Gabriel Giroud

par Jeanne Humbert
jeudi 28 août 2008
par  K.S.
popularité : 10%

Cet article de Jeanne Humbert parut dans le numéro 46 (janvier 1981) de La Libre Pensée des Bouches-du-Rhône.
Elle écrivit deux autres articles « Eugène Humbert » et « Manuel Devaldès » qui permettent de cerner ce que furent les luttes des néo-malthusiens. Voir aussi l’article « Jeanne Humbert ».
Si aujourd’hui, dans une partie de l’Europe, les femmes ont accès à la contraception et à l’I.V.G., n’oublions pas que ces libertés peuvent être remises en question lors d’un changement de régime politique, et que ce droit individuel ne résout pas le problème du déséquilibre entre ressources et population (de même que la reconnaissance de l’objection de conscience ne suffit pas à arrêter les guerres).

image : anarchoephemerides

Gabriel Giroud (G. Hardy) - (1870 – 1945)

Il n’est pas aisé, dans un essai biographique comme celui-ci, de restituer de plus près les traits marquants du personnage concerné, sans avoir recours à de très nombreux textes anciens, publiés fin du siècle dernier [1] et début 1900, surtout quand il s’agit de Gabriel Giroud que l’on ne peut séparer de Paul Robin qui l’éleva, l’éduqua, le forma, fut son ami et devint son beau-père ; Paul robin sur qui on a beaucoup écrit, beaucoup fabulé, mais que Gabriel Giroud célébra avec une reconnaissance infinie dans un premier livre d’abord « Cempuis – A mon maître Paul Robin, en témoignage d’admiration, d’affection et de reconnaissance », [2] et dans « Paul Robin » [3].

Pour l’intelligence de ce texte, il convient de donner ici une indispensable indication de ce qu’était Cempuis, où fut interné Gabriel Giroud dès 1877, en tant que pupille de la nation. Il devait quitter momentanément cette institution vers sa dix-septième année pour un stage à l’école supérieure d’Auteuil, pour achever ses études universitaires et obtenir les diplômes nécessaires à la profession d’enseignant qu’il devait exercer par la suite. C’est à ce moment qu’il contracta deux graves maladies, la typhoïde et une pleurésie, durant son séjour à Auteuil. Sur l’intervention de Ferdinand buisson, Gabriel Giroud fut envoyé en fin de convalescence à Téboursouk, en Tunisie où il fut surveillant et bibliothécaire du collège. Ses fonctions lui ménageant pas mal de loisirs, il put poursuivre et achever ses études et passer ses derniers examens à Tunis. Puis il revint à Cempuis où il professa au cours secondaire jusqu’en 1894.

L’orphelinat Prévost de Cempuis était un vaste établissement légué à l’Etat par un ancien négociant né au pays et qui désirait que l’on y accueillit quelques vieillards infortunés et des enfants dont les familles étaient en difficulté ou qui faisaient entièrement défaut. « Je suis arrivé à Cempuis en 1877, trois ans avant Robin, me racontait Gabriel Giroud, sous plusieurs directions provisoires sans la moindre originalité pédagogique, pendant l’intérim notamment, qui dura quelques mois, de Madame Buisson, mère de Ferdinand buisson. Je n’ai pas connu trace de coéducation. Filles et garçons ne prenaient ensemble ni leurs repas, ni leurs récréations ; les réfectoires étaient distincts, la cour des garçons était séparée de celle des filles par la « cour » des grandes personnes. Nos promenades se faisaient à part ; le catéchisme que nous suivions assidûment, ne nous réunissait même pas. » Puis il m’expliqua comment Paul Robin fut amené à prendre, en 1880, la direction de l’orphelinat, situation des plus humbles parmi celles qui lui étaient proposées, étant donné ses titres, ainsi que le fit remarquer M. Carriot, directeur de l’enseignement primaire dans la Seine. « Accordez-moi en liberté ce qui manque en majesté » fut la réponse de Paul Robin. Et il s’exila dans ce petit village de l’Oise avec une joie mêlée d’un peu d’inquiétude. Il allait, pensait-il, soutenir une gageure, échouer, peut-être, par excès d’opportunité ou de témérité. Nombre d’obstacles administratifs et politiques devaient, en effet, se dresser bientôt sur sa route. Son arrivée, en tout cas, fut une surprise pour les enfants. C’est en novembre 1880, d’après Giroud, que Paul Robin prit un premier contact avec ses pensionnaires éventuels. « Je garde le souvenir de sa visite. Le froid était vif. Pour attendre notre futur directeur, nous étions groupés dans notre pauvre cour toute étroite, enclose par des murs de briques et des portes de fer soigneusement verrouillées. Bientôt, accompagné du régent provisoire, un homme d’allure vive s’avança vers nous. Il souriait à nos jeunes têtes. De taille moyenne, plutôt trapu, le dos légèrement voûté, il avait les yeux gris-bleu très vifs, une barbe presque fauve et de longs cheveux chatain-clair qui bouffaient en boucles sous un feutre à larges bords. Et point d’allocution pontifiante. Un bonjour cordial. Et comme nous avions froid, son premier soin fut de nous entraîner à courir, sauter, battre la semelle. Quand nous fûmes à l’abri, réchauffés, à notre aise déjà et presque familiers, il nous pria de chanter un air de notre répertoire. Nous n’en avions d’autres que celui des rues parisiennes et, après la défaite, nous mangions du prussien, comme aujourd’hui, après la victoire, nous mangeons du boche. Nous entonnâmes un chant de haine « Mort aux Prussiens, c’est le cri de la France ». Il brisa notre élan : « Mes enfants, je reviendrai sans doute, et nous apprendrons de jolis airs sur des paroles aimables. »

Gabriel Giroud était d’origine lyonnaise : c’est en 1870, le 29 août, qu’il vit le jour dans le fief des canuts. Mais c’est à Paris, où ses parents s’installèrent peu après sa naissance, qu’il vécut ses toutes premières années. Il avait gardé de ces temps lointains, des souvenirs étonnamment précis. Quatre mois à peine avant sa mort, alors qu’il était venu passer près de moi, chez mes enfants à Lisieux, une quinzaine de jours, il me confia plein de choses de sa vie. Il remuait les cendres et me contait, de la façon enjouée qui lui était propre et un humour qui était l’un de ses charmes, les diverses péripéties de cette époque de sa prime enfance, quand avec ses parents, puis son frère Francisque, qui le suivit de près, il habitait une des rues escarpées de Montmartre, dans le voisinage d’artistes peintres, dont quelques-uns connurent la célébrité, tel Puvis de chavannes, ami et compatriote de son père. Mais ce père devait mourir tôt, en 1876, laissant sa veuve dans une situation difficile. On lui conseilla de placer son fils aîné, Gabriel, à titre de pensionnaire à l’orphelinat Prévost, à Cempuis, qui dépendait du département de la Seine. Il y fut heureux dès l’instant où Paul Robin prit la direction de l’orphelinat. Et il ressentit tout de suite pour ce maître exceptionnel, si différent de tous ceux qui jusqu’à ce moment avaient surveillé son enfance, un véritable et affectueux attachement. Et il fit grand profit de l’enseignement donné sous les directives de ce remarquable éducateur.

C’est aussi, pendant ces conversations amicales, où nous épanchions nos souvenirs, nos peines (il avait perdu sa femme ; Humbert venait d’être tué sous les bombardements d’Amiens), qu’il me montra en souriant ces quelques lignes qui « pourraient me dit-il me servir d’épitaphe » :


A ma mort, chers amis, à quoi bon falbalas
Et fleurs … et tralalas…
Ne vous dérangez pas, ne suivez pas ma bière
Allant au cimetière
Laissez tomber ma tombe au temps, aux vents, aux éléments
Sans nom, sans monument.
Si quelqu’un demandait : « Quel est le délaissé
Gisant dans ce carré ? »
Qu’on réponde : un quidam, libertaire et païen,
Un néo-malthusien.

Gabriel Giroud ne connut que peu les obligations militaires. Incorporé dans un régiment de zouaves, il fut réformé définitivement après trois mois, pour faiblesse de constitution.

En 1892 il épousa Lucie Robin, la fille de son maître, qui était chargée à l’orphelinat des cours de dessin, entre autres matières. Il resta à Cempuis jusqu’en 1894, c’est-à-dire jusqu’au moment où les ennemis de Paul Robin, par d’odieuses campagnes diffamatoires, réussirent à obtenir sa révocation. Il fut alors nommé instituteur de la ville de Paris et s’installa dans le vingtième arrondissement où il resta jusqu’au moment de la retraite. Après avoir cherché longtemps le lieu paisible où se retirer, il acheta une petite maison à Beaugency (où naquit l’inoubliable Gaston Couté) qu’il finit par rendre habitable et où il devait finir ses jours. Mais il faisait de fréquentes escapades à Paris qu’il regrettait beaucoup d’avoir quitté.

Si la pédagogie officielle ne trouva pas dans Gabriel Giroud un instructeur bien soumis, et si la maladie l’a contraint à des congés successifs plus ou moins prolongés, par contre les idées du vieux maître de Cempuis avaient germé et superbement mûri dans son cerveau réceptif et lucide. Et la moisson en fut et en reste plantureuse. Alors que les géniales anticipations de Paul Robin, tant sur les plans pédagogique, féministe, économique, social, révolutionnaire et néo-malthusien ne furent que des canevas, de solides mais courts résumés éparpillés dans de modestes brochures, des articles parus dans journaux et revues scientifiques ou d’avant-garde, des feuillets distribués partout et des conférences, Gabriel Giroud s’attaqua aux œuvres plus importantes, et le disciple, sur ce point, dépassa le maître. Il ne négligea pas, cependant, les longues études publiées ici et là ; les polémiques engagées avec les adversaires dans quelque camp qu’ils fussent. C’est d’abord dans Régénération, fondée par Paul Robin dès qu’il fut libre de toute attache avec l’université ; puis Génération consciente, La Grande Réforme [Génération consciente (1908-1914) et La Grande Réforme(1931-1939), périodiques créés par Eugène Humbert plus 32 numéros publiés par Jeanne Humbert de 1946 à 1949.] Et je n’oublie pas les quelques numéros d’un périodique qu’il tenta de faire paraître pendant la guerre de 14 et dont il dut changer plusieurs fois le titre par ordre de la censure… D’autres périodiques eurent aussi la faveur de sa collaboration. Impossible de les citer tous.

L’effort tenté par Gabriel Giroud était au-dessus de ses forces. Son cœur a flanché. Nous ne nous sommes jamais revus, car le 16 septembre il n’était plus. Dans la brochure que j’ai écrite sur lui au lendemain de sa mort [« Gabriel Giroud » 1945, Editions de la Grande Réforme, Paris.] , j’ai reproduit plusieurs lettres parmi les centaines qu’il nous a adressées pendant les quarante années de nos relations, avant 14, après 14 ; avant 39, après 39… et jusqu’en 1945. Toutes sont empreintes des mêmes soucis sur la situation de l’humanité dans l’avenir, toutes remplies de justes observations et de chaleureuse affection et d’intérêt pour notre labeur de propagandistes actifs des théories malthusiennes, auquel il a apporté sa large part. Quand le dernier procès, fin 42, de mon mari eut lieu à Amiens, pour le motif qu’il connaissait : l’envoi de son livre La question de population à un paysan de Vervins, il écrivait à ma fille : « Ma chère enfant, A-t-on le droit d’arrêter ainsi ton père ? N’est-ce pas un abus de pouvoir ? Je crois, en effet, qu’il a affaire à de haineux bonshommes qui voient leur avancement en flattant les manies repopulatoires du maréchal. Je suis en tout cas stupéfait, indigné. En prison, les valeurs ! En prison, la bonté, l’honnêteté, l’humanité. Quelle honte ! Je te verrai jeudi ; tu me donneras un complément d’informations. Embrasse ta mère pour moi. » Puis, c’est à Humbert qu’il multiplie les témoignages d’amitié et les encouragements : « Je suis vieux (il était de 1870 comme Humbert !) mais je suis libre. Je pense à vous si souvent, et j’enrage d’être impuissant à faire quoi que ce soit pour aider à votre libération. Comment êtes-vous ? Jeanne me dit, dans sa dernière lettre, que vous vous maintenez en moral excellent. J’en suis réjoui. Je suis en train de revoir, pour lui expédier à Lisieux, toutes sortes de vieux papiers. Le cœur bat à se rappeler tout ce que nous avons fait ensemble autrefois ; à relire bien des choses oubliées, au souvenir des disparus actifs, adversaires ou amis. Il ne nous était pas très difficile de prévoir ce qui est arrivé. Nos écrits sont pleins de pronostics aujourd’hui réalisés… » Je reçus, en effet, quelques envois de lettres de Paul Robin, de brochurettes annotées de sa main et d’autres papiers qui dorment dans des dossiers, comme pas mal de choses qui restent inéditées, qui ont pourtant valeur de documents.

Ce n’est pas dans une simple biographie que l’on peut dépeindre un homme de la qualité de Gabriel Giroud. [4]C’est un livre qu’il faudrait ; car il fut une de ces figures les mieux compétentes de ce problème essentiel de l’équilibre des populations avec les moyens de subsistance nécessaires à une vie décente et agréable pour tous. Sa présence dans ce monde bousculé et trop plein, auquel il voulait enseigner certains principes le délivrant des exploiteurs et des exploités, a marqué. Il fut parmi nous une grande conscience, une personnalité authentique dont la fermeté de caractère, d’opinion, de cœur pur et de générosité ne s’est jamais démentie.

Gabriel Giroud eut un fils qui laissa la vie dès les premiers engagements de la guerre de 1914. Il regretta amèrement de ne pas lui avoir conseillé l’insoumission.

Jeanne Humbert


[1NDLR : le XIXème

[2Gabriel Giroud « Cempuis » ,« 1900, Editions Scheicher Frères, Paris, épuisé.

[3Gabriel Giroud « Paul Robin », 1937, Editions Mignolet & Storz, Paris.

[4NDLR : Sur Gabriel Giroud on trouvera une notice synthétique et néanmoins très complète sur le site « Sans patrie ni frontières – Dictionnaire international des militants anarchistes » http://militants-anarchistes.info/s....
Quelques ouvrages de G. Hardy-Gabriel Giroud se trouvent encore chez les bouquinistes.
La biographie de Gabriel Giroud dont Jeanne Humbert est l’auteur : « Gabriel Giroud » (1945, Editions de la Grande Réforme, Paris) est à peu près introuvable.


Brèves

14 février 2016 - 14 février : naissance de Julia Bertrand

Institutrice, militante anarchiste, antimilitariste, féministe et libre penseuse, Julia Bertrand (...)