Djemila Benhabib : Ma vie à contre-coran

mardi 17 novembre 2009
par  K.S.
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Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coran [1].

Dès les premières pages, Djemila Benhabib fait bien comprendre ce contre quoi elle se bat : La terreur islamiste, je l’ai subie. Il n’y a pas de mots pour la décrire. Cette terreur-là, elle m’habitait jour et nuit, voulait s’imposer entre la vie et moi, érigeant des murs suffocants de laideur. […] Je n’étais venue au monde ni pour baisser les yeux ni pour courber la tête. L’adversité ne me fait pas peur. Lorsque je tombais, je me relevais… [2]

Djemila Benhabib est née en Ukraine en 1972 d’une mère chypriote grecque et d’un père algérien. Son enfance se passe en Algérie, ses parents sont des scientifiques épris de liberté et de connaissance : Nous vivions dans une société fortement communautarisée où l’identification à la famille et au clan était la norme. Ce n’était pas notre cas. Mon père avait franchi la ligne rouge. Il s’était affranchi du carcan de sa tribu pour épouser une étrangère. […] Toute dérogation est interprétée comme une insulte à la famille. Je symbolisais, quelque part, cet outrage [3].

Très tôt, Djemila prend conscience de la situation d’infériorité dans laquelle sont maintenues les femmes au nom des préceptes du prophète. Elle décide de défendre la liberté de conscience, la liberté religieuse, les droits des femmes et les droits humains. Lors de l’islamisation de la décennie de 1990, la famille Benhabib doit s’exiler en France pour échapper à la mort promise par le Front islamique du salut (FIS). La mauvaise surprise : Les islamistes sont aussi à Saint-Denis, gagnant peu à peu du terrain et obligeant les femmes et les jeunes filles à suivre strictement les règles du coran, bafouant ainsi l’égalité entre les sexes, égalité pourtant inscrite au fronton de la République française. Djemila finira par partir seule vers le Québec. Elle vit depuis dans ce pays où l’Eglise catholique exerce encore ouvertement une grande influence, amenant les groupes de pression des religieux de diverses obédiences (chrétiens, juifs, musulmans) à demander des accommodements particuliers en faveur de leurs communautés.

De fait, fortement épaulée par des représentantes du Conseil islamique canadien et de Présence musulmane, la Fédération des femmes du Québec (FFQ), lors d’une assemblée générale spéciale à l’Université Laval, à laquelle assiste Djemila Benhabib en qualité d’observatrice, adopte le 9 mai 2009 une résolution banalisant le port du voile islamique dans les institutions publiques québécoises. C’est l’élément déclencheur de l’écriture de « Ma vie à contre-coran », nourri des expériences de l’auteure dans diverses régions du monde qu’elle a parcourues.

En connaissance de cause, Djemila insiste sur le danger de toute complaisance, même au nom du « droit à la différence » envers des religions qui oppriment les individus. Se réclamer de la spécificité culturelle revient, selon elle, à se placer en victime. Elle rejoint Amin Maalouf en critiquant le réflexe identitaire, l’identité d’une personne ne pouvant être que multiple et complexe [4]. Allant plus loin, elle attribue une grande responsabilité au lobby religieux, instrumentalisé par des gouvernements corrompus et totalitaires, dans le retard économique et la misère des populations des pays qui ne peuvent rattraper l’occident.
Djemila, qui présentait son livre à Marseille le 29 septembre dernier, concluait son interview en déclarant que lorsque le religieux règle tout, les droits humains, l’art, la rationalité sont niés et il ne peut plus y avoir de véritable débat politique.

Le problème, avec cette si sympathique rebelle, c’est, comme pour beaucoup de laïques militants, cette permanente référence à la république et à l’Etat de droit, véritable invocation magique.
Ainsi Henri Pena-Ruiz [5], s’interrogeant sur la notion d’Etat : «  Pouvoir oppressif, ou communauté de droit conquise contre l’emprise des rapports de force ? Les deux à la fois ? Dans ce cas, la notion même d’Etat, ainsi dialectisée par le conflit qu’elle héberge entre deux tendances contradictoires, devient une référence ambiguë, distincte à l’évidence de celle de gouvernement. Et si l’idéologie relève d’un pouvoir aliéné à des intérêts particuliers, elle ne correspond pas aux exigences d’un Etat conçu comme authentique république, idéalement tourné vers l’intérêt général  [6] » .

Quelle république, et quel droit ?
La richesse des mots, c’est entre autre, la multiplicité de leurs significations (la polysémie). Chacun entend ce qu’il désire. Henri Pena-Ruiz parle d’une « authentique république » laissant comprendre qu’il connaît tous les défauts de la république réelle. Du reste, sous ce nom de république, on peut trouver toutes sortes de modes de gouvernement, constitutionnels ou non, voire même ouvertement islamiques ! La séparation du religieux et de l’Etat – c’est la principale définition de la laïcité – garantit-elle le respect des droits humains ? Allons donc faire un petit tour en Turquie, dont la laïcité constitutionnelle est défendue par … l’armée !

L’Etat de droit, voilà une autre formule magique, qui a très peu à voir avec ce que vivent les populations au quotidien. Concernant l’hexagone, force est de constater qu’une des faillites de cette république, si souvent appelée à la rescousse, est de n’avoir pu assurer la réalisation des ses grands principes. Quant à l’intégration des immigrés, Djemila Benhabib remarque : «  Ballottés entre la culture de leurs parents analphabètes et celle de l’école laïque, ces enfants ont essayé de se forger un espace d’expression bien difficile à circonscrire. Quoi qu’on en dise, l’école a joué un rôle prépondérant dans leur intégration à la société française. Cependant, l’image que la société française leur renvoyait de leurs parents et d’eux-mêmes entretenait un profond malaise. Blessures et humiliations transmises de génération en génération ont fini par forger leur identité. Ils sont devenus français malgré eux sans jamais l’être vraiment.  [7] »

L’école publique, certainement, l’enseignement en général, représente bien une chance pour les enfants. Ce n’est pas pour rien que les islamistes en écartent les filles pour mieux les asservir. Mais ce n’est pas non plus la panacée. L’école républicaine a longtemps enseigné le culte du héros, du soldat, de la patrie. Et l’hymne national parle du « sang impur » qu’il faudra verser…

Je ne sais pas trop comment nommer la société qui accueillerait les individus, les laisserait s’organiser, se fédérer, penser en liberté et agir en coopération… Trouver le mot juste ne me semble pas primordial. Mais comment s’y prendre ? Là est la question. Attention aux réponses toutes prêtes, y compris chez les utopistes les plus épris de liberté. Une fois confrontés au réel, les projets les plus généreux se transforment souvent en enfer…

Pessimisme ? Un de mes amis se dit « sereinement désespéré » : à prendre à la lettre. Ne rien attendre, mais vivre le plus possible en accord avec ses idées et tenter d’avancer, au jour le jour… C’est bien ce que semble faire Djemila Benhabib, comme quelques autres femmes courageuses telles que Taslima Nasreen et Ayaan Hirsi Ali .

S.K.S


[1Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coranVLB Editeur, 2009

[2Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coran, p.11,VLB Editeur, 2009

[3Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coran, p.15,VLB Editeur, 2009

[4Amin Maalouf, Les identités meurtrières Ed. Le livre de poche. Grasset. 1998

[5Henri Pena-Ruiz, Dieu et Marianne – Philosophie de la laïcité PUF, coll. Fondements de la politique, 1999

[6Henri Pena-Ruiz, Dieu et Marianne – Philosophie de la laïcité , p. 278, PUF, coll. Fondements de la politique, 1999

[7Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coran, p.197,VLB Editeur, 2009


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