Sur "Désobéissance libertaire" : "Âge de pierre et d’abondance"
Article mis en ligne le 22 mai 2025
dernière modification le 13 mai 2025

par SYLKNOE

« Âge de pierre et d’abondance » [1]

Nous avancions, dans une précédente chronique, qu’il est de plus en plus évident que l’anthropologie est devenue une discipline scientifique mieux adaptée à la théorie anarchiste que la sociologie ou la science historique. Nous ne faisions là que reproduire les propos de Thom Holterman [2] dans son Anthropologie
(voir https://deladesobeissance.fr « Clastres, Graeber, Scott, Macdonald »).

Sans doute, à l’appui de cette affirmation, n’est-il pas inutile de revenir sur Âge de pierre, âge d’abondance de Marshall Sahlins [3], dont l’édition originale date déjà de 1972 avec, pour l’édition Gallimard de 1976, une intéressante préface de Pierre Clastres.

« C’est donc au mépris d’informations sérieuses et connues que certains des pères fondateurs de l’anthropologie économique ont, de toutes pièces, inventé le mythe d’un homme sauvage condamné à une condition quasi animale par son incapacité à exploiter efficacement le milieu naturel. »

Et Clastres de continuer en écrivant que l’économie de subsistance des humains des premiers âges n’est pas une économie de la misère, mais un « âge d’abondance », comme va le développer, paisiblement provocateur, un Marshall Sahlins dans son livre.

Clastres, de son côté, conteste, essentiellement, l’ethnologie marxiste :
« Le marxisme n’est pas seulement la description d’un système social particulier (le capitalisme industriel), il est également une théorie générale de l’Histoire et du changement social. » (p. 32-33)

Il terminera sa préface en écrivant :
« Économistes formalistes et anthropologues marxistes présentent ceci de commun qu’ils sont incapables de réfléchir sur l’Homme des sociétés primitives sans l’inclure dans les cadres éthiques et conceptuels issus du capitalisme ou de la critique du capitalisme. » (p. 35)

La réalité du terrain

Pour Sahlins, il s’agissait « d’élaborer un projet analytique nouveau, mieux adapté aux sociétés en question » : un choix était à faire entre « substantivisme » et « formalisme ».

Pour les formalistes, qui s’appuient sur des théories a priori, il s’agissait de « postulats anthropologiques » avançant que les sociétés primitives sont des sociétés de misère vivant dans la crainte de la faim.
Pour les substantivistes, plus nuancés, et bien que sachant que les désirs de l’être humain sont immenses, voire infinis, « on peut “aisément satisfaire” des besoins en produisant beaucoup, ou bien en désirant peu » (p. 44).

C’est pour éclairer cette dernière position que Sahlins va, à son habitude, aller fouiller une documentation historique et littéraire volumineuse (chez les Fuégiens, les Bochimans, les Inuits et bien d’autres) et finir par aboutir à la notion d’« âge d’abondance », notion d’une hardiesse insolite pour l’époque.
Sahlins va déduire de sa recherche que ces peuples ne travaillaient que de deux à quatre heures par jour, passant le reste du temps en palabres, en siestes, en jeux, etc. ; ils pouvaient même paraître « paresseux » avance un témoin (p. 81).

Mode de production domestique

Si les peuples premiers ont peu de biens, « ils ne sont pas pauvres », mais ils vivent dans une structure de « sous-production » généralisée, dans une économie qui fonctionne en deçà de ses possibilités. « Cette découverte, écrit Sahlins, revêt en elle-même une importance considérable. » Il s’agira donc de comprendre les multiples tendances de ce mode de production, que ce soit au niveau de la famille la plus simple, de la maisonnée ou encore des regroupements en lignage. Un des exemples est la culture sur brûlis après essartage, pratiquée une saison ou deux, puis laissée en jachère. Est cité un village Kuikuru de 145 individus qui pourrait en nourrir plus de 2 000 (p. 109) ; les activités de chasse et de cueillette ne sont en rien plus intensives, mais elles sont, avec les activités agricoles, considérées comme « suffisantes » ; bref, un régime économique qui ne vise qu’à simplement assurer la subsistance des producteurs. Ces comportements semblent être le résultat de conditions culturelles non liées à l’état des possibilités. Les sociétés premières paraissent totalement étrangères aux manières de faire de notre homo œconomicus contemporain. Nous sommes là devant un « mode de vie » plutôt qu’à la recherche d’une « richesse abstraite ».

C’est là que Sahlins, dans son absence de matériaux souvent dignes de foi, même en nombre, en vient à dire combien peut être « fastidieux » (son propre terme) un ouvrage d’anthropologie. Ce que nous ne nierons aucunement. Mais comment parler d’une économie primitive quand cette économie n’existe pas ? « Exercice d’irréalité », déclare Sahlins qui va, par ailleurs, développer tout un passage à la découverte de l’outillage rudimentaire des premiers temps avec en puissance l’augmentation de la productivité, mais qui « eut pour seul effet d’abréger les temps de travail ».

Surproduction

En anthropologie, « dans la mesure où l’on cherche non pas à démontrer un fait mais à suggérer une possibilité », on ne craint pas les contradictions et les approximations ; aussi, après de multiples descriptions de sous-production généralisée, Sahlins va donner des exemples de maisonnées qui vont produire plus que la norme à cause de relations de parenté ou de pouvoir, le solde total finissant quand même par être toutefois légèrement négatif. Il s’agirait également de « prévenir et compenser une certaine incidence sociale de la tragédie domestique » et, pour l’anthropologue, de comprendre et d’interpréter la multiplication de graphiques de production en nombre dans ce passage.

Entrent en jeu également des systèmes de chefferies, par exemple chez les Mélanésiens, où on s’efforce d’accumuler des biens pour ensuite les redistribuer en s’assurant ainsi une mainmise, un pouvoir certain.

L’esprit du don

Ainsi, l’Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, de Marcel Mauss serait « un Contrat social à l’usage des primitifs » ; et son interprétation du potlatch ne montrerait qu’« une sorte d’entreprise guerrière sublimée ». « C’est le triomphe de la rationalité humaine sur la déraison de la guerre. »

Marshall Sahlins en déduit « que tout échange comporte un coefficient de sociabilité et que l’appréhender en termes exclusivement matériels, c’est méconnaître cette dimension sociale qui est la sienne. » (p. 296)

L’échange primitif

Dans l’échange primitif, « les transactions sont une fin en soi, non moyens en vue d’une fin. Les flux de biens cautionnent ou instaurent les relations sociales, et c’est ainsi que les peuples primitifs transcendent le chaos initial postulé par Hobbes » (p. 298-299).

Les sociétés premières se caractérisent par une réciprocité aux formes multiples : « le partage et le contre-partage de nourriture non cuisinée, l’hospitalité informelle, les échanges cérémoniels entre alliés, le prêt et le remboursement, la rétribution des services spécialisés ou cérémoniels, les transferts de biens destinés à sceller un accord de paix, le marchandage impersonnel et autres » (p. 307).

Cependant, la distance sociale peut réduire la réciprocité et même transformer l’autre en ennemi.
Une partie importante du livre est composée de notes prises avant son écriture finale et le clôture ; c’est une manière de faire qui peut permettre à tout lecteur d’apprécier ce que la méthode anthropologique de l’auteur peut avoir d’ouverture des connaissances par la multiplicité des exemples sur le terrain, mais aussi se révéler rébarbative à la lecture.

Finalement, il nous paraît que le titre accrocheur et le thème « âge de pierre, âge d’abondance » ont été, somme toute, traités en début de volume et que la suite est un approfondissement de la multitude des systèmes d’échange de biens : le don, le contre-don, le potlatch, les commerces, etc., avec des références abstraites et philosophiques à Hobbes, Lévi-Strauss, Mauss et Rousseau.

Source : https://deladesobeissance.fr/ publication initiale le 2024-12-01