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« Dieu n’existe pas », dites-le
Article mis en ligne le 21 juillet 2015
dernière modification le 12 juillet 2015

par K.S.
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Tout à la fois pertinent, et impertinent : cet article d’Albert Piette (Professeur d’anthropologie à l’université Paris-Nanterre)
paru sur le n°1764 (5-11 février 2015) du Monde libertaire [1] :

Causes politiques, sociales, culturelles, psychologiques. Les explications ne sont pas sans une certaine retenue. Pourrait-on dire enfin qu’il s’agit d’une erreur : tuer au nom d’une entité qui n’existe pas ? Cela, je ne l’entends pas, au fil des débats depuis quelques jours. Le monde serait tout autre si, un jour, un responsable politique disait au Conseil de sécurité de l’ONU : « Arrêtez, vos combats pour des chimères territoriales, ethniques et religieuses sont insignifiants : il n’y a pas de Dieu. »
Je pense à quelques humains d’il y a cent mille ans, plus ou moins, en train de se demander si des choses incroyables existent. Ils commencent à dire que le mort est vivant, que la pierre est une personne. Ils s’étonnent eux-mêmes : « cela » existe-t-il ? « Cela » est-il vrai ? Ils doutent, ils savent qu’ils viennent d’« inventer » des choses bizarres. Au-delà de ce moment, les hommes ne croyaient pas à des choses qu’ils auraient eux-mêmes jugées incroyables, impossibles. Retenons le doute, l’hésitation de ces hommes sur ce qu’ils viennent d’inventer. Ils vont commencer à y croire. En retirent-ils un certain confort psychologique ? « Et si c’était vrai ? » se disent-ils. « Ne cherchons plus. » Et commencent là les conséquences d’accepter l’invérifiable. Car accepter ces croyances, c’est accepter quelque « mystère », c’est surtout accepter de ne pas chercher à comprendre ! L’homme, Homo sapiens, commence à devenir ce que nous observons à chaque instant : ne pas chercher plus, ne pas savoir plus, ne pas voir en face, ne pas être lucide, se relâcher des divers enjeux absorbés dans le cours du temps. C’est ce que nous faisons tous tout le temps. C’est comme si ce moment de doute, d’interpellation s’était transformé en relâchement, en passivité, et surtout étendu à toutes les activités pratiquées. Le croyant devient soldat. Celui-ci a oublié que son dieu a été inventé, tout comme l’état et beaucoup d’autres choses. Ainsi nos explications ne disent-elles pas la vérité.

Que sommes-nous ? Un mélange d’activité et de passivité, de critique certes mais aussi et surtout de lucidité émoussée. Bien sûr le relâchement est fécond, il permet même l’art et la science. Et aussi de s’affairer bizarrement dans un centre commercial le samedi après-midi et d’accepter les publicités des chaînées télévisées… Et aussi de tuer au nom d’ordres reçus. Le croyant devenu soldat : tel est la marque que les sapiens vont laisser d’eux. La connaissance des commencements, de l’arbitraire circonstanciel de tous les commencements est nécessaire. Elle implique la possibilité d’au moins se souvenir que les dieux ont été inventés par des humains, et la nécessité qu’il ne puisse être affirmé péremptoirement que des dieux existaient avant cette invention, un dieu ordonnant des actes.
Sur le paquet de cigarettes, il est indiqué qu’elles tuent. Les usagers modérés le lisent aussi. Faudrait-il indiquer, en tête des livres religieux et dans les édifices religieux, que dieu, inexistant, peut tuer ?


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