paléontologie, la zoologie, l’anatomie microscopique, la chimie et la médecine. « C’est à Raspail que l’on doit la découverte de la cellule considérée comme l’élément primordial de tout système organique ». Ses études sur la fécule et ses découvertes lui ont valu d’être considéré comme le créateur de la chimie organique et son ouvrage en trois volumes « Nouveau système de Chimie Organique fondé sur des nouvelles méthodes d’observation » paru d’abord en 1833, puis réédité en 1838, traduit en trois langues, fit autorité en la matière.

Il est impossible ici de récapituler le nombre de mémoires, d’articles et autres écrits qu’il fit dans le domaine des sciences. Ils sont légion et abordent une grande variété de matières.

Savant mais aussi vulgarisateur, il tenta et réussit parfaitement à faire passer ses connaissances au service du peuple. Il publia « le Médecin des familles » (1843), puis le « Manuel de la Santé ou Médecine et Pharmacie domestiques ». Il voulait introduire l’hygiène dans les familles et aussi une médication économique et pratique. Il préconisait le camphre, l’aloès, l’eau sédative. Il nous est impossible faute de place de rentrer plus dans les détails. Disons que le succès populaire fut énorme d’autant plus qu’il donnait des consultations gratuites. Il sera poursuivi pour exercice illégal de la médecine. Il faut dire que l’animateur de ces poursuites était ORFILA - doyen de la faculté de médecine de Paris – que Raspail avait pas mal ridiculisé dans l’Affaire Lafarge. Il fut condamné à quinze francs d’amende, mais n’en continua pas moins ses consultations gratuites.

Ces manuels de santé furent traduits en une dizaine de langues et l’édition française connut une quarantaine d’éditions.

2Le libre penseur2

Croyant en Dieu, Raspail refuse les Eglises, les dogmes, les rites. Il adhèrera à la Libre Pensée vers 1851. En 1821 son premier ouvrage édité s’intitule « Les Missionnaires en opposition avec les bonnes moeurs et avec les lois de la religion ».

Il a gardé de l’abbé janséniste qui fut son premier enseignant le moralisme pointilleux. De son temps le catholicisme est ultramontain, le haut clergé fait dans « la Congrégation », l’Eglise anime le « parti clérical », le bas clergé est conservateur et réactionnaire (nous dirions aujourd’hui « intégriste »). Les Jésuites lui sont odieux par leur morale « laxiste » et par leur infiltration au sein du pouvoir. Il les dénonce sans arrêt dans ses journaux, ses almanachs, ses revues.

En 1869, après son élection de député du Rhône, il est porté à la Présidence honoraire des Libres Penseurs de Lyon. Le 2 décembre il les remercie en ces termes : « J’accepte ce titre avec enthousiasme, permettez-moi d’y mettre une condition : c’est que tous ceux qui font partie de cette Société se mettent à donner l’exemple de la Libre Pensée en adoptant pour devise « Naître sans prêtre, se marier sans prêtre, mourir sans prêtre. » Honneur et conscience c’est la seule religion que la nature ait gravée dans nos coeurs.

Indépendant, libre de toutes attaches tant en religion qu’en politique, refusant les honneurs et le pouvoir, s’inscrivant dans la pratique quotidienne contre les privilèges des hommes de sciences, François-Vincent RASPAIL ne pouvait devenir qu’un oublié.

André ARRU

Pour mieux connaïtre Raspail :

- « François-Vincent RASPAIL ou le Bon Usage de la Prison » contenant une partie de ses écrits, et une préface et des notes de Daniel LIGOU, et en fin une bibliographie complète des oeuvres de Raspail. Editeur Jérôme MARTINEAU – Paris – 1968.
- « Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français » - Ed. Ouvrières – Tome 8.
- « Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle » - Pierre Larousse.
- « RASPAIL » par Jean BOSSU – Brochure – Ed. Idée Libre – entre 1925 et 1935.


[1François-Vincent Raspail

[2« LE REFORMATEUR » - quotidien – 383 numéros – du 9 octobre 1834 au 27 octobre 1835 - cesse de paraître à la suite de l’emprisonnement de Raspail.

[3« L’AMI DU PEUPLE » - bi-hebdomadaire – 21 numéros – cesse de paraître pour cause d’incarcération de Raspail.


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