Stig Dagerman : Automne allemand

dimanche 31 juillet 2011
par  K.S.
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« C’était un automne triste, humide et froid, avec des crises de la faim dans la Ruhr et de la faim sans crises dans le reste de l’ancien Troisième Reich. [1] »

Entre 1946 et 1947, un jeune journaliste suédois passe plusieurs semaines en Allemagne. Il constate tout à la fois l’ampleur des destructions causées par les bombardements des Alliés, les conditions de survie misérables des plus pauvres des habitants, et la mise en œuvre de la dénazification. Stig Dagerman, qui a déjà écrit Le Serpent (1945) et L’Ile des condamnés (1946), est aussi un anarchiste. Devant la vie quotidienne de familles sous-alimentées habitant des caves inondées, il ne moralise pas comme l’ont fait tant d’autres, pour qui tous les Allemands sont coupables et doivent donc payer collectivement sans protestation, ce qui suppose une unité dont l’auteur conteste la réalité.

Lucide, il témoigne de ce qu’il voit, entend et comprend.

« On demandait à des Allemands qui vivaient dans des caves s’ils vivaient mieux sous Hitler et ces Allemands répondaient oui. […] Si l’on demande à quelqu’un qui n’a que deux tranches de pain par jour pour se nourrir s’il vivait mieux quand il en avait cinq, il y a fort à parier que l’on obtiendra la même réponse. [2] »

Il remarque l’incohérence de « l’idée d’essayer d’extirper le militarisme à l’aide d’un régime militaire et de chercher à inculquer le mépris des uniformes allemands dans un pays submergé d’uniformes alliés… [3] »

Les valeurs morales prônées par les aumôniers alliés sont bafouées dans ce pays ? « Cette nouvelle morale fait observer qu’il y a des circonstances dans lesquelles il n’est pas immoral de voler puisque, dans ces circonstances, voler revient essentiellement à répartir de façon plus équitable ce qu’il y a et non pas à priver quelqu’un d’autre de ce qui lui appartient, pas plus que le marché noir et la prostitution ne sont immoraux lorsqu’ils sont les seuls moyens de survivre. [4] » Que deviendront les enfants affamés qui ont vécu cette époque dans ce pays ? « Si on leur montre un livre d’images, ils se mettent immanquablement à chercher le meilleur moyen de tuer les personnages ou les animaux qui y figurent. Des petits garçons deux fois sinistrés qui ne savent pas encore bien parler vous donnent froid dans le dos à prononcer le mot "totschlagen" [5] »

Quant au processus de dénazification, Stig Dagerman cite les propos d’un procureur :

« Ce n’est pas seulement la jeunesse, c’est tout le peuple allemand qui est malade : malade d’inflation, de réparations imposées, de chômage et d’hitlérisme. C’est trop pour un seul peuple en l’espace de vingt-cinq ans. [6] ».

Les procès sont en général assez brefs. « L’audition des témoins permet souvent de faire passer le souffle de la peur qui glaçait les gens à cette époque ; des pans d’histoire restés ignorés jusqu’ici revivent intensément l’espace de quelques brèves minutes et l’on dirait qu’ils font vibrer l’air froid et humide de la salle de séance. [7] ».

Un dernier chapitre, intitulé "Littérature et souffrance" pose la question de l’expression et de la communicabilité de la souffrance. Stig Dagerman évoque le cas d’une femme qui a passé quelques années en camp de concentration pour délit politique. Elle a survécu en luttant, mais elle veut surtout témoigner dans un livre des souffrances endurées par son mari, lui-même interné à Dachau. Cet homme n’a livré le récit d’épisodes horribles qu’en quelques mots, dont elle ne pourra pas faire ce livre. « La distance est trop faible entre l’œuvre littéraire et cette souffrance extrême ; ce n’est que lorsqu’elle aura été purifiée par le temps que viendra le moment d’en parler. [8] »

Stig Dagerman n’aurait pas désavoué un court essai d’Howard Zinn, La Bombe [9] (note de lecture à venir). L’un comme l’autre vont à l’encontre des idées reçues, de la pensée unique et de la propagande des dirigeants de tous pays relayée par les médias.

En réalité, au bout de chaque guerre, il n’y a que des vaincus.

SKS


[1p. 15, Stig Dagerman, Automne allemand, collection Babel, Actes Sud, 1980.

[2p. 22, ibid.

[3p. 30, ibid.

[4p. 64, ibid.

[5Traduc. : Tuer

[6p. 97, Stig Dagerman, Automne allemand, collection Babel, Actes Sud, 1980.

[7p. 105, ibid.

[8p. 165, ibid..

[9Howard Zinn, La Bombe,City Lights Books 2010 pour la première édition, Lux Editeur, 2011 pour la version française.


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