Le Chaudron militaire turc – Un exemple de production de la violence masculine
Par Pinar Selek
Article mis en ligne le 31 mars 2024

par SYLKNOE

Qui n’a pas entendu cette rengaine « L’armée fera de toi (de lui etc…) un homme. » Un Homme avec majuscule, qui boit, fume et va au bordel. Qui apprend à tuer, aussi. Et à obéir… Car dans toute armée, l’obéissance est essentielle, et donc la soumission. « Devenir un homme en rampant » rétorque Pinar Selek.

En Turquie, selon son président Erdogan, « tout garçon nait soldat. » Les femmes étant renvoyées à leur mission reproductrice de mères et femmes au foyer.

Le service militaire obligatoire, tel que le décrit Pinar Selek atteint un rare degré d’oppression, de décervelage, de violence. L’auteure est sociologue, ce qui lui permet de s’appuyer sur des témoignages recueillis auprès d’anciennes recrues plus ou moins jeunes. Le Chaudron militaire turc, paru en 2023 pour la version française, approfondit la première enquête de 2007 sur le sujet :

« Quinze ans après la publication de mon livre Devenir un homme en rampant, je veux aller plus loin dans l’analyse, en élargissant ma problématique initiale qui était limitée au rôle du service militaire en Turquie dans la reproduction de la violence masculine. […]
J’ai pu avancer dans des questionnements plus généraux et plus actuels sur les mécanismes d’alignement et sur la banalisation de la violence et de la hiérarchie. » (Pinar Selek)

Janvier 2007 : un ami de l’auteure, Hrant Dink, journaliste arménien, fondateur d’Agos («  Le Sillon  »), premier journal bilingue du pays édité en turc et en arménien, qui avait ouvert la voie, à partir de 1996, à la contestation légale en faveur de la cause arménienne en Turquie, creusant ainsi son chemin et l’ouvrant aux autres, est assassiné de plusieurs balles dans la tête, après une campagne de presse haineuse le décrivant comme « traître à la nation turque ». Seuls le tireur présumé et deux complices sont arrêtés et avouent ce crime. La télé les glorifie comme des héros. La compagne du journaliste lors des funérailles s’écrie : « Rien ne se fera, mes ami·es, sans sonder les ténèbres qui font d’un bébé un assassin. » Pour Pinar : « C’était plus que clair. J’avais ainsi posé la première question d’une recherche sur cette problématique : quels mécanismes sociaux et politiques transforment un enfant en un sujet de violence ? Bien que ce processus multidimensionnel nécessitât de multiples recherches, je pouvais en éclairer une dimension. »

« En effet, les causes économiques et politiques des guerres ne suffisent pas à comprendre ce qui les rend possibles ni comment elles parviennent à mobiliser les populations. De multiples travaux l’avaient déjà montré : étudier le militarisme comme un processus social me permettrait d’expliquer le rôle de la masculinité normative dans l’organisation de la violence politique et dans la naturalisation de la guerre ainsi que les mécanismes complexes de la structuration sociale et politique de la violence » (Pour ne donner que quelques exemples : Michel, 2012. Cockburn, 2007. Devreux, 1997, pp. 49-78. Cynthia Enloe, 2000.).

Or, en Turquie, il est interdit depuis des décennies de mener une quelconque réflexion sur l’armée et le service militaire, au risque de poursuites assorties de peines de prison. Une réflexion scientifique, artistique et journalistique peut même être assimilée à de la propagande terroriste. Et cependant, Pinar Selek se lance dans l’expérience. Dès la publication des résultats de son enquête (Devenir un homme en rampant), en avril 2009, son auteure doit partir en exil pour échapper à une peine de prison à perpétuité dans le cadre d’un procès à l’évidence inéquitable. D’autres suivront, et Pinar Selek, toujours menacée, est dans l’impossibilité de revenir dans son pays [1].

Dans son dernier ouvrage, Pinar Selek élargit sa problématique initiale en dialoguant non seulement avec les personnes interrogées dans l’enquête menée en 2007, mais aussi avec Hannah Arendt, Simone Weil, Michel Foucault, Gilles Deleuze et avec les nouvelles réflexions féministes. Elle dévoile outre les articulations entre militarisme, nationalisme et patriarcat, les connexions, dans l’ensemble des sociétés, avec le néolibéralisme et le néoconservatisme, dans un contexte mondial de guerres et une montée des régimes autocratiques.

« Est-ce que l’expérience du service militaire en Turquie fait écho à d’autres institutions parallèles dans d’autres contextes ? Est-elle un des révélateurs des stratégies de pouvoir, dans ce pays et dans le monde, aujourd’hui ? S’agit-il d’une transformation, de nouvelles techniques d’alignement à la violence structurelle ?
Je continue à sonder les ténèbres. Et nos travaux vivent, se transforment. Pour montrer que nous sommes vivantes. »

On ferait erreur à ne considérer les réflexions de l’auteure que circonscrites à la seule Turquie. Les conflits actuels de par le monde mettent en évidence la complexité des rapports entre les armées et la société civile. Le décervelage n’est pas l’apanage du service militaire, il sévit dans bien d’autres domaines…

Léonore

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Éléments biographiques

Née en 1971 à Istanbul, Pınar Selek est sociologue, militante féministe et antimilitariste. Elle s’intéresse particulièrement aux groupes opprimés et aux marginaux : enfants des rues, parmi lesquels elle a vécu, homosexuels, personnes trans, kurdes. Elle est victime de la répression que subissent les intellectuels en Turquie et a été emprisonnée en 1998. Elle cofonde en 2001 l’association Amargi, qui lutte contre les violences faites aux femmes. Condamnée à perpétuité, elle vit désormais en exil en France où elle a publié plusieurs livres, fictions, contes, essais et articles. Elle soutient à l’Université de Strasbourg en mars 2014 une thèse de doctorat en sciences politiques sur les mouvements sociaux turcs.

* Site https://pinarselek.fr/

* Publications en français :
Travailler avec ceux qui sont en marge, Socio-Logos, avril 2010, no 5
Loin de chez moi mais jusqu’où ?, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, coll. « La petite IXe », 2012, 56 p. (ISBN 979-10-90062-11-5)
La Maison du Bosphore, Éditions Liana Levi, Paris, 2013, 400 p. (ISBN 978-2867466694)
Devenir homme en rampant, Paris, L’Harmattan, 218 p. Paris, 2014 (traduction de Sürüne Sürüne erkek olmak paru en 2008) (ISBN 9782343024417)
Parce qu’ils sont Arméniens, Éditions Liana Levi, Paris, 2015 96 p. (ISBN 978-2867467646)
Verte et les oiseaux, avec Elvire Reboulet & Maud Leroy (ill.), conte illustré traduit du turc par Lucie Lavoisier, Éditions des Lisières, Sainte Jalle, 2017, 64 p. (ISBN 9791096274031)
Algue et la sorcière, avec Elvire Reboulet & Maud Leroy (ill.) conte illustré traduit du turc par Lucie Lavoisier, Éditions des Lisières, Curnier, 2021, 56 p. (ISBN 9791096274277)
Azucena ou Les fourmis zinzines, des femmes, 2022, 224 p.
Le chaudron militaire turc : un exemple de production de la violence masculine, Des femmes-Antoinette Fouque, 2023 (ISBN 978-2-7210-1214-2)Parce qu’ils sont Arméniens (2015)

* Les procès :
• 1998 : arrestation de Pınar Selek ; elle refuse de livrer à la police l’identité de militants kurdes sur lesquels elle conduisait ses travaux de sociologue.
• 2000 : elle sort de prison.
• 2006 : procès ; Pınar Selek est acquittée.
• 2008 : second acquittement ; la Cour de cassation turque fait à nouveau appel. Pınar Selek quitte la Turquie pour Berlin où elle obtient une bourse du PEN club allemand. Elle vit deux ans dans la capitale allemande, avant de déménager à Strasbourg.
• 2011 : troisième acquittement ; la Cour de cassation fait à nouveau appel.
• 22 novembre 2012 : La Cour annule son propre acquittement
• 24 janvier 2013 : Pınar Selek est condamnée à perpétuité par le tribunal de Çağlayan à Istanbul.
• 11 juin 2014 : la Cour de cassation turque annule la condamnation à la prison à perpétuité de 2013 à la suite d’un appel des avocats dénonçant les illégalités de procédure ; un nouveau jugement est prévu.
• 19 Décembre 2014 : quatrième acquittement, mais le procureur fait appel.
• 21 juin 2022 : Pınar Selek est condamnée à la prison à perpétuité par la Cour suprême de Turquie ; un nouveau procès est prévu.
• 6 janvier 2023 : un mandat d’arrêt international avec emprisonnement immédiat est émis à son encontre, avant même la tenue de son procès.
• 31 mars 2023 : cinquième procès de Pinar Selek finalement renvoyé au 29 septembre 2023 lors de l’audience.


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