Un poème de Charles Vildrac
Élégie à Henri Doucet
Tué le 11 mars 1915 (extrait)
Article mis en ligne le 21 décembre 2014

par ps
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(Gravure de Frans Masereel)

Pendant trente ans ton père a fabriqué

Des fusils Lebel, à la Manufacture ;

Et maintenant qu’elle est finie, la guerre,

Le voici retraité.

* * *
Il trouve encore à s’employer aux champs,

Mais il est triste ; il pense à son fils mort ;

Il pense au temps où il t’aidait le soir

A broyer tes couleurs, à tendre tes toiles
 ;
Au temps où le dimanche, au petit jour,

Vous partiez à la pêche ensemble.

* * *
Et son métier aussi, lui manque :

Le voici dévêtu de la vieille habitude ;

Il n’aima pas en vain sa tâche tant d’années.

* * *
Mais comme il ne sait pas démêler ses regrets

Ni penser au delà de ses mains travailleuses,

Cœur trop simple, il confond dans la même tendresse

Son temps de père heureux et les jours sans reproche

Où ses doigts ajustaient d’innombrables fusils

Semblables au fusil qui tua son enfant.

(Poème extrait de Chants du désespéré (1914-1920), Paris, Nouvelle Revue Française, 1920.)


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