Nelly Roussel (1878 - 1922)

par Jeanne Humbert
vendredi 27 juin 2008
par  K.S.
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« Plus on établira que l’homme et la femme sont différents et destinés à se compléter mutuellement, plus nous verrons que, logiquement, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, que nulle œuvre n’est durable et parfaite sans l’accord étroit, continu, de deux éléments de l’humanité. » (Nelly Roussel)

Qui mieux que Jeanne Humbert pouvait retracer la vie et les engagements de Nelly Roussel puisqu’elle l’a personnellement connue…
Voici donc une biographie [1] faisant référence à d’autres penseurs libres : son compagnon Eugène Humbert, Gabriel Giroud, Paul Robin, qui figureront prochainement dans la rubrique « Parmi les penseurs libres » ainsi que Manuel Devaldès auquel Jeanne Humbert consacra une étude complète.

Il a été, déjà, beaucoup écrit sur Nelly Roussel et ses ardentes campagnes libératrices. Moi-même j’ai publié mains articles répartis dans La Grande Réforme, La Voie de la Paix, Le Monde Libertaire, et, dernièrement, dans Le Réfractaire, à l’occasion de l’exposition organisée à la mairie du Vème arrondissement pour célébrer le centenaire de cette valeureuse propagandiste néo-malthusienne affirmée. Son féminisme non agressif me parait assez éloigné de celui manifesté par celles qui le représentent aujourd’hui : « Plus on établira que l’homme et la femme sont différents et destinés à se compléter mutuellement, plus nous verrons que, logiquement, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, que nulle œuvre n’est durable et parfaite sans l’accord étroit, continu, de deux éléments de l’humanité. » On ne dira jamais assez la profonde influence de son impact sur les divers publics devant lesquels elle eut tant de fois l’occasion de s’exprime, dès 1905, époque où elle fit son premier exposé malthusien au Salon de l’Harmonie, rue d’Angoulême.

Quand je connus Nelly Roussel, c’était en 1910 – j’avais vingt ans – dans les bureaux de Génération consciente, foyer chaleureux et amical du périodique créé par Eugène Humbert. Elle venait y déposer le texte d’un article intitulé « Féminisme et malthusianisme », qui devait être inséré dans le numéro de janvier 1911 et dont voici la conclusion : « Proclamons donc hardiment que le néo-malthusianisme fait partie du féminisme, et qu’il en est le chapitre premier. Proclamons notre volonté, non pas de demeurer stériles (encore que ce soit là pour nous, contre l’injustice sociale, un incomparable moyen de combat) mais de faire intervenir la conscience et la Liberté dans le plus grave de nos actes de femmes. Parmi nos revendications il n’y en a pas de plus noble, de plus légitime, de plus utile que celle-là. »

Ce jour de notre rencontre, elle fit sur moi, sur ma jeunesse enthousiaste, une vive impression tant par sa douceur, son charme, son élégance discrète : tout ce qui m’avait déjà frappée quelques jours avant quand je la vis et l’entendis aux Sociétés Savantes, le 31 mars 1910, au cours d’un grand meeting organisé par Humbert, sous la présidence d’honneur d’Alfred Naquet et la présidence effective du docteur Meslier assisté de C. A. Laisant et de Pierre Quillet. Albert Lantoine était également au bureau. C’est sur le thème « L’immoralité des moralistes » que les trois orateurs annoncés : Nelly Roussel, Sébastien Faure et le docteur Sicard de Plauzoles exposèrent, à tour de rôle, leurs opinions.
Une brochure, éditée par la suite, devait réunir l’ensemble des trois conférences.

Nelly Roussel fut, de longues années, l’enfant terrible de la rédaction des journaux La Fronde et l’Action, Marguerite Durand, réformiste modérée qui en était la directrice, laissait au talent et aux audaces de sa collaboratrice préférée une grande liberté d’action. Et Nelly Roussel en profitait pour combattre les adversaires les plus acharnés. Elle ne laissait passer aucune attaque sans réagir, et ses ripostes étaient souvent cinglantes, teintées d’une ironie qui faisait notre joie. Ici, le fragment d’un discours qu’elle prononça en 1920 en faveur de Paul Robin, protestant contre les ignobles calomnies d’un certain M. de Lamarzelle, sénateur clérical, « un des plus répugnants représentants du jésuitisme » d’après Gabriel Giroud : « Pourtant ce qui me dégoûte, ce qui me donne la nausée, ce n’est pas l’hypocrisie, ce n’est pas le pêle-mêle odieux où sont présentés ensemble les spectacles pornographiques, chers à trop de sénateurs, et les exposés les plus sérieux d’une doctrine sociale et philosophique qui leur déplait ; ce n’est pas qu’un calotin quelconque ait osé rééditer contre l’admirable apôtre, le grand savant, l’éducateur de génie que fut Paul Robin, les ineptes calomnies dont on a fait depuis longtemps justice. Non ! Ce qui dépasse en ignominie tout ce que j’ai vu encore, c’est l’attitude du Sénat, c’est qu’il ne ce soit pas trouvé dans la « Haute Assemblée » - si basse ! – un honnête homme pour crier : « Vous mentez ! ». C’est que tous se soient tus, que tous aient acquiescé, tous ! … même ceux qui n’ont pas l’excuse de l’ignorance et de la bêtise, même ceux qui connurent Paul Robin, qui purent l’apprécier ; ceux qui, dans les loges maçonniques, lui serrèrent fraternellement la main… Même Henri Béranger ! ex-directeur de l’Action, où je menai, pendant quelques années, une ardente campagne néo-malthusienne, qu’il ne désavouait pas…  » On voit avec quelle ardeur et courage Nelly Roussel défendait la personne et soutenait la cause du vénérable pionnier, lâchement attaqué, bien que disparu depuis 1912 !

Dessin : Aline Aurouet

Cette courte étude pourrait être titrée « Nelly Roussel par elle-même » tant de citations tirées de ses propres textes y figurent. Mais je pense que l’authenticité documentaire vaut mieux qu’une affabulation arrangeant plus ou moins fantaisistement le texte des auteurs ; méthode qu’emploient pas mal de biographes. Mon souci n’est pas de faire de la littérature sous prétexte de faire revivre un personnage, mais de le restituer dans toute sa personnalité intégrale authentique. Nelly Roussel est toute entière dans ses conférences et ses écrits et les quelques œuvres qu’elle a laissées : « L’Eternelle sacrifiée  », « Quelques lances rompues pour nos libertés », « Trois conférences » dont l’une sur la femme et la Libre-Pensée. Outre sa collaboration suivie à La Fronde et à L’Action, ses apports furent multiples dans toute la presse avancée, socialiste et libertaire de l’époque : Régénération, Génération consciente, Rénovation, La Libre Pensée Internationale, etc. Partout, elle développait libertairement ses arguments, ses opinions sur l’antimilitarisme, l’anticléricalisme, l’anticonformisme, et ses revendications pour une libre maternité et une limitation raisonnable de la population dans le monde [2].

Nelly Roussel fut une des grandes figures révolutionnaires du début de ce siècle [3] ; sa place est marquée parmi ceux qui ont donné le meilleur de leur pensée, de leur temps et quelquefois de leur vie pour que survienne une réelle émancipation humaine ; pour que puisse s’établir, enfin, une société mieux équilibrée, dans une paix stable, délivrée des faux dogmes, plus justement équitable et plus fraternelle. Au long de sa carrière de propagandiste inspirée trop tôt enlevée à nos combats, Nelly Roussel fut fidèle à ces généreuses aspirations.

Jeanne Humbert


[1Article paru en avril 1980 dans le numéro 43.

[2Pour une vision d’ensemble du mouvement néo-malthusien : Francis Ronsin "La grève des ventres" Aubier-Montaigne, 1980

[3C’est-à-dire le 20ème, puisque cet article fut écrit en 1980


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