Un rationaliste méconnu, Cyrano de Bergerac

Par André Knoerr
lundi 4 mai 2009
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L’utopie est mal vue, l’athéisme aussi, ce n’est plus politiquement correct, y compris dans toute une partie de la « gauche ». Au nom de l’humanisme et du respect des différences, on ne peut plus rire de tout, l’affaire dite « des caricatures de Mahomet » l’a bien montré. Avec le risque réel des fatwas, on ne peut s’empêcher de songer à une autre époque également pleine de périls pour l’expression des idées, celle de l’Inquisition.

Libertin, au sens de libre penseur, adepte du calembour, scientifique (il fut un élève de Gassendi), critique virulent de la société de son temps, Cyrano de Bergerac (1619 – 1655) a toute sa place dans la rubrique « Parmi les penseurs libres ». Déjà, en 1980, la revue « La Libre Pensée des Bouches-du-Rhône avait publié cet article d’André Knoerr [1] dans le n° 42 (janvier 1980).

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Un rationaliste méconnu, Cyrano de Bergerac

par André Knoerr|]

Cyrano de Bergerac, ce nom évoque pour le grand public le fameux bretteur gascon à l’épée et aux rimes faciles, au nez imposant, « immortalisée par Edmond Rostand.

Le véritable Cyrano est quelque chose de plus : bretteur à l’occasion certes, mais poète et littérateur d’un talent non négligeable, et d’ailleurs nullement gascon. Bien qu’il ait appartenu en fait au régiment de Carbon de Casteljaloux, Savinien Cyrano était parisien de souche. Son grand-père Savinien avait acquis une propriété, en 1582, laquelle portait le nom d’un ancien propriétaire, Bergerac.

Que Savinien Cyrano de Bergerac ait écrit une prose précieuse à la limite de Trissotin, n’empêche pas qu’il fut un libre penseur et un libertin [2] assurés, développant des idées bien en avance sur son temps et qui devaient furieusement sentir le fagot.

On connaît de lui :
-  des lettres, dont deux surtout sont intéressantes, où il traite des sorciers ;
-  une comédie, Le Pédant joué où l’on a accusé Molière d’avoir pris quelque bien (c’était courant à l’époque) ;
-  une tragédie, Le Mort d’Agrippine ;
-  et surtout Le voyage aux Etats de la Lune et l’Histoire des Etats du Soleil.
Cyrano y a semé une quantité de propositions très hardies, pour l’époque où les bûchers de l’Inquisition brûlaient encore de temps à autre. Cyrano avait été l’élève de Gassendi, célèbre philosophe sceptique, chanoine de digne, moins hardi du reste – par prudence – que son disciple. Gassendi semble ne pas avoir perdu la foi (quelle foi ?) mais l’élève a poussé à l’extrême les idées du maître.

De ce fait, Les Etats de la Lune et l’Histoire des Etats du Soleil (titre actuel : L’Autre Monde – Histoire Comique, et voyage aux Etats du Soleil) furent expurgés lors de leur publication, après la mort de Cyrano, par son exécuteur testamentaire et ami Le Bret, qui ne partageait pas ses opinions et ne péchait pas par témérité. On n’a donc connu que très tard – semble-t-il en 1921 – le véritable contenu de ces œuvres.

Les idées « scientifiques » de Cyrano reflètent il est vrai l’ignorance, presque médiévale, où l’on était de son temps des lois de la physique.
Par exemple, il imagine être monté à la Lune en jetant en l’air des aimants qui l’attiraient vers le haut et qu’il relançait – peut-être faut-il y voir un clin d’œil de l’auteur, qui s’est amusé.
Il peut en être ainsi pour une idée de voiture à voiles, mues par des soufflets incorporés. Peu importent les élucubrations, la substantifique moelle, comme dit Rabelais, est ailleurs. Qu’il suffise de donner une série de citations tirées surtout du premier ouvrage.

Cyrano affirme que la terre tourne autour du soleil, affirmative qu’a du rétracter Galilée. L’explication qu’il en donne est bien de son époque :

« Les rayons du soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par leur circulation, la font tourner, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main… » ; à quoi un interlocuteur cite un Père : « En effet, disait-il, je m’imagine que la terre tourne non point pour les raisons qu’allègue Copernic mais parce que le feu de l’enfer ainsi que vous apprend la Sainte Ecriture étant enclos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir l’ardeur de sa flamme gravissent pour s’en éloigner contre la voûte et font ainsi tourner la terre comme un chien fait tourner une roue lorsqu’il court enfermé dedans. »

Dans une de ses lettres, il donne le ton : « Ni le nom d’Aristote plus savant que moi, ni celui de Platon ni celui de Socrate ne me persuadent point si mon jugement n’est convaincu par ce qu’ils disent : la raison seule est ma reine à qui je donne volontairement les mains » [3].

Les tabous sexuels sont évoqués, par la bouche d’une lunaire : « Par votre foi, y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite que l’autre ? Pourquoi commettrais-je un péché quand je me touche parla pièce du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon talon ? Est-ce à cause du chatouillement ? »

Un peu plus loin du récit, l’hypothèse d’un serpent enfermé dans le corps humain et qui n’est autre que le serpent de la Genèse, qui y fut mis par punition : « … comme ce serpent essaye toujours de s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres ; mais aussi Dieu n’a pas voulu que l’homme seul en soit tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête ». Laissons à Cyrano cette interprétation libre de Genèse III, 15.

Ailleurs, Cyrano s’attaque aux prérogatives paternelles ; on sait qu’avant la Révolution, un père pouvait interdire à un fils ou à une fille ayant dépassé la cinquantaine de se marier sans sa permission. « Je voudrais bien savoir si vos parents pensaient à vous quand ils vous firent ? Hélas, point du tout, et toutefois vous êtes obligés d’un présent qu’ils vous ont fait sans y penser. Comment, parce que votre père fut si paillard qu’il ne put résister aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu’il en fit le marché pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le maçonnage, vous rêverez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce, quoi parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme par la façon d’un enfant, cet enfant ne doit lui parler qu’à genoux ? »

Plus loin, c’est une hypothèse qu’a repris Pascal, celle des deux infinis, qui sous la forme dont elle est présentée est, il est vrai, un peu dépassée : « Il me reste à prouver qu’il y a des mondes infinis dans un monde infini. Représentez-vous donc l’univers comme un animal ; que les Etoiles qui sont des mondes sont dans ce grand animal comme d’autres grands animaux qui servent réciproquement de mondes à d’autres peuples tels que nous… Car dites-moi je vous prie, est-il plus malaisé à croire qu’un pou prenne votre corps pour un monde et que quand quelqu’un d’eux voyage depuis l’une de vos oreilles jusqu’à l’autre, ses compagnons disent qu’il a voyagé aux deux bouts de la Terre ou qu’il a couru de l’un à l’autre pôle ? Oui, sans doute ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de pituite pour des fontaines, le bubes pour des lacs et des étangs… »

Réflexions sur l’éternité du monde et la création : « A-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose ? ».

Les explications des phénomènes physiques sous la plume de Cyrano semblent bien inspirés des philosophes grecs : il évoque Epicure et Démocrite ; mais les grandes découvertes, nature de la lumière, du son etc., n’ont eu lieu qu’après notre écrivain. « … quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu qu’on appelle rayons visuels… ». Sorte de Jules Verne anticipé, il imagine par ailleurs une machine parlante : « quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité toutes sortes de petits nerfs cette machine puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort comme de la bouche d’un homme ou d’un instrument de musique tous les sons distincts et différents qui servent entre les grands lunaires à l’expression du langage. » Ailleurs, il imagine un vaisseau mu par des fusées pour atteindre la lune.

Le rationalisme de Cyrano ne paraît pas l’avoir amené à un pur matérialisme, bien qu’il exerce sa verve à l’encontre de la résurrection : « Comment est-il possible d’admettre la résurrection des corps disparus, détruits ? Si un chrétien mange un mahométan et se l’assimile, au jour du Jugement Dernier, Dieu, dans l’unique corps à sa disposition, fera-t-il revivre le chrétien pour le sauver, ou le mahométan pour le perdre ? ».

Il semble pencher vers un certain panthéisme : « Tous les êtres vivants participent de dieu sans hiérarchie aucune, la matière est une sans que l’esprit y joue aucun rôle particulier à une catégorie de créatures privilégiées. L’homme et le chou sont égaux devant dieu – s’il existe – et méritent à ses yeux une égale considération. »

L’auteur est mort suite possible de la chute d’une poutre sur sa tête – bien que certains pensent qu’un « coup de pied de Vénus » soigné en 1645 puisse en avoir été la cause. Les influences ordinaires s’exercèrent à son chevet, et l’on ne sait s’il s’est converti in extremis bien que son acte de décès le fasse mourir « en bon chrétien ».

Qu’importe après tout l’attitude – douteuse – d’un mourant, en regard de la hardiesse de son œuvre, résolument rationaliste et dégagée de préjugés.

Comme le dit Georges Mongredien, auteur d’une remarquable étude sur Cyrano, « …ses convictions philosophiques, assez clairement affirmées dans ses œuvres […], ses relations avec Gassendi et ses élèves interdisent de penser qu’il ait pu autrement que par une faiblesse de moribond y renoncer de sa propre volonté »

André Knoerr


[1père de Sylvie Knoerr-Saulière

[2Libertin au sens de l’époque, c’est-à-dire libre penseur

[3lettre X à Le Bret, sur les sorciers


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