Voici le communiqué de presse de la Coordination internationale des Comités de soutien de Pinar Selek (21 octobre 2025), suivant l’annonce du report de son procès :
Pinar Selek, « accusée à perpétuité » ?
27 ans de procédure et de harcèlement judiciaire, et les soutiens de Pinar Selek sont toujours à ses côtés.
Ce 21 octobre 2025 avait lieu la 6e audience de la 5e séquence de ce procès dans lequel Pinar a déjà été acquittée à quatre reprises. Elle est accusée de terrorisme après une explosion mortelle au marché aux épices d’Istanbul en 1998. Plusieurs expertises ont prouvé qu’une fuite de gaz était à l’origine de l’explosion. L’accusation se base uniquement sur le témoignage d’un prétendu complice, extorqué en l’absence d’avocat, qui s’est rétracté depuis longtemps et a été acquitté définitivement. Pourtant, les poursuites contre Pinar continuent. Aujourd’hui, alors qu’Interpol a refusé la demande de notice rouge à l’encontre de Pinar demandée par les autorités turques, les juges ont à nouveau renvoyé le procès, sans motivation, réitérant leur demande de mandat d’arrêt et d’extradition à l’encontre de Pinar Selek.
Pinar a été arrêtée dans le cadre de ses recherches sur le conflit avec les Kurdes et le processus de paix en cours avait allumé une petite lueur d’espoir chez ses soutiens. Avec ce nouveau renvoi, la justice turque espère éteindre le feu de la solidarité qui l’entoure mais ne fait que le renforcer en soufflant sur ses braises.
La prochaine audience aura lieu le 2 avril 2026, une vingt-huitième année de harcèlement judiciaire, mais nous serons présents et solidaires, pour demander qu’enfin l’acquittement définitif soit prononcé.
Pour soutien :
* Site officiel de Pınar Selek : https://pinarselek.fr/
* La cagnotte en ligne : https://www.helloasso.com/associations/karinca/formulaires/1
* Les dons par chèques : à l’ordre de l’ADN (noter au dos "Solidarité Pınar Selek") et à envoyer à : ADN - 1 rue de la Croix - 06300 Nice
—
Ci-dessous, le texte de l’intervention de notre ami Lou Marin ((Cercle libertaire et non-violent de Marseille), le 21 octobre 2025, à l’IMEA de l’Université Aix-Marseille
Au début du XIXe siècle, le général prussien von Clausewitz disait :
« La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. »
Et au début du XXe siècle, au contraire, André Arru, insoumis, libre penseur et anarchiste, déclarait :
« Je refuse toute participation à cette immense stupidité (…) – c’est le seul mot qui me semble approprié pour décrire la guerre... J’agirais de la même manière s’il s’agissait d’une révolution, même si je la trouvais sympathique... La violence, quelle qu’en soit la raison, n’est jamais la solution. » (1)
L’activiste des droits humains, la féministe et antimilitariste libertaire Pınar Selek, contre laquelle se tiendra le 21 octobre 2025 à Istanbul la sixième audience du cinquième procès, et qui est ainsi persécutée et harcelée depuis 27 ans par les autorités turques du quasi-dictateur Erdogan, s’est toujours trouvée et se trouve encore aujourd’hui, de toute son âme, du côté du refus de la guerre.
Elle adopte ainsi une position radicalement antimilitariste face aux guerres actuelles. Il s’agit d’une position utopique qui revêt une importance capitale à notre époque qui oppose la radicalité de cette utopie à la banalité du mal (Hannah Arendt).
La lutte armée et, par conséquent, le militarisme des armées modernes, auquel la lutte armée, surtout lorsqu’elle est efficace, conduit par nécessité historique, a toujours été un pur moyen de domination, de violence et de contre-révolution. C’est à partir des gardes rouges de la révolution russe de 1917 qu’est née l’Armée rouge, à laquelle se rattache aujourd’hui le criminel de guerre et meurtrier de masse Vladimir Poutine avec son projet déclaré de restauration d’un empire eurasien sur le modèle de l’Union soviétique.
Et c’est également le cas de l’Armée israélienne dont la justification de départ, fondée sur la légitime défense armée des Juifs et Juives face à un possible nouvel holocauste, qui s’est transformée en une armée criminelle responsable du massacre actuel à Gaza.
Mais la gauche radicale a trop souvent présenté la lutte armée comme un moyen d’émancipation, oubliant ainsi l’évolution inévitable vers le militarisme et, par conséquent, vers la contre-révolution qui l’accompagnait.
L’alternative utopique au massacre militaire des Palestiniens par l’Armée israélienne serait l’union solidaire entre l’opposition massive existant à l’intérieur d’Israël contre le régime néofasciste de Netanyahu, et les protestations de la société civile palestinienne à l’intérieur et à l’extérieur de Gaza et de la Cisjordanie.
Malheureusement, la solidarité internationale avec les Palestiniens opprimés est tellement dominée par le mythe de la lutte armée, y compris celle menée par le Hamas en tant qu’organisation prétendument nationale de libération, que de telles perspectives communes de l’opposition intra-israélienne et intra-palestinienne ne sont même plus envisagées. On sait que le dictateur turc, Erdogan, lui aussi, considère le Hamas comme un mouvement de libération nationale.
Et c’est ainsi que, dès la fin de la première phase du prétendu plan de paix du président le plus stupide de l’histoire humaine, Trump, qui, pendant des mois, a soutenu l’armée israélienne avec des armes et son idéologie de nettoyage ethnique de Gaza, les combattants armés du Hamas réapparaissent dans les rues de Gaza et exécutent immédiatement leurs prétendus adversaires ou dissidents.
Dans un article récent publié au Monde le 8 avril 2025, « En Turquie, la contestation est désormais plus résiliente grâce à de nouvelles convergences au sein des sphères militantes », Pınar Selek nous montre une stratégie de lutte alternative et non-armée faisant converger différentes forces et composantes de la société, notamment le mouvement féministe, divers éléments de la société civile, des étudiants, la communauté queer au sein de la Turquie et les Kurdes. Ce qui nous rappelle le mouvement de masse contestataire du parc Gezi en 2013, moment où le régime militariste d’Erdogan était au plus proche du point d’être renversé. (2)
Le 21 juillet 2025, à l’initiative de leur président Abdullah Öcalan, 30 combattants du Parti des travailleurs kurdes (PKK) (15 hommes et 15 femmes) ont brûlé leurs armes de manière publique et symbolique dans la région autonome du Kurdistan irakien. Dès le 9 juillet, Öcalan avait déclaré dans une vidéo : « Je ne crois pas au pouvoir des armes. Je vous invite à mettre ce principe en pratique … sans tomber dans une logique stérile du ‘vous d’abord’ ou ‘moi d’abord’ ». Il a ainsi appelé le PKK à renoncer à la lutte armée après 40 ans de combat militaire.
Poursuivre la lutte sous la forme d’un mouvement social de masse fondé sur le refus, la désobéissance civile et l’action directe non violente en respectant l’accord entre les moyens et les fins n’est donc pas du tout signe de faiblesse, comme les propagandistes de la lutte armée tentent sans cesse de nous le faire croire. Mais aujourd’hui, après avoir soutenu la lutte armée du PKK en Turquie ou du YPG en Syrie, certains militants radicaux ou progressistes critiquent Öcalan pour la toute première fois depuis son appel à déposer les armes et à poursuivre la lutte autrement.
Bien sûr, il n’y a aucune garantie de succès. Malgré la décision d’une partie du PKK de déposer les armes et la création d’une commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie au sein du parlement turc, les droits et libertés fondamentaux continuent d’être bafoués en Turquie.
Selon le comité stambouliote de soutien à Pınar Selek, dans une déclaration du 15 octobre 2025, aucune évolution positive n’est encore à signaler en ce qui concerne les prisonniers politiques en Turquie, tandis que la pression sur le principal parti d’opposition continue de s’intensifier. Les politiques stigmatisantes à l’égard des personnes LGBTI+ atteignent également un niveau préoccupant.
Mais nous devons rester déterminés et faire preuve de ténacité.
C’est pourquoi le nouveau procès intenté aujourd’hui contre Pınar Selek est également un test pour la capacité du régime turc à accepter la tolérance et le respect mutuel envers des groupes différents de la population.
Solidarité avec Pınar Selek et tous et toutes les persécutés par l’État militaire turc.
Lou Marin (Cercle libertaire et non-violent de Marseille)
Annotations :
(1) https://www.ephemanar.net/janvier02.html .
(2) https://pinarselek.fr/revue-de-presse/articles-presse/en-turquie-la-contestation-est-desormais-plus-resiliente-grace-a-de-nouvelles-convergences-au-sein-des-spheres-militantes/ .