"L’ordre"

Un texte d’Albert Camus
jeudi 22 septembre 2011
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Extrait d’ACTUELLES - ÉCRITS POLITIQUES paru dans Combat le 12 octobre 1944.

"On parle beaucoup d’ordre, en ce moment. C’est que l’ordre est une bonne chose et nous en avons beaucoup manqué.

[…]

Car l’ordre est aussi une notion obscure. Il en est de plusieurs sortes. Il y a celui qui continue de régner à Varsovie, il y a celui qui cache le désordre et celui, cher à Goethe, qui s’oppose à la justice. Il y a encore cet ordre supérieur des cœurs et des consciences qui s’appelle l’amour et cet ordre sanglant, où l’homme se nie lui-même, et qui prend ses pouvoirs dans la haine. Nous voudrions bien dans tout cela distinguer le bon ordre.

De toute évidence, celui dont on parle aujourd’hui est l’ordre social. Mais l’ordre social, est-ce seulement la tranquillité des rues ? Cela n’est pas sûr. Car enfin, nous avons tous eu l’impression, pendant ces déchirantes journées d’août, que l’ordre commençait justement avec les premiers coups de feu de l’insurrection. Sous leur visage désordonné, les révolutions portent avec un principe d’ordre. Ce principe régnera si la révolution est totale. Mais lorsqu’elles avortent, ou s’arrêtent en chemin, c’est un grand désordre monotone qui s’instaure pour beaucoup d’années.

L’ordre, est-ce du moins l’unité du gouvernement ? Il est certain qu’on ne saurait s’en passer. Mais le Reich allemand avait réalisé cette unité dont nous ne pouvons pas dire pourtant qu’elle ait donné à l’Allemagne son ordre véritable.

Peut-être la simple considération de la condition individuelle nous aiderait-elle. Quand dit-on qu’un homme a mis sa vie en ordre ? Il faut pour cela qu’il se soit mis d’accord avec elle et qu’il ait conformé sa conduite à ce qu’il croit vrai. L’insurgé qui, dans le désordre de sa passion, meurt pour une idée qu’il a faite sienne, est en réalité un homme d’ordre parce qu’il a ordonné toute sa conduite à un principe qui lui paraît évident. Mais on pourra jamais nous faire considérer comme un homme d’ordre ce privilégié qui fait ses trois repas par jour pendant toute une vie, qui a sa fortune en valeurs sûres, mais qui rentre chez lui quand il y a du bruit dans la rue. Il est seulement un homme de peur et d’épargne. Et si l’ordre français devait être celui de la prudence et de la sécheresse de cœur, nous serions tentés d’y voir le pire désordre, puisque, par indifférence, il autoriserait toutes les injustices.

De tout cela, nous pouvons tirer qu’il n’y a pas d’ordre sans équilibre et sans accord. Pour l’ordre social, ce sera un équilibre entre le gouvernement et se gouvernés. Et cet accord doit se faire au nom d’un principe supérieur. Ce principe, pour nous, est la justice. Il n’y a pas d’ordre sans justice et l’ordre idéal des peuples réside dans leur bonheur.

Le résultat, c’est qu’on ne peut invoquer la nécessité de l’ordre pour imposer des volontés. Car on prend ainsi le problème à l’envers. Il ne faut pas seulement exiger l’ordre pour bien gouverner, il faut bien gouverner pour réaliser le seul ordre qui ait du sens. Ce n’est pas l’ordre qui renforce la justice, c’est la justice qui donne sa certitude à l’ordre.
Personne autant que nous ne peut désirer cet ordre supérieur où, dans une nation en paix avec elle-même et avec son destin, chacun aura sa part de travail et de loisirs, où l’ouvrier pourra œuvrer sans amertume et sans envie, où l’artiste pourra créer sans être tourmenté par le malheur de l’homme, où chaque être enfin pourra réfléchir, dans le silence du cœur, à sa propre condition.

Nous n’avons aucun goût pervers pour ce monde de violence et de bruit, où le meilleur de nous-mêmes s’épuise dans une lutte désespérée. Mais puisque la partie est engagée, nous croyons qu’il faut la mener à son terme. Nous croyons ainsi qu’il est un ordre dont nous ne voulons pas parce qu’il consacrerait notre démission et la fin de l’espoir humain. C’est pourquoi, si profondément décidés que nous soyons à aider à la fondation d’un ordre enfin juste, il faut savoir aussi que nous sommes déterminés à rejeter pour toujours la célèbre phrase d’un faux grand homme et à déclarer que nous préférons éternellement le désordre à l’injustice."

ALBERT CAMUS


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