Sébastien Castellion, un penseur libre méconnu.

dimanche 16 janvier 2011
par  K.S.
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Sébastien Castellion vécut en Europe, entre France et Suisse, dans une de ces époques terribles où la liberté de pensée et d’expression vaut prison, torture et exécution. Dans les pays où dominait le catholicisme, l’inquisition répandait la terreur. Mais, alors que le protestantisme s’était posé comme le champion du libre examen, Calvin régna pendant quelques décennies sur Genève, y imposant sa seule lecture de la Bible et instaurant une dictature religieuse au moins aussi dure que celle des talibans à notre époque. Tout est codifié : vêtements stricts, nourriture sobre, présence obligatoire aux offices. Prières et travail rythment les journées. Théâtre, musique, danse, jeux, tout loisir est interdit. Outre cela, une autre forme d’inquisition : des contrôleurs des bonnes mœurs diligentés par Calvin et ses conseillers peuvent, sans avertissement, venir vérifier à domicile l’application des saintes lois. La délation est encouragée.Tout contrevenant s’expose à la prison, mais un procès peut déboucher sur la mise à mort, dans des conditions atroces.

Sébastien Castellion nait en 1515 près de Nantua dans une famille de paysans pauvres, et c’est sans doute un mécène qui lui permit de faire des études à Lyon. Témoin des persécutions subies par les réformés, il se convertit au protestantisme et se rend à Strasbourg en 1540. Il y fait la connaissance de Calvin qui l’héberge, ainsi que d’autres jeunes adeptes. A cette époque, Calvin n’exerce qu’une influence spirituelle et le jeune homme se trouve en plein accord avec lui. À son retour à Genève, Calvin l’appelle pour lui confier la direction du collège de Rive.

Cependant des divergences apparaissent entre les deux théologiens. Sébastien Castellion ne peut, comme il l’espérait, devenir pasteur à Genève, et se résout à partir pour Bâle en 1545. Les débuts sont difficiles, il exerce successivement divers métiers, notamment correcteur d’imprimerie, puis enfin, en 1553, il obtient un poste de professeur de grec à l’Université.
Mais l’exécution de Michel Servet va amener Sébastien Castellion à exprimer son refus de la violence.

"Chercher la vérité et la dire, telle qu’on la pense, n’est jamais criminel. On ne saurait imposer à personne une conviction. Les convictions sont libres."

(Sébastien Castellion, en 1543)

Michel Servet, médecin espagnol connu pour avoir découvert le principe de la circulation sanguine, conteste le baptême et le concept de trinité. Le voilà considéré comme hérétique, arrêté à Vienne et condamné au bûcher. Il parvient à s’enfuir et, malgré sa situation précaire, se manifeste auprès de Calvin par de nombreuses lettres dans lesquelles il expose ses théories que Calvin réfute. Dans un geste de défi ou d’inconscience, il entre à Genève en avril 1543 et se rend dans l’église de Calvin où il est aussitôt arrêté et mis aux fers. Après des semaines de torture et de détention dans des conditions inhumaines, Michel Servet refuse de se rétracter, et sera brûlé vif avec les exemplaires de son œuvre contestataire, la Restitutio. Le supplice du brûlement dure près d’une demi-heure !

Voltaire, en évoquant l’horrible exécution de Servet parle de « meurtre religieux » dont use la Réforme en niant fondamentalement son principe de libre examen.

"Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme."

Sébastien Castellion, quant à lui, sous le pseudonyme de Martin Bellius, critiquera l’intolérance et le fanatisme dans Le traité des hérétiques réunissant des textes anciens et récents qui condamnent la mise à mort pour opinion doctrinale déviante. Puis Contre le libelle de Calvin dont est tiré ce passage célèbre : Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine ; ils tuaient un être humain ; on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle. Castellion rencontrera de grandes difficultés à publier ses œuvres en raison de la censure qui s’étendait bien au-delà de Genève.

Cette prise de position – car il est finalement reconnu - , ajoutée à ses travaux de traduction de la Bible, alors que Calvin s’est institué seul détenteur de la vérité des textes, mettra en danger Sébastien Castellion. A l’aube d’un procès, qui l’aurait très probablement conduit aux mêmes supplices que ceux endurés par Michel Servet, Sébastien Castellion, usé par le travail harassant, les privations, la misère, meurt à Bâle le 29 décembre 1563, âgé de quarante-huit ans. Ses étudiants le portent sur leurs épaules jusqu’à sa tombe.

Castellion, lettré et maniant couramment plusieurs langues dont le latin, le grec et l’hébreu, lut et écrivit beaucoup, et assura l’édition de classiques grecs, Xénophon, Hérodote, Diodore de Sicile, Homère. Il conçut des manuels scolaires et de petites saynètes pour ses élèves, se montrant ainsi précurseur d’une pédagogie active.

Dans sa traduction de la Bible, il s’adresse aux « ignorants » et utilise le langage populaire, choquant ainsi ses contemporains qui y voient un irrespect de la Bible. Il est aussi l’auteur de divers traités dans lesquels il prône la pratique du doute et du libre examen. Mais deux œuvres plus particulièrement le font reconnaître comme un penseur libre, indépendamment de ses croyances, ce sont Le traité des hérétiques déjà cité et Conseil à la France désolée, publié en 1562, dans lequel il réprouve les huguenots comme les catholiques lorsqu’ils usent de la violence pour imposer leur foi, persécutent et refusent le liberté de conscience au nom de Christ. Que ces deux religions soient libres, "que chacun tienne sans contrainte celle des deux qu’il voudra".

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La chape de plomb instaurée par Calvin aura un retentissement durable appauvrissant la vie artistique de Genève et de plusieurs régions d’Europe, mais contribuera également à l’effacement de Sébastien Castellion dans les mémoires. On remarquera que c’est Ferdinand Buisson qui le sort de l’oubli en 1892, dans une thèse soutenue en Sorbonne et publiée chez Hachette. Ferdinand Buisson, à l’origine protestant, devient libre penseur et sera un des meilleurs concepteurs de l’école laïque.

"Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin"

En 1936, Stefan Zweig, en pleine montée du fascisme, termine Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin [1]. Il ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre la ville de Genève sous la coupe de Calvin et l’Allemagne nazie aux mains d’Hitler. Dans les deux cas, la liberté de pensée et d’expression est bannie, et les persécutions les plus cruelles deviennent l’ordinaire des habitants.

Aujourd’hui, l’exemple de Castellion luttant, seul ou presque, de sa seule plume contre l’intolérance et la violence, reste d’une totale actualité. Après le nazisme et le stalinisme en Europe, l’intégrisme à l’œuvre dans plusieurs pays du Proche et du Moyen Orient nous rappelle que la liberté de pensée et d’expression n’est jamais totalement acquise, et qu’il se trouve toujours quelques intolérants prêts à détruire quiconque n’adhère pas à leur vérité.

SKS


[1Voir note de lecture http://penselibre.org/spip.php?arti....


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