Victor Méric

(1876 – 1933)
samedi 18 avril 2009
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[("J’ai constamment lutté contre la guerre, avant la guerre, pendant la guerre (qu’on m’a obligé de faire), après la guerre, la veille de l’autre guerre. Une marotte, si vous voulez. Mais je tiens à ce qu’on me rende justice sur ce point. J’y tiens très sérieusement. Le reste n’a pas d’importance." (Victor Méric))]


Au moment où – de façons différentes – pacifistes non-violents et anticapitalistes partisans de la méthode forte (les black blocs …) se sont rassemblés à Strasbourg pour dire non à l’OTAN, pourquoi ne pas se pencher sur la vie de précurseurs dans ce domaine du refus de la politique guerrière ?
En 1980, Roger Monclin, auteur, entre autres, du livre Les Damnés de la guerre , avait donné à la revue trimestrielle La Libre pensée autonome un article consacré à Victor Méric.
En voici le texte.

[(« Je tire quelque orgueil de cette croisade pour la paix. Pendant trente-cinq années j’ai aspergé de ma prose de multiples gazettes avec une abondance qui me stupéfie aujourd’hui. J’ai publié nombre de bouquins. J’ai traversé plusieurs partis politiques plus extrémistes les uns que les autres. Parvenu au soir de la vie, comme disait ce vieux farceur de Clemenceau, je me contemple dans mon armoire à glace. J’ai vieilli, parbleu ! Je n’ai pas abouti à grand’chose, pas même à conquérir la sécurité pour les miens et à m’épargner le souci lancinant du lendemain. N’importe, j’ai tenu. J’ai constamment lutté contre la guerre, avant la guerre, pendant la guerre (qu’on m’a obligé de faire), après la guerre, la veille de l’autre guerre. Une marotte, si vous voulez. Mais je tiens à ce qu’on me rende justice sur ce point. J’y tiens très sérieusement. Le reste n’a pas d’importance. »

(Victor Méric in Préface de Fraîche et joyeuse))]

Victor Méric est né à Marseille en mai 1876 [1] d’une famille de républicains bon teint. Qu’on en juge : son grand-père fut proscrit lors du coup d’Etat de Bonaparte en 1851 qui nous valut le second Empire. Déporté à Belle-Isle, il fut le compagnon de captivité de Barbès. Victor Méric n’était pas peu fier de montrer à ses amis une très belle toile peinte par Barbès représentant un paysage de Belle-Isle et qui était dédiée à son grand-père.

Le père de Victor Méric, lui, fut sénateur du Var, sénateur radical alors que ce mot avait encore un sens. C’est lui qui fit la courte échelle, grâce à son influence dans son département, à Clemenceau qu’il fit élire sénateur. Errare humanum est ! Il ne pouvait pas se douter à l’époque, que le sinistre bonhomme virerait de bord et deviendrait le Président du Conseil responsable du sang des ouvriers grévistes de Narbonne, de Draveil, de Villeneuve Saint-Georges, de Raon l’Etape…

Victor Méric fit ses études au lycée de Toulon. Ce fut ensuite le service militaire dont il revint écœuré, révolté, antimilitariste à jamais. Il occupa alors un petit emploi à l’Hôtel de ville de Paris, mais son tempérament de lutteur et de réfractaire ne pouvait s’accommoder longtemps d’une vie de rond de cuir fonctionnarisé. On le rencontre alors dans tous les milieux d’avant-garde, il va même jusqu’à dire des poèmes sur les tréteaux des cabarets montmartrois ou du quartier latin sous le sobriquet de Luc (le chansonnier dont le nom ne se retourne pas).

C’est parmi la bohème grouillante des rapins, des réprouvés, des en-dehors qui fréquentaient la Butte sacrée que Méric fit la connaissance de Gaston Couté, le poète maudit, auteur de tant de chefs d’œuvre : « Les Gourgandines », « Le christ en bois », « Les Conscrits » et d’autres. Méric a beaucoup aimé Couté qui fut son inséparable ami des jours de détresse et des nuits de beuveries. Il m’en avait tant et tant parlé que j’ai voulu mieux connaître le petit poète beauceron et que ce que j’ai su et lu de lui m’a tant fasciné moi-même que je lui ai consacré un bouquin [2].

image : increvables anarchistes

A la mort de son camarade de bohème, disparu à l’âge de trente et un ans, Méric écrivit une très belle page dont voici un extrait :

[* « Pauvre Couté, cher compagnon, vieil ami ! Nous avions bavardé toute la nuit. Tu m’avais confié tes rancœurs de révolté, de réfractaire impénitent. Tu repoussais le collier vers lequel aspirent tant de bêtes domestiquées. Tu vivais en marge, farouchement, économisant tes amitiés, ne te donnant qu’en toute connaissance de cause, fermé à quiconque ne vibrait pas avec toi. Cela se paie. Tu buvais, nous buvions tous. On boit bêtement parce qu’on n’a pas autre chose à faire et que cela vous réchauffe l’esprit. Et aussi parce qu’on oublie à plusieurs… Mais la bohème est terrible. On la nargue. Elle se venge. C’est ainsi que les choses se passent. On quitte un ami, on le jette dans une voiture, on lui crie « A demain ! ». Et le soir tout est dit. Le néant l’a repris.

Ce petit gars maigriot, au regard de flamme, aux lèvres pincées était un grand poète. Il allait chantant les gueux des villes et des champs, dans son jargon savoureux, avec son inimitable accent du terroir. Il flagellait les tartufferies, magnifiait la misère, pleurait sur les réprouvés et sonnait le tocsin des révoltes.
Un grand poète, on vous dit.
 »*]

Mais revenons à Victor Méric que nous retrouvons dans toutes les batailles, dans la rue, dans les salles de rédaction, dans les meetings, partout où l’on se bat pour la justice, car nous sommes en pleine affaire Dreyfus. Avec sa générosité de cœur, son talent, sa jeunesse, sa fougue, il se jette à corps perdu dans la bagarre. Il stigmatise la bourgeoisie pourrie, les généraux fêlons, les faussaires, l’Etat-major, les juges aux ordres et toute la racaille des patriotes déchaînés. Ce fut homérique ! Une poignée d’hommes convaincus, décidés, risque tout, contre la horde de toutes les forces réactionnaires. On sait la suite…

C’est à cette époque que Méric fut l’un des fondateurs de l’Association internationale antimilitariste. Il était aussi rédacteur au Libertaire avec Sébastien Faure.

Nous le retrouvons plus tard, à l’époque héroïque de La Guerre sociale dans l’équipe Gustave Hervé, Almeyreda, Eugène Merle, Georges Yvetot. Le brûlot se dresse contre l’état de choses établi et entreprend une lutte sans merci contre la bourgeoisie par tous les moyens, y compris les plus violents : objectif, la Révolution sociale.

Il est encore aux Hommes du Jour d’Henri Fabre (qui devait par la suite lui donner asile dans ses bureaux pour abriter les premiers pas de La Patrie humaine).
Chez Fabre, il rédige ses papiers au vitriol contre tous les grands du commerce, de l’industrie, de la politique, de la justice et c’est son ami le grand artiste Delannoy, qui illustre en première page les articles de Méric.

Rien n’échappe à sa fureur de détruire. Mais les politiciens, les officiers, les financiers sont ses cibles préférées. Cela ne va pas, naturellement, sans lui valoir quelques démêlés avec les chats fourrés : les perquisitions et les condamnations pleuvent. Il connaît alors les beautés du régime carcéral et les quartiers de la Santé n’ont plus de secrets pour lui.

Et puis ce fut la guerre…

Celle de 14, évidemment (ma préférée, comme chante Brassens).
Les gendarmes viennent se saisir de Méric qui avait « oublié » de rejoindre son corps… Du front il ne craint pas de continuer sa lutte anti guerrière en envoyant au Journal du Peuple et aux Hommes du Jour des papiers incendiaires contre l’immonde furie déchaînée.

Mais il me faut abréger. Je me rends compte que j’ai déjà noirci pas mal de papier et je n’ai pas encore entamé la période, qui fut sa plus belle réussite, celle des Combattants de la Paix et de La Patrie humaine.

Je glisse donc sur son retour à la vie civile où, après les atrocités dont il vient d’être le témoin, il se fait le serment de ne plus distraire une minute de ce qui lui reste à vivre à la lutte contre la guerre, ceux qui la préparent et ceux qui en vivent.

Nous sommes à l’époque de la Révolution russe qui enflamme l’esprit de tous les révolutionnaires du monde. Et le parti communiste réunit tous ceux qu’anime l’espoir de lendemains radieux…
Méric est là, naturellement, au premier rang. Il est au comité directeur du P.C.Las ! On sait que les illusions s’envolent comme les rêves sans provision. Victor et son frère aimé (lui aussi journaliste) quittent bientôt le parti en claquant la porte. Les mots d’ordre interchangeables, pour ne pas dire contradictoires, la discipline de fer ne sauraient convenir à des tempéraments libertaires. Alors, dans L’Egalité fondée par Frossard (Ludovic-Oscar, et pas l’autre, le cavalier solitaire à qui Dieu, dans un jour de clémence, a donné un rendez-vous clandestin et qui n’est que son fils) il tente de s’élever contre la servitude imposée par le P.C. Ses amis le pressent de revenir au parti socialiste (auquel il a jadis appartenu dans la section insurrectionnelle du 14ème à Paris), mais Méric a compris que les partis ne peuvent répondre à sa conception de la lutte et de l’action et à sa soif de lutter « en-dehors ».

Et ce grand lettré, cet ami de tous les arts, ce redoutable pamphlétaire va se lancer seul, à corps perdu, en franc tireur, dans la bagarre. Il répandra ses idées, hurlera sa révolte par la littérature et cela nous vaut de magnifiques bouquins dont le style souvent n’est pas sans faire penser à Voltaire. Ce sont : La der des Der, Le Crime des Vieux, Les Compagnons de l’Escopette, Coulisses et Tréteaux, Fraîche et Joyeuse, et d’autres qui obtiendront une grande audience auprès du public.

Mais ce succès ne parvient pourtant pas à assurer sa vie matérielle et celle des siens : sa femme et sa fille Renée.

Pourtant il rêve d’un grand rassemblement international des pacifistes intégraux. L’occasion lui en est offerte à la suite d’une enquête qu’il fit dans le journal Ce Soir (directeur Robert Lazurick, qui devait finir tragiquement dans un accident de voiture alors qu’il avait viré assez tricolore pour se présenter au Dieu des renégats sous la livrée de directeur de L’Aurore patron Boussac).

Il avait consulté tous les savants, tous les chercheurs, tous les spécialistes de partout sur la future guerre chimique et bactériologique, et à la suite de ce reportage, il avait reçu un tel nombre de lettres et d’encouragements qu’il décida de tenter la grande aventure de la coordination de tous les anti-guerriers du monde.

Et ce fut la création de La Ligue internationale des Combattants de la Paix. Contre la guerre par tous les moyens, y compris les moyens légaux telle était la devise de l’organisation. A son appel répondirent tout ce que le monde compte de savants, d’hommes de lettres universellement connus : Albert Einstein, Romain Rolland, Henri Jeanson, Victor Margueritte, Georges Demartial, Roger Martin du Gard, Gérard de Lacaze Duthiers, Louis le Sidaner, Armand Charpentier, Gabriel Gobron, Maurice Rostand et tant d’autres que nous ne pouvons citer ici, ils sont trop…

Et l’on vit alors Méric, tous les soirs, parcourir les banlieues ou la province avec quelques amis pour tenir des meetings, alerter les populations, sonner le réveil.

C’est alors que fut organisée La Grande Croisade de la Paix qui devait parcourir la France, l’Allemagne (malgré le mouvement hitlérien), l’Afrique, l’Espagne. Après chaque réunion un noyau de militants locaux était créé qui formait ensuite une section.

Remarquons que toute cette propagande se faisait avec l’argent de Méric et de quelques autres bénévoles, c’est-à-dire avec presque rien. C’est ainsi que la grande croisade ne pouvait se continuer que si le premier meeting qui avait lieu à Orléans était un succès. On comptait sur la vente des livres, sur les adhésions et sur les entrées pour permettre aux orateurs (Georges Pioch, Marcelle Capy, Rudolph Léonard - un artiste pacifiste de l’Opéra de Berlin – et moi-même) de continuer leur route…

Mais il faut le dire, cette magistrale tournée fut un immense succès. Grâce aux affiches qu’une coopérative ouvrière de Courbevoie avait bien voulu nous faire à crédit, nous réussissions tous les soirs des salles combles. Ce fut le vrai départ de la Ligue.

Mais Méric savait qu’un mouvement a besoin du support pour s’étendre. Et ce fut le lancement de La Patrie humaine. Les premiers numéros parurent « à toute occasion » comme jadis La feuille de Zo d’Axa, puis la parution se fit plus régulière.

Je n’entreprendrai pas ici de conter les dix ans de vie de ce journal et toutes les attaques dont il fut l’objet, tant de la part du gouvernement que des partis réactionnaires, des ligues patriotes ou royalistes et aussi, il faut bien le dire, du parti communiste qui, les uns et les autres, déléguaient leurs militants et leurs hommes de main dans nos réunions et nos meetings qui tournaient souvent à de véritables bagarres. Qu’on sache néanmoins que ni les poursuites, ni les amendes, ni les condamnations, ni la menace, ni les coups, ne parvinrent jamais à faire taire nos militants.

Le mouvement était si formidable que les abonnés, les lecteurs et les sympathisants parvinrent toujours à soutenir notre effort et que notre journal continua sa lutte impitoyable contre les forces mauvaises.

Hélas, comme dans tout mouvement qui réussit une ascension aussi rapide et indiscutable, les appétits de quelques-uns pour s’approprier les résultats acquis se firent vite sentir. Lors de deux congrès de la Ligue les « petits bourgeois légalistes » tentèrent, par des moyens plus ou moins honnêtes, de mettre la main sur le journal et l’organisation et de déposséder les vrais pacifistes intégraux de leurs instruments de propagande.

C’est à cette époque que Victor Méric, atteint par la maladie, devait nous quitter. Le 10 octobre 1933, il décédait à l’hôpital d’un mal qui ne pardonne pas. Certains ont dit, et avec juste raison probablement, que la fin de notre grand leader avait été hâtée par ces trahisons. Méric disparaissait en plein succès, je devrais dire ne plein triomphe de son entreprise, et nous laissons à ceux qui ont essayé de teinter d’amertume les derniers jours de sa vie de s’en expliquer avec leur conscience. Méric avait maintes fois répété à ceux qui l’entouraient que, quoi qu’il arrive, il fallait que son journal continue à paraître. C’est pourquoi Robert Tourly et moi-même, qui étions ses plus proches collaborateurs avons décidé que, malgré l’absence d’un directeur tel que lui, nous allions tenter de continuer son œuvre.

[*Nous avons tenu. Nous avons réussi. La Patrie humaine a paru contre vents et marées jusqu’à la déclaration de guerre de 1939 où il a bien fallu saborder le journal.*]

Victor Méric est mort pauvre comme il avait vécu. Il est mort à l’hôpital des humbles, laissant pour tout héritage des feuilles de papier bleu de sommations d’huissiers. Mais mieux, il a laissé à tous l’exemple d’un courage indomptable au service de la plus noble des causes.

Roger Monclin


[1Henri Coudon, dit Victor Meric, était né le 10 mai 1876 (NDLR)

[2Roger Monclin, Gaston Couté poète maudit (1880-1911), Paris-Bruxelles, Pensée et Action, 1962


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