Le complexe d’Anastasie

Freud-Onfray
mercredi 28 juillet 2010
par  K.S.
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Lors d’un entretien publié en 2004 dans : La Marseillaise [1], Eric Ruffiat, directeur de l’Institut de Psychanalyse Nîmois déclarait :
« Même s’il y a une cassure entre la pratique analytique d’ aujourd’hui et ceux qui se sont il y a plus d’ un siècle aventurés dans les méandres de l’ inconscient, la psychanalyse continue de porter en elle matière à subversion. C’ est vraiment un contre pouvoir. Qui peut se targuer de fasciner l’ adversaire en utilisant avec la matière grise de tous les intellectuels en alerte, une stratégie imparable, l’ arme suprême et incontestable du zèle démocratique ? »
Ce caractère subversif de la psychanalyse ne semble pas incarné par un collectif ayant à sa tête Elisabeth Roudinesco qui, dans une "Lettre ouverte aux responsables de France Culture" demande « … que dans les conditions réglementaires en vigueur, il soit mis fin à un contrat qui lie ainsi la radio publique à Michel Onfray. L’antenne sera ainsi de nouveau disponible à une diversité des véritables voix philosophiques. »

Les « véritables voix philosophiques » évidemment passent le plus souvent sous silence les penseurs libres, qui de l’Antiquité à nos jours ont remis en cause aussi bien les croyances que le fonctionnement de la société. Citons encore cette lettre ouverte :

« Depuis des années en effet, universitaires et chercheurs, venus des horizons les plus divers, ont démontré que les publications de M. Onfray ne reposaient le plus souvent que sur l’approximation grossière, l’affabulation, l’erreur ou la rumeur, notamment lorsqu’il s’agit des trois grands monothéismes, de Marx, de Montaigne, de Charlotte Corday, de Marat, d’Eichmann et de Kant, de Freud enfin. »

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Sigmund Freud

Évidemment, toucher aux trois monothéismes constitue une faute… que Sigmund Freud ne s’était pas privé de commettre [2]. Mais…

En fait, en demandant l’interdiction d’antenne de Michel Onfray, Mme Roudinesco et ses alliés, sans doute victimes du complexe d’Anastasie, qui touche également les censeurs de tous bords, donnent partiellement raison à l’auteur du « Crépuscule d’une idole » [3] Si Freud peut être considéré pour son époque comme un novateur, et le fondateur d’une école de pensée toujours vivante aujourd’hui, il n’était pas un modèle de tolérance, et par la suite, les scissions en multiples chapelles des diverses écoles de psychanalyse font penser, malheureusement, à un fonctionnement religieux et sectaire.

Contredire, oui, interdire, non !

Interdire l’expression sur tel ou tel sujet « tabou » me parait totalement antinomique de la démarche psychanalytique. Au demeurant, même si certaines positions de Michel Onfray s’avèrent contestables, philosophe, certes, il n’est qu’un homme, après tout… Il peut donc voir juste sur certains points et se tromper lourdement sur d’autres, comme tout philosophe.

Plutôt que l’interdire, il me semble plus judicieux de lui répondre.
C’est ce que fait, avec mesure et réflexion, Jacques Lesage de la Haye [4] dans le numéro 1602 du Monde Libertaire (1er-14 juillet 2010) sous le titre : « À propos du Crépuscule d’une idole : quand l’enfant tue son père »

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Jacques Lesage de la Haye

En voici quelques extraits. L’intégralité de l’article peut être consultée sur http://www.monde-libertaire.fr/cult....

« Six cents pages pour démolir le fondateur de la psychanalyse ! Le titre de l’ouvrage est surprenant. Freud n’est pas une idole, juste un maillon dans la chaîne de ceux qui ont élaboré la thérapie. Manifestement, l’érection de la statue a pour fonction de permettre son déboulonnement. C’est la tâche à laquelle s’est attelé le philosophe.
Pour lui, la psychanalyse n’est pas une discipline thérapeutique, juste « une illusion, une apparition, un mirage dans le désert ». Freud n’est donc pas un psychanalyste, mais un fakir, un charlatan ou un gourou, quand il prétend soigner. En réalité, Le Crépuscule d’une idole veut démontrer que Freud n’est rien d’autre qu’un philosophe. »

« Michel Onfray conteste l’existence du complexe d’Œdipe. Il estime que c’est une invention de Freud, liée à son autoanalyse, mais ne correspondant à aucune réalité socioculturelle. Il en parle, faisant référence à une lettre à Fliess du 15 décembre 1897, comme « sa découverte du prétendu complexe d’Œdipe ! ». Mais, avec un aplomb incroyable, il affirme que Freud était le seul homme à avoir ce complexe à la fin du XIXe siècle et écrit sans sourciller : « Cette pathologie n’avait pas de nom, elle deviendra sous la plume de Freud le complexe d’Œdipe dont il fera une pathologie universelle dans le seul but de vivre moins seul avec elle… » Souvent redondant, le philosophe ajoute quelques pages plus loin : « Voici donc la clé de l’épistémologie freudienne : l’extrapolation d’une théorie universelle à partir d’une aventure personnelle. »
Reprenons le débat à la base. Depuis Malinowski, Margaret Mead, Lévy-Strauss, Georges Devereux et Tobie Nathan, nous savons avec certitude que l’Œdipe n’est pas universel. Les structures mentales des individus fonctionnent à partir de l’intégration de schémas clairement ethniques, culturels et religieux. La problématique la plus courante chez les Occidentaux ne se retrouve pas chez les Wolofs, les Antillais, les Réunionnais, les Indiens d’Amérique ou les Kanaks immergés dans leur culture. Par contre, elle apparaît chez ceux qui sont installés dans un pays occidental depuis deux ou trois générations. »

« S’en prendre à Freud pour démolir la psychanalyse consiste à faire l’économie de ses contemporains et successeurs. Cette méthode thérapeutique n’est pas l’invention du seul médecin viennois. Comme le remarque à juste titre Onfray, d’autres y ont largement contribué : Janet, Breuer, Bleuler, Charcot, pour ne citer que ceux-là. Puis il y a eu Rank, Jung, Adler, Reich, Mélanie Klein, Dalbiez, Groddeck, Balint, René Held, Nacht, Lagache, Winnicot, Lacan et tant d’autres. »

« Dans ce qu’il appelle ses contre-cartes postales, Onfray conteste toutes les idées fortes de la psychanalyse. Dans la deuxième, il nie le « refoulement strictement libidinal et… œdipien ». Ce qu’il ignore, c’est que beaucoup de problèmes psychopathologiques n’ont rien à voir avec la libido au sens strict du mot et encore moins avec l’Œdipe. Tous les psychanalystes d’aujourd’hui le savent. L’argument est donc passéiste et, de ce fait, dépassé. Avec Wilhelm Reich, le concept de la libido a été remplacé par celui d’énergie vitale. »

« Prétendre que la psychanalyse n’est pas une méthode thérapeutique, mais une philosophie, est une double erreur, car nous trouvons autant de philosophies que de psychanalystes et c’est, de surcroît, nier les innombrables succès obtenus par la plupart d’entre eux. Les échecs existent. Mais ils ne suffisent pas pour autant à invalider la théorie et ses applications pratiques. »

« Freud postule avec raison qu’il y a une graduation progressive depuis le sujet le mieux portant jusqu’au fou le plus furieux. C’est toujours un être humain. Il n’y a pas de différence de nature entre les deux. Mieux, nous observons des états de plus en plus compliqués et graves, en partant de celui qui jouit d’une bonne santé mentale pour arriver à celui qui a complètement perdu la raison.
Onfray ne supporte pas cette vision nuancée, réaliste, progressive et essentiellement humaniste. Il la qualifie de nihilisme ontologique et part dans un délire sécuritaire digne de Sarkozy : « Si le fou équivaut à l’homme en bonne santé psychique, si l’asile psychiatrique se trouve rempli de malades mentaux se distinguant à peine des médecins censés les soigner, si le médecin ne se sépare guère du malade, alors tout vaut tout et, désormais, rien ne permet plus de penser ce qui distingue le bourreau de sa victime. »
Il ne faut pas se mettre à l’abri des mots. Le médecin et le malade sont une seule et même personne, sauf que l’une va à peu près bien et que l’autre plutôt mal. »

Jacques Lesage de la Haye conclut ainsi :

« Il ne sert à rien d’exécuter Freud. Il est mort depuis longtemps. Et la psychanalyse existe toujours. Continuons à la faire évoluer sur le plan social et politique. » Et plus loin « Est désormais possible la synthèse psycho-politique des idées reichiennes et libertaires. »

On trouvera également sur http://lesilencequiparle.unblog.fr/... la prise de position du Collectif des 39 Contre la nuit sécuritaire, qui remarque notamment ceci :

"A rebours de toute idolâtrie comme de tout dévoiement de la psychanalyse, la transmission d’une pratique de la psychiatrie en prise avec l’inconscient ne peut être qu’une refondation permanente d’un savoir clinique qui laisse aussi sa place aux savoirs, trouvailles et inventions de la psychose.

La pratique nous permet de vérifier chaque jour la pertinence d’une approche soignante qui accueille le délire comme tentative de guérison, et donne la possibilité au patient de s’ouvrir au monde en le reconstruisant.

[*Il est assez scandaleux que les attaques que nous subissons depuis ces vingt dernières années de la part des tenants de l’économie néolibérale, et qui visent à éradiquer la subversion d’un accueil de la parole folle, trouvent aujourd’hui un relais de la part de quelqu’un qui se prétend de notre bord et se présente sous le jour d’une posture pseudolibertaire.*] Se dévoile ainsi un discours prétendument démystificateur qui fait le jeu de la marée montante de tous les courants obscurantistes visant à faire taire le sujet, à le formater ou à l’enfermer."

Et pan sur le bec, dirait le Canard...

Contredire, oui, interdire, non !

Léonore


[1La psychanalyse "naturellement" subversive... Divan terrible !,La Marseillaise, vendredi 10 septembre 2004

[2CF "L’Avenir d’une illusion", publié en 1927

[3Michel Onfray, « Le Crépuscule d’une idole », Grasset, avril 2010

[4Jacques Lesage de La Haye, psychologue, psychothérapeute reichien et écrivain français né en 1938 à Fort-de-France (Martinique). Anarchiste militant. Une période de sérieuse délinquance en bande, entre l’âge de 16 et 19 ans, le fait condamner à 20 ans de réclusion criminelle qu’il passa à la centrale pénitentiaire de Caen. À sa sortie il poursuivit ses études tout en militant activement au sein des mouvements libertaires. De 1971 à 2003 il travaille comme psychologue à l’hôpital de Ville-Evrard. Parallèlement, il est chargé de cours de psychologie à Paris VIIII. Sa vie professionnelle et son engagement militant sont marqués par la lutte contre l’enfermement, qu’il s’agisse notamment de la prison ou de l’asile psychiatrique. Il est l’auteur, entre autres, de : « La guillotine du sexe » ; « La machine à fabriquer les délinquants » ; « Une psychopolitique du corps : l’analyse reichienne » ; « La Mort de l’asile » ; et avec Roger Dadoun et Philippe Garnier « Psychanalyse et anarchie ».


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