« Faire l’école » pour la liberté...

lundi 9 juin 2014
par  K.S.
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Cette note de lecture, signée André Bernard, issue initialement de la chronique « Achaïra » et publiée dans l’ouvrage Écritures et parlures de désobéissance (Atelier de création libertaire, 2014, voir http://penselibre.org/spip.php?arti...) est dédiée au livre Apprendre à désobéir, petite histoire de l’école qui résiste  [1]. Elle
vient d’être intégralement mise en ligne sur le site « Questions de classes » met en ligne http://www.questionsdeclasses.org/?.... En voici le texte ci-dessous :

Enseigner la désobéissance à l’école ? Mais vous n’y pensez pas. Enfin, ce n’est pas sérieux. C’est aberrant, c’est idiot, c’est suicidaire pour le maître : il faut les tenir, les gamins ! Parce qu’il faut de l’ordre dans une classe, il faut de la discipline pour que ça marche. Ça, c’est ce que pense tout un chacun qui ne pense pas plus loin que sa propre petite expérience éducative. C’est ce que pensent beaucoup qui n’ont jamais eu d’autre modèle et qui peinent à croire que l’on puisse procéder autrement.

D’une façon générale, en gardant cependant en mémoire la révolte récente des jeunes des différents printemps arabes, la propension des adolescents, de la jeunesse de tous les temps, à verser spontanément dans la désobéissance, la contestation et la révolte n’est pas du tout acquise − car ce sont les jeunes que l’on conduit comme des moutons à l’abattoir lors des guerres − ; la question de la nécessité de l’enseignement de la désobéissance n’est donc pas propos inutile.

Enseigner la désobéissance et désobéir soi-même à l’État est cohérent quand on est un agent au service du public. Cela peut étonner quand on est fonctionnaire de cet État.

Pour autant, cette désobéissance n’est pas en soi révolutionnaire. Pas encore. En précisant vivement que la désobéissance ne relève pas de la violence. La désobéissance ne relève pas non plus de la non-violence, bien que les activistes non-violents l’aient largement mise en pratique, mais que, à l’instar de la grève, du boycott et même du sabotage, la désobéissance est neutre, ouverte.

Il y a tout un parcours − et il y faut parfois beaucoup de chance − pour sortir de l’ornière de l’obéissance, cheminement qui se fait à l’aide des… éducateurs ; des éducateurs qui ne seront pas forcément des professionnels.

Pour avancer, l’individu a besoin de l’expérience des autres individus qui montrent ce qu’il est possible de faire, comment le faire ; et qui font ainsi progresser la collectivité humaine par la multiplication des exemples. Nous sommes un être collectif.

Le grand précurseur, celui qui inventa, celui qui réussit à populariser cette notion de « désobéissance » − civile ou civique −, fut sans conteste Henry David Thoreau (1817-1862). Brièvement enseignant, il renonça au métier devant l’obligation qu’il eut de pratiquer des châtiments corporels. À cet homme, il faudra en joindre un autre, Étienne de La Boétie (1530-1563), qui mit l’accent sur le second versant du problème : la servitude volontaire.

Dans ce livre, on retrouvera des enseignants qui dernièrement furent qualifiés de « désobéisseurs », des éducateurs dignes successeurs d’une pléiade ici recensée dont nous avons grand souci de retenir les noms.

Quand on parle d’enseigner la désobéissance, on ne veut pas dire que l’on veut promouvoir le désordre, mais que l’on veut accéder à un autre niveau de conscience : à un ordre que l’on acceptera librement ; de ce qui est légal, on veut passer au légitime.

Depuis le procès de Nuremberg, il est internationalement reconnu que les lois ne sont pas forcément légitimes et qu’il est parfois nécessaire de s’y opposer. Action dangereuse en dictature, moins en démocratie, mais toujours risquée dès lors que l’on s’oppose à une loi qui viole des droits naturels ou qui tout simplement va contre l’intérêt public. On sait que l’ordre excessif mutile la vie, de même que trop de rationalité assèche l’esprit. Les scientifiques en ont fait l’expérience ; les artistes et les poètes le savent profondément. Avancées et découvertes ont souvent jailli de l’irrationnel, du désordre ou du chaos ; le « nouveau » ne survient souvent que par erreur, par tâtonnements, par accident, par hasard, à cause d’un petit « désordre », etc.

Alors, il s’agira pour l’éducateur de donner sa place à l’imagination, à la découverte, à la liberté. Enseigner la désobéissance à l’école, c’est permettre à l’élève de faire l’apprentissage de la liberté ; c’est enseigner la liberté !

Enseigner la désobéissance, c’est remettre en question toutes les dominations qui entravent, c’est créer l’espace où s’exercera une souveraineté qui n’est pas celle de l’isoloir, mais qui se vit dans la rue, au village, à l’usine, au bureau, dans la famille, etc.

Mais est-ce que la liberté peut s’enseigner ? Ce livre nous l’affirme en quelque sorte.

Il nous dit surtout les conditions pour que la liberté advienne, les façons de faire, fruit d’une expérience séculaire, les techniques, les méthodes, les apprentissages de nouveaux comportements collectifs, etc.

Il nous dit de plus que, d’une façon générale, partager son savoir peut conduire à l’idée de supprimer l’école.

Il nous dit que préparer des humains à l’autonomie, à l’égalité, à un monde délivré de toute oppression ne saurait se faire au moyen de l’autorité. Au contraire, non-directivité et exercice précoce de la responsabilité personnelle seront privilégiés par la pratique de la coopération concrète.

Enseigner la désobéissance, c’est « faire l’école » pour la liberté.

André Bernard


[1Laurence Biberfeld et Grégory Chambat, Apprendre à désobéir, petite histoire de l’école qui résiste , Libertalia, 2013.


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