Paul Robin

vendredi 19 septembre 2008
par  K.S.
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Pour évoquer cet éducateur libertaire, ce libre penseur, ce néo-malthusien, voici deux textes : le premier est tiré d’une conférence donnée à Lille en 1970 par Aristide Lapeyre, « La contestation », le second est d’André Arru [1]. Les deux se complètent, l’un en s’attachant plus à l’homme de Cempuis, l’autre à l’engagement néo-malthusien de Paul Robin, dont il y a encore beaucoup à apprendre, alors que les réformes de l’enseignement se succèdent, que le nombre de postes de professeurs se réduit, et que élèves et enseignants peinent à trouver du sens à ce qu’ils font.

Paul Robin a vu le jour à Toulon [2], dans une famille catholique, d’un père haut fonctionnaire de la Marine, et d’une mère née de Rochebrune ; l’un des oncles était amiral, l’autre chanoine. Il faudra à Paul Robin un esprit de contestation peu ordinaire pour rompre avec ce milieu on ne peut plus clérical. Parce que la famille a une tradition, on va le destiner à la Marine, naturellement.

Mais il commence des études de médecine et puis, un beau jour, il claque la porte et s’en va. Alors on compose un peu : il n’ira pas dans la Marine, il entrera dans l’Enseignement. Grâce aux amis, aux relations, on lui confie une école, puis une autre, mais très rapidement on suspecte sa façon d’éduquer. Ennemi de la discipline, il veut que, dans son école, on s’amuse et apprenne en même temps. Servi par une certaine habileté manuelle, il fabrique des jeux, de petits objets pour la classe et en fait fabriquer par ses élèves ; enfin quand il le peut, l’enseignement se fait hors de l’école, dans les cours. On juge que c’est excessivement dangereux et la famille lui coupe encore les vivres, il claque la porte une fois de plus et disparaît en Belgique.

A l’occasion de contestations bruyantes et de manifestations d’étudiants auxquelles il participe, il entre en relation avec le monde socialiste, le monde de l’Internationale. Comme il en a la capacité et qu’on aime bien de tous temps, dans les organisations, laisser travailler les volontaires, on lui confie un journal : il lance à Bruxelles un des premiers journaux de l’Internationale. Ça ne durera pas longtemps ; pendant les grèves du borinage, il prend la défense des grévistes contre le gouvernement et écrit un article violent qui lui vaut l’expulsion. Paul Robin s’en va en Suisse où il rencontre Bakounine, puis Kropotkine ; mais il lui faut quitter la Suisse et s’enfuir en Angleterre. A l’époque, quiconque par le monde était chassé par son gouvernement se réfugiait en Angleterre où résidaient à peu près tous les révolutionnaires qui avaient fui leur patrie, notamment Karl Marx ; il se même à leur mouvement. Devenu précepteur à la Cour, il part une fois de plus parce qu’à Paris on parle de la Révolution.

Il revient donc en France, publie dans la presse quelques articles qui le conduisent en prison jusqu’au 4 septembre [3], avènement de la République. On lui propose alors d’entrer dans l’Enseignement comme directeur d’école, puis il est nommé inspecteur à Blois. Là, dans les quarante-huit heures, il rassemble les maîtres, donne des indications pédagogiques de son cru et commence à bouleverser l’école dans le département. L’année suivante, cela ne s’était jamais fait, une grande fête est organisée à Blois par l’école laïque, elle rassemble des milliers d’enfants. Cela devient inquiétant. Alors, pour se débarrasser de lui, comme cela arrive souvent, on lui propose la direction d’une des premières écoles professionnelles de Paris. Il en est là quand Ferdinand Buisson, embarrassé de Cempuis [4], se souvient brusquement d’avoir rencontré cet homme extraordinaire chassé d’un peu partout, ce repris de justice, ce libre penseur, car il était membre du mouvement de Libre Pensée, ce révolutionnaire, cet anarchiste ; il le fait venir et lui dit : «  Voilà, j’ai cette école et je cherche quelqu’un de valable. » Et Paul Robin répond : « Cela peut m’intéresser à condition que j’étudie d’abord la situation ; après, nous prendrons des engagements. » Son entourage lui fait remarquer qu’il est attendu à Paris, qu’une école importante lui est déjà offerte, que son avenir est là. Cependant, il va à Cempuis, puis en revient. On lui renouvelle qu’il peut immédiatement prendre son nouveau poste, qu’il est en train de briser son avenir en prenant de préférence Cempuis où il aura des embêtements, cela ne fait pas de doute. Alors Paul Robin s’adresse au ministre et lui dit : « Ecoutez, je prends Cempuis, je sais tout ce que je perds, mais cela m’est égal. Donnez-moi en liberté ce que je refuse par ailleurs d’honneur, de gloire, et d’argent. » On sourit et on lui dit : « Soit, je vous couvrirai. »

Et Paul Robin entre à Cempuis […] ayant carte blanche [5]. Son premier travail est d’abattre le mur qui séparait l’école des garçons de l’école de filles [6] ; son deuxième, c’est de jeter bas une des salles de réunion de façon que l’on puisse se trouver ensemble et enfin, désormais, il n’y aura plus qu’un réfectoire. Il y a là trente-deux élèves, garçons et filles, orphelins pour la plupart et, quand on ouvre le réfectoire aux enfants stupéfaits, on s’aperçoit qu’avec eux, à la même table, mangeant les mêmes plats, il y a non seulement M. le directeur, mais sa femme qui, à titre gracieux, personnellement travaille aussi à l’école, et enfin les professeurs, qui resteront près de lui jusqu’à la fin du siècle. Tout le monde travaille ensemble, mange ensemble, vit ensemble sans distinction entre les uns et les autres.

Je passe, très rapidement, sur les méthodes qui sont appliquées. Il veut que les enfants apprennent non seulement à lire, à écrire, à compter, mais encore qu’ils apprennent à travailler. Il le leur dit et il en donne l’exemple : il faut savoir se servir de son corps, de ses mains comme l’on se sert de son esprit. Il organise des ateliers dans son école, non sans difficultés car les plaintes arrivent de toutes parts au Ministère. Le gouvernement est interpellé par M. Lazuiz, puis par de nombreux députés calotins ; un journal comme « La Libre Parole », parlant de Cempuis, n’emploie jamais d’autres expressions que « la porcherie de Cempuis ». [7] Cependant, Ferdinand buisson intervient, et Paul Robin peut continuer. [8] Quelques jours après, l’hiver se termine, le beau temps fait son apparition et Paul Robin peut annoncer une bonne nouvelle à ses enfants. Il a acheté, de ses deniers, au bord de la mer en Bretagne, une vieille masure qui va devenir la première colonie de l’école publique de ce pays. C’est là qu’il va mener, à la belle saison, les enfants de son école.

Un jour, à la suite d’une plainte, un inspecteur intervient. Ce n’est pas la première fois, mais on a conservé le rapport de cet inspecteur. Et voici ce qu’il déclare : « Je suis venu à Cempuis, je n’avais pas de préjugés, mais j’ai été stupéfait. Je n’ai pas vu dans toute ma vie une école aussi bien tenue ; non seulement l’école est vivante, les enfants sont joyeux, mais encore, quand je les ai interrogés, j’ai trouvé des esprits très déliés, vifs, pétillants. Je n’ai qu’un reproche à faire à l’école. Interrogés, les enfants ont été incapables de chanter la Marseillaise ; en revanche, quelques-uns m’ont récité, avec intelligence et cœur, la Marseillaise de la Paix [9] de Lamartine. »

Evidemment, le reproche était d’importance car, à la place de la Marseillaise, les enfants avaient appris une longue apostrophe que le poète adressait au Rhin pour que cessent la haine entre les races et les guerres entre Francs et Germains. Cette propagande pacifiste allait nettement à l’encontre de l’esprit revanchard entretenu après 1870. La protection de Ferdinand Buisson permit à Paul Robin de continuer son œuvre jusqu’au jour où un nouveau gouvernement le désavoua. Alors il offrit sa démission, qu’un ministre du sud-ouest, Georges Leygues, accepta. Après quatorze années d’enseignement, Paul Robin quittait l’école et, avec lui, la plupart des professeurs [10].

Voilà un homme qui avait tout contesté : la morale courante, la hiérarchie, et la société toute entière ; sa contestation, il l’a payée de toutes sortes de difficultés et même de la prison. Voilà un homme qui, ayant détruit les préjugés, contesté l’ordre établi, a construit quelque chose. Il a fait de l’école de Cempuis un véritable centre pédagogique expérimental où affluèrent des enseignants de tous les pays venant non pas, selon de nouvelles plaintes, « enseigner et pervertir les enfants de France », mais faire connaissance avec de nouvelles méthodes pédagogiques. Egalement de la France entière, vinrent s’initier aux méthodes préconisées par Paul robin de nombreux enseignants qui participèrent à la fondation et au développement de l’école laïque.

Aristide Lapeyre, « La Contestation ».

Paul Robin, tout en dirigeant et développant Cempuis, avait adhéré au mouvement néo-malthusien anglais fondé par le Docteur Ch. R. Dryslade et avait déjà tenté d’intéresser le mouvement ouvrier à ce problème (en témoigne une adresse au Congrès ouvrier de Marseille en 1879). Révoqué de Cempuis, dès 1895 il fait une série de conférences sur la question de population et sur la question sexuelle. Il propage la démonstration de Malthus : la population humaine – si aucun obstacle ne l’en empêche – s’accroît en progression géométrique : 2 – 4 – 8 – 16 – etc. Les moyens de subsistance – dans les circonstances les plus favorables - ne peuvent augmenter que dans une progression arithmétique : 1 – 2 – 3 – 4 etc. Ainsi, peu à peu, l’écart entre production économique et population s’agrandira et mènera aux famines et aux guerres. Pour Malthus, moraliste chrétien, pasteur, il y a une solution : la continence sexuelle. Pour les néo-malthusiens, si la « loi » de Malthus est une évidence, ils considèrent l’acte sexuel comme une nécessité, une joie, un équilibre.

La procréation consciente passe par l’acte préventif contre la grossesse et non par le refus du plaisir. C’est aussi une liberté : faire les enfants que l’on désire, lorsqu’on les désire etc. Ce sont les thèmes que développe Robin : libre amour, libre maternité, prudence procréatrice, procréation consciente, bonne naissance, bonne éducation, bonne organisation sociale… Il s’évertue à convaincre ceux qui lui sont proches. Il intervient dans les congrès socialistes, féministes, de libre pensée, à la Société d’anthropologie.

La droite, la cléricaille, l’insultent, mais il est aussi incompris auprès des syndicalistes, des socialistes et même des anarchistes. Kropotkine, Elisée Reclus, Guillaume, Sembat, Benoit Malon, Lafargue, d’autres encore, sont hostiles et même sarcastiques. Mais Paul Robin est têtu. En 1896, il fonde la « Ligue de la Régénération humaine » et un périodique « Régénération ». Il regroupe des militants de valeur tels que G. Giroud (un ancien élève de Cempuis qui deviendra son gendre), Eugène Humbert auxquels viennent se joindre une pléiade d’écrivains, de journalistes, de médecins. En avril 1904 dans le numéro 35 de « Régénération » on pouvait lire : « … les organisations syndicales, les sociétés ouvrières, les groupes d’études, de libre pensée, nous font en général un accueil qui nous fait le plus grand plaisir… ». La partie n’est pas gagnée, même pas encore aujourd’hui, mais l’idée a fait son chemin !

Paul Robin est d’une vitalité extraordinaire. Eugène Humbert, qui devint son continuateur, disait à sa compagne Jeanne que Robin « …avait une idée fraîche à soumettre tous les jours. Il lui aurait fallu dix secrétaires pour satisfaire à tous ses travaux. » Il envisageait tantôt « …la création d’une agence pour unions libres, ou la fondation du syndicat des prostituées… » [11]

Mais en 1908 il y a cassure entre Robin et Humbert. Ils se séparent. Robin continue avec « Régénération » et quelques temps après Eugène Humbert crée « Génération consciente ». Paul Robin devient la victime d’un personnage louche, ancien policier révoqué, qui finit par s’emparer et du matériel du journal, et des fonds disponibles. Robin âgé, désillusionné, malade, s’isole, cesse de militer, fait un séjours en suisse puis revient à Paris. Il se suicide le 1er septembre 1912.

Une vie riche, exemplaire, utile aux autres et à lui-même. Au cours de son existence militante, il a été un novateur dans deux domaines importants de la vie sociale : l’Ecole, la Sexualité. Il a été à l’origine de deux mouvements qui n’ont pas cessé de progresser et d’agiter l’opinion : l’Education intégrale et la Liberté de procréation.

André Arru

Deux sites donnent d’excellentes informations sur Paul Robin : endehors.org/news/paul-robin-et-l-orphelinat-de-cempuis increvablesanarchistes.org/articles/avan1914/cempuis_probin


[1] paru dans le numéro 40 de La Libre Pensée des Bouches-du-Rhône juillet 1979

[2] Le 3 avril 1837

[3] 1870

[4] Cempuis, village aux confins de la Picardie, possédant de nombreux puits, « Cent Puits ». L’orphelinat-asile Prévost du nom de son fondateur, riche commerçant, fut légué par ce dernier (ainsi que sa fortune) au Département de la Seine, à charge d’y créer un orphelinat laïque « … afin que tous les enfants y soient recueillis d’une façon égale et sans esprit de secte. » Ferdinand Buisson était l’exécuteur testamentaire.

[5] Paul Robin est nommé directeur de Cempuis le 11 décembre 1880

[6] Paul Robin était l’auteur d’un travail remarquable « L’Enseignement intégral » dont l’un des plus importants chapitres était « La co-éducation des sexes ».La mixité dans l’enseignement public s’est généralisée dans les années 60 puis est devenue obligatoire (Loi Haby du 11/07/1975 et ses décrets d’application du 28/12/1976).

[7] A l’époque, les cléricaux insultaient à longueur de colonnes dans leurs journaux tout ce qui était laïque.

[8] Ferdinand Buisson était alors directeur de l’Enseignement Primaire et très proche collaborateur de Jules Ferry.

[9] Gabriel Giroud, dans son ouvrage sur Cempuis (1900) donne les paroles de cette « Marseillaise de la Paix », « …imitée de Martin Paschoud dans l’Almanach de la Paix de 1892, et non de Lamartine. » En voici le premier couplet et le refrain : De l’universelle patrie Viendra bientôt le jour rêvé ! De la paix, de la paix chérie Le rameau sauveur est levé ! (bis) On entendra vers les frontières Les peuples, se tendant les bras, Crier : il n’est plus de soldats ! Soyons unis, nous sommes frères ! Refrain Plus d’armes, citoyens ! Rompez vos bataillons ! Chantez, chantons ! Et que la paix féconde nos sillons.

[10] Paul Robin fut « relevé de ses fonctions » le 31 août 1894

[11] « Eugène Humbert – la vie et l’œuvre d’un néo-malthusien » par Jeanne Humbert, Ed. La Grande Réforme, 1947.